Deux mondes et deux Eglises parallèles
Suisse: Dix ans après le schisme d’Ecône, la situation n’est plus conflictuelle
Fribourg, 26 juin 1998 (APIC) Dix ans après la consommation du schisme d’Ecône par la consécration de quatre évêques par Mgr Lefebvre, les situations conflictuelles ont pratiquement totalement disparu en Suisse. Les fidèles d’Ecône ont construit leur Eglise et vivent totalement en parallèle avec l’Eglise officielle. Les occasions de contacts sont rares sinon inexistantes. Le nombre des fidèles n’a pas connu de grand boom et reste trop bas pour être significatif du catholicisme en Suisse.
Actuellement l’affaire d’Ecône n’est plus une grande préoccupation pastorale dans le diocèse de Sion, remarque le vicaire épiscopal Bernard Broccard. «La situation n’est plus conflictuelle. Nous n’avons pas d’occupation d’église, comme à Paris ou ailleurs en France. Les contacts autres que personnels sont très rares. Même dans les familles aujourd’hui on n’en discute plus guère pour éviter les disputes. Je n’ai pas non plus eu d’échos d’un prosélytisme anti-diocésain de la part de fidèles ou de responsables d’Ecône. Ils vivent vraiment dans leur monde. Pour eux, l’œcuménisme c’est le diable. Officiellement au niveau du diocèse, nous n’avons aucun contact. Après le schisme cela n’avait plus guère de sens.»
L’abbé Carron, responsable de la maison de retraite de la Fraternité St-Pie X à Enney, dans le canton de Fribourg, partage cette appréciation: «La situation est plutôt apaisée, parce que nous vivons chacun de notre côté. Les rapports sont uniquement personnels et épisodiques. Dans les familles aussi, être proche de la Fraternité Saint Pie X est moins ressenti comme la «honte de la famille».
Contacts épisodiques
Les contacts entre membres de la Fraternité et Eglise officielle ou l’inverse se passent pratiquement exclusivement lors de la célébration de mariages ou de messes d’enterrements. «Nous avons eu une fois ou l’autre des demandes de dispenses pour des mariages, entre des catholiques et des personnes d’Ecône. Dans ce cas-là nous appliquons les mêmes règles que pour un mariage mixte par exemple avec les protestants. Je connais un cas où un prêtre diocésain a béni le mariage lors d’une liturgie de la parole. Les époux souhaitaient en fait avoir le papier officiel pour que leur mariage soit également reconnu côté catholique.»
«Dans le cas de mariages célébrés par un prêtre de la Fraternité, on recourt au canon qui reconnaît la possibilité aux fidèles, en cas de nécessité, de se marier devant deux témoins en dérogation avec la règle ordinaire qui veut que ce soit le curé en tant que représentant officiel de l’Eglise qui enregistre le mariage», explique l’abbé Carron. «Nous faisons alors signer un document aux époux dans lequel ils déclarent être dans cette situation de nécessité. Nous continuons d’ailleurs à tenir des registres selon le conseil donné par le cardinal Gagnon à l’époque où nous étions encore en discussion avec Rome. Dans les faits, cela varie d’un paroisse à l’autre ou d’un diocèse à l’autre. Certains considéreront de tels mariages comme valides d’autres diront ’vous êtes en désobéissance, nous ne voulons pas entendre parler de votre mariage’».
Des églises catholiques prêtées aux intégristes?
Un autre cas d’espèce est la demande par les intégristes de pouvoir utiliser les lieux de cultes catholiques pour leurs propres célébrations. «Ces cas sont très rares, répond d’emblée l’abbé Broccard. Nous avons une fois refusé l’autorisation d’utiliser une chapelle pour célébrer un mariage, et une autre fois une église pour une première messe. Comment aurions-nous pu prêter cette église pour un prêtre schismatique et même excommunié ? «
Dans les cas de messe de sépulture, le curé peut décider après discernement et sous certaines conditions bien définies. Mais aujourd’hui les adhérents d’Ecône ont développé suffisamment de structures parallèles pour assurer toutes les cérémonies religieuses entre eux.
«Lorsque nous sollicitons l’autorisation d’utiliser une église catholique, certains curés qui nous connaissent et voient dans quel esprit nous agissons prennent sur eux de donner de telles autorisations. Cela se fait alors dans la discrétion», explique l’abbé Carron, sans vouloir donner plus de précisions.
«Si les fidèles catholiques vont à une messe dite par un prêtre de la Fraternité St-Pie X, pour un enterrement ou une fête, nous leur demandons de ne pas communier, mais nous n’avons pas établi de directive officielle», ajoute le vicaire épiscopal de Sion. Côté intégriste pas «d’excommunication» non plus. «Nous rappelons les conditions de l’Eglise pour la communion : c’est-à-dire être catholique, être en état de grâce, avoir une intention droite. Souvent malheureusement la plupart des catholiques ignorent ces conditions d’une bonne communion. Les gens ne comprennent plus du tout la notion de péché mortel, la doctrine leur manque», déplore l’abbé Carron.
Pour les fidèles du mouvement lefebvriste, l’excommunication n’est pas automatique
En 1997 la Congrégation des évêques à Rome a précisé les conditions dans lesquelles les fidèles encourent l’excommunication qui a frappé Mgr Lefebvre, les évêques et les prêtres de la Fraternité. L’adhésion au mouvement doit être libre et consciente, attestée par un comportement manifeste et une participation exclusive au mouvement lefebvriste. Ceux qui y participent occasionnellement, sans avoir l’attitude de désunion doctrinale et disciplinaire ne tombent pas sous le coup de l’excommunication.
«Après le schisme, un certain nombre de personnes ont fait un retour vers l’Eglise catholique, confirme l’abbé Broccard. Actuellement cependant je n’ai pas connaissance de telles situations. D’ailleurs si une personne a été baptisée dans l’Eglise catholique avant de suivre le mouvement d’Ecône, elle peut la réintégrer sans autre. Si à la rigueur il s’agit de quelqu’un baptisé ou confirmé à Ecône, nous allons simplement inscrire le baptême ou la confirmation dans nos registres. Nous reconnaissons leurs sacrements, bien qu’ils ne reconnaissent pas toujours les nôtres. Nous avons eu écho de cas de re-confirmation par exemple.» Il est vrai qu’un certain nombre de personnes sont un peu entre deux. Par exemple des couples dont l’un des conjoints va à Ecône et l’autre à la paroisse sans vraiment se rendre compte de la différence.
Suppression de la messe de saint Pie V à Sion
En 1984 la Congrégation pour le culte divin autorisait la célébration de la messe selon l’ancien rite latin de saint Pie V. Mais cette passerelle lancée vers les intégristes est elle aussi tombée en désuétude. «A Sion nous n’avons plus non plus de groupe de fidèles qui suivent la messe de saint Pie V suivant l’indult accordé par le Vatican, indique le vicaire épiscopal. Comme le prêtre qui disait cette messe est mort et qu’il n’y avait plus que quelques personnes, moins d’une vingtaine, ce service a été abandonné. Cela ne correspond pas à une réelle demande. Avec Ecône, il ne s’agit d’ailleurs pas que d’un problème de liturgie, mais d’une vision de monde, de Dieu et de l’Eglise.»
La construction de l’église intégriste d’Ecône, dont les travaux touchent à leur fin, n’a pas donné lieu non plus à des fortes oppositions ou polémiques en Valais alors que les catholiques valaisans s’étaient fortement polarisés autour de l’affaire d’Ecône dans les années 70 et 80. Les communes de Saxon et Riddes ont donné leur accord dès 1994 sans problème. «Nous la voyons grandir lorsque nous passons en train ou en voiture. De temps en temps nous en touchons un mot, mais comme ces gens sont tellement en marge… commente l’abbé Broccard. D’ailleurs avec ses 400 places, ce n’est malgré tout pas une très grande église.» (apic/mp)




