Suisse

St-Maurice: 80 ans de profession religieuse pour Sœur Esther

A 98 ans, Sœur Esther rayonne d’une vitalité peu commune. Elle a célébré, le 24 mai 2017, ses 80 ans de profession religieuse chez les sœurs de Saint Augustin à St-Maurice.»Je trouve que le temps va trop vite. Il me semble que mon chemin n’est pas encore terminé. Mais cela ne dépend pas de moi», dit-elle.

Le secret de la longévité exceptionnelle de Sœur Esther réside dans la confiance.»Si on n’a pas confiance en Dieu, alors tout est perdu. Il me regarde, j’en suis sûre, plus que sûre. Même si je ne le vois pas, je le rencontre tous les jours dans la prière et dans l’eucharistie», explique-t-elle dans un large sourire.

«Je ne voulais pas d’une vie cloîtrée»

Assise sur un banc au soleil, le visage tanné par les ans, Sœur Esther se souvient de la fillette qu’elle était, dans les années 1920, à Poschiavo, vallée italophone du canton des Grisons. «Je suis l’aînée d’une famille de huit enfants. Vers l’âge de 10 ans, j’ai pensé à la vie religieuse. Il y avait un couvent de sœurs augustines à Poschiavo, mais je ne voulais pas d’une vie cloîtrée. En outre, je ne désirais pas entrer chez les religieuses à côté de chez moi.»

Une fois sa scolarité terminée, la jeune fille, qui parle le dialecte italien de Poschiavo, débarque en 1934 à St-Maurice pour y apprendre le français. ” Je me suis tout de suite plu et je ne me suis jamais ennuyée». Pour ses parents, voir partir leur fille aînée qui aurait pu aider à la maison n’a pas été si facile. Ce d’autant que le voyage de Poschiavo prenait alors une journée entière de train.

Des vœux sans célébration publique

Avec son projet de vie religieuse dans le cœur, c’est assez naturellement qu’elle demande à entrer dans la congrégation des sœurs de St-Augustin. Après deux ans de noviciat, Sœur Esther prononce en privé ses premiers vœux, le 24 mai 1937. Il n’y a eu aucune cérémonie publique, car la Constitution fédérale d’alors interdisait les couvents. «Personne n’était censé savoir que nous étions religieuses. Nous ne portions pas d’habit religieux, mais une tenue noire de ‘vieille fille’. La célébration a eu lieu en fin de journée, après le travail.» Deux sœurs prononcent leurs voeux ce jour-là dans la communauté qui compte une quarantaine de membres. La rupture avec la famille est assez radicale. «Dans les premières années, les religieuses ne rentraient chez elles que tous les trois ans. Il a fallu attendre les années 1950 et Mgr Nestor Adam pour avoir l’autorisation d’aller voir sa famille chaque année.»

Chacune a sa place

Au contraire d’autres communautés où les religieuses vivent en dortoirs, à Saint-Maurice, chaque soeur dispose déjà de sa chambre personnelle. «L’intimité et la tranquillité sont deux choses très appréciables pour la vie religieuse», témoigne Sœur Esther. Pour elle, la vie communautaire a toujours été très agréable. «Quand cela ne va pas, on donne un coup d’épaule et ça passe ! Dans la communauté, chacune a sa place et sa vie.»

Le caractère joyeux de Sœur Esther lui a été aussi très utile pour s’occuper pendant de longues années, durant l’été, de la maison d’accueil de Verossaz, où les religieuses prennent quelques jours de vacances.

L’apostolat de la presse

Outre la vie de prière, les religieuses sont actives dans l’apostolat de la presse notamment par les bulletins paroissiaux. Chaque mois, 200’000 exemplaires sortent des presses de l’imprimerie de St-Maurice pour être distribués dans toute la Suisse. La fabrication et l’expédition seront le domaine professionnel de Sœur Esther. Elle y sera active durant plusieurs décennies et dirigera une équipe de quinze personnes, religieuses et laïcs. ” A l’époque, il n’y avait pas de machines automatiques, ni pour l’encartage, ni pour le piquage, pas plus que pour l’emballage. Le travail était assez physique, il fallait empaqueter et transporter à bras les piles de bulletins pour les déposer sur le chariot qu’un employé laïc conduisait à la poste.»

«Le travail était assez physique»

La religieuse souffre aussi d’une autre interdiction, professionnelle celle-ci. Les syndicats n’autorisent en effet pas les femmes à faire un apprentissage dans les métiers de l’imprimerie. Les religieuses engagent quelques ouvriers qualifiés pour s’occuper des machines principales et apprennent leur métier sur le tas.

Ouvrière accomplie, Sœur Esther passe cinq ans à la Buona Stampa, à Lugano, qui imprime le quotidien du diocèse le Giornale del Popolo. Ces années lui laissent un souvenir lumineux. Elle parle bien sûr italien et s’y fait de nombreux amis, même si aujourd’hui la plupart ne sont plus de ce monde.

En 1959, la congrégation décide d’ouvrir une maison au Togo, en Afrique de l’Ouest. L’évêque de Lomé recherchait des religieuses pour reprendre l’imprimerie et la librairie diocésaines. «J’avais postulé pour partir, et j’ai été un peu déçue de ne pas être retenue» regrette Sœur Esther. Qu’à cela ne tienne, les sœurs de St-Augustin s’établissent au Togo en 1960 et elles sont rejointes par de jeunes Africaines dès 1964.

Chacune doit faire sa route

En 80 ans, la vie religieuse a elle aussi évoluée. «Il me semble que l’ont priait davantage, raconte Sœur Esther. Il y avait beaucoup de dévotions particulières de neuvaines, de chapelets. Il y avait aussi une prière du matin à l’atelier, avant le début du travail». Les religieuses apostoliques à l’époque ne connaissaient pas la prière des psaumes et la liturgie des heures qui ne fut introduite qu’après le Concile Vatican II. Pour Soeur Esther, la vie religieuse se résume dans la confiance et l’abandon à Dieu reçu quotidiennement dans la prière.

Aujourd’hui Sœur Esther est un peu sourde et se déplace avec un déambulateur, mais tient à sa sortie chaque jour. Elle continue à s’intéresser à la vie du monde «qui ne va pas trop bien», lit les journaux, suit la politique. De sa fenêtre, elle a suivi de près le chantier de construction voisin, tenant chaque jour la communauté informée de l’avancement des travaux. Elle qui aimait beaucoup jouer au yass n’a plus de partenaires pour le faire. Elle s’est rabattue sur le Scrabble où elle excelle.

Lorsqu’on lui demande quel conseil elle donnerait à ses jeunes consoeurs, Sœur Esther tranche d’un geste net de la main: «Je refuse de donner de conseil, chacune doit faire sa route…» (cath.ch/mp)

98 ans d'âge, 80 ans de vie religieuse pour Soeur Esther, des soeurs de St-Augustin à St-Maurice (photo Maurice Page)
28 mai 2017 | 16:03
par Maurice Page
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