Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas
Suisse: Club de la presse des journalistes catholiques
Berne, 6 mai 1997 (APIC) Ils se sont bien trompés, les sociologues des religions qui postulaient dans les années 70 une sécularisation totale de la société et la marginalisation voire la disparition de la religion, a constaté lundi à Berne l’historien fribourgeois Jean-François Mayer à l’occasion du Club de la presse des journalistes catholiques. Une vingtaine de participants ont planché avec les spécialistes invités sur le thème «Suisse: Club de la presse des journalistes catholiques».
En effet, a relevé Jean-François Mayer, spécialiste des sectes et aujourd’hui fonctionnaire à l’Office central de la défense, la religion refait surface en cette fin de millénaire propice à l’apparition de faux prophètes, aux charlatans et aux prédicateurs apocalyptiques. Elle emprunte cependant de moins en moins les canaux des grandes Eglises institutionnelles, même si les sectes d’origine chrétienne et les nouveaux mouvements religieux restent très minoritaires (aujourd’hui moins de 2% de la population suisse).
Ainsi, selon le dernier recensement fédéral, 86% des habitants de la Suisse déclarent appartenir à l’une des deux grandes Eglises, à savoir l’Eglise catholique romaine (46%) et l’Eglise évangélique réformée (40%). Seuls 6,6% appartiennent à des minorités religieuses, tandis que 7,4% se déclarent sans religion.
La sécularisation ne signifie pas la disparition du religieux
Pour J.-F. Mayer, le phénomène est complexe: l’on assiste à la fois à la destructuration du champ religieux traditionnel et à de nouvelles restructurations. Un fait est clair, la sécularisation ne signifie pas la disparition du religieux, mais sa perte d’influence sur la sphère politique et sociale. D’autre part, paradoxalement, l’on constate la relative impuissance de la société post-chrétienne à proposer une «religion séculière» et des repères éthiques solides. On le voit avec les Comités d’éthique, qui font systématiquement appel à des personnalités religieuses.
A propos des sectes qui cherchent à exploiter le changement de millénaire pour leur profit et de l’agitation apocalyptique autour de l’an 2000, l’historien fribourgeois note avec un brin d’ironie qu’il n’y a pas beaucoup de groupes religieux qui se concentrent sur cette date, à part l’Eglise catholique romaine, avec ses projets de rencontres interreligieuses sur le Sinaï et à Jérusalem.
Les idées de type apocalyptiques, constate-t-il, ne sont pas l’apanage des groupes religieux. L’éclatement de la bombe atomique d’Hiroshima a notamment donné naissance à des peurs vivaces d’apocalypse écologique. Dans une étude qu’il a faite récemment sur les motivations des adeptes de l’Ordre du Temple Solaire (OTS) – à paraître cet automne en France dans un ouvrage collectif au Seuil – J.-F. Mayer a pu constater cette dimension très présente de l’apocalypse écologique.
Même si les Eglises traditionnelles sont sur la défensive face aux nombreux groupes religieux présents sur le marché, le spécialiste des nouveaux mouvements religieux ne voit pas pour le 21e siècle l’émergence d’une nouvelle grande religion mondiale. Cette éventualité n’existe pas, étant donné l’émiettement du marché. Par contre, le confusionnisme va certainement s’étendre, chacun composant son menu religieux «à la carte». Ainsi, pour beaucoup de contemporains, le langage chrétien est devenu incompréhensible, ce qui provoque un éloignement des Eglises.
600 groupes sectaires en Suisse
Même constatation chez l’abbé Joachim Müller, co-président du Groupe de travail œcuménique «Nouveaux mouvements religieux» de la Conférence des évêques suisses et de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse. Depuis 17 ans qu’il documente ce qu’on appelait à l’époque «les religions de jeunes», il a pu suivre la progression exponentielle du phénomène: d’une dizaine de groupes au début, le «paysage sectaire» en Suisse est passé à environ 600, dont 50 à 60 groupes sont d’origine suisse. «La Suisse est un terrain fertile pour ces groupes», a-t-il souligné.
De plus, avec l’arrivée d’immigrants et de réfugiés d’autres aires culturelles, le bouddhisme (avec les réfugiés Tibétains dans les années 50 déjà), l’hindouisme (avec les Tamouls du Sri Lanka), l’islam (qui a fait un bon en avant suite à la guerre en ex-Yougoslavie), la pluralité religieuse est devenue une donnée de fait en Suisse. Désormais, relève ce professeur de religion au Collège cantonal et à l’école normale de Saint-Gall, les grandes Eglises sont conscientes de la perte de leur monopole.
Le foisonnement des nouveaux mouvements religieux crée de nouveaux champs de tensions, notamment dans les familles (de nombreux divorces sont causés par l’entrée d’un membre du couple dans une secte; des procès pour la garde des enfants en sont la suite logique) et dans les structures scolaires (les enfants de membres de sectes sont séparés des autres, certaines activités leur sont fermées; leurs parents essaient de bâtir une contre-société et se méfient des autres).
L’abbé Müller note également la pénétration de certains groupes – qui exercent souvent une «terreur psychologique» – dans les sphères économiques ou culturelles. Ainsi la scientologie – que J. Müller refuse d’appeler une Eglise – recrute parmi les cadres d’entreprises ou d’administrations par le biais de cours de formation et de séminaires. Quand la pénétration dans l’entreprise est réussie, ceux qui ne participent pas finissent par être exclus ou évincés de position de responsabilité. En Allemagne, le développement de l’»Eglise» de scientologie a provoqué de violentes réactions politiques, notamment en Bavière.
Pour ce spécialiste alémanique des sectes, les Eglises ne peuvent faire face seules à ce problème, qui est devenu celui de toute la société. Autre invité du Club de la presse, le journaliste Walter Buchs, rédacteur en chef du quotidien alémanique fribourgeois «Freiburger Nachrichten» (FN), a expliqué la prise de conscience de son journal après le drame de l’OTS à Cheiry. Il n’a pas développé de programme pour faire face au phénomène des sectes, mais mis au point un concept, «plutôt agir que réagir».
Il s’agit pour les FN non pas de parler systématiquement des mouvements apocalyptiques et de leurs dangers – «surtout ne pas susciter la curiosité malsaine et faire de la publicité à de tels mouvements !» – mais plutôt de faire de la place aux organisations et mouvements, en particulier de jeunesse, qui offrent des activités positives et créatrices. Walter Buchs veut ainsi faire connaître les offres de formation spirituelle et de méditation qui sont légion mais qui sont souvent méconnues. J.-F. Mayer estime aussi pour sa part qu’il faut puiser dans le trésor des expériences spirituelles chrétiennes, qui peuvent répondre à la soif spirituelle que l’on constate aujourd’hui, et qui ont le mérite d’être passées par le crible du discernement. (apic/be)



