La question d’une députée reste sans réponse

Suisse: L’Université de Fribourg confirme qu’elle n’a pas renvoyé Tariq Ramadan

Fribourg, 23 mars 2004 (Apic) Contrairement à ce que beaucoup ont compris, l’Université de Fribourg ne s’est pas séparée de Tariq Ramadan. L’enseignant musulman a été engagé par une Université catholique aux Etats- Unis. Le Conseil d’Etat fribourgeois, interpellé par une députée au sujet de la légitimité de son enseignement, n’a toujours pas donné sa réponse.

Contrairement à l’affirmation du journal Lyon Mag du 11 février (ndlr: contre lequel Tariq Ramadan avait gagné en appel le 22 mai de l’année dernière pour diffamation, selon Le Monde du 24 mai 2003), Tariq Ramadan n’a pas été mis à l’écart ou licencié après le semestre d’hiver, par l’Université de Fribourg. C’est en juin 2003 déjà que l’Institut des sciences des religions a décidé que le cours d’islam serait donné toutes les semaines pendant semestre d’hiver au lieu d’une fois tous les 15 jours sur les deux semestres. Cette décision, relative au nouveau système «Bachelor», fait partie de la restructuration de l’Université dans la perspective des Accords de Bologne, selon Richard Friedli, professeur responsable de l’Institut et doyen de la Faculté des lettres. Tous les étudiants étaient au courant. Il n’y a donc aucun rapport avec la polémique qui a enflammé la France, le 3 octobre de l’année dernière, précise-t-il.

Polémique autour d’un texte

Ce jour là, dans un texte, intitulé «Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires», le professeur de civilisation islamique et philosophe genevois Tariq Ramadan reprochait à certains «intellectuels», «intellectuels juifs» ou «intellectuels juifs français» selon les paragraphes, leur silence sur la politique israélienne actuelle dans la presse ou dans leurs ouvrages. Il concluait en demandant aux «intellectuels et acteurs arabes musulmans» de condamner le terrorisme, l’antisémitisme et les Etats dictatoriaux, musulmans notamment. Il attend aussi des «intellectuels juifs» qu’ils dénoncent la politique répressive de l’Etat d’Israël.

Les étudiants signent deux pétitions de soutien

La déferlante médiatique qui a suivi a inquiété Claire Peiry-Kolly, députée UDC fribourgeoise. Début novembre, elle a demandé au Conseil d’Etat, sous forme d’une question, s’il était judicieux qu’un enseignant «polémiste et antisémite» conserve sa place au sein d’une université catholique aussi renommée que celle de Fribourg. Elle a, en outre, exprimé son souci du risque de prosélytisme vis-à-vis des étudiants.

Tout en estimant légitime qu’une société s’inquiète de la qualité de son enseignement, les étudiants n’ont pas apprécié que leur esprit critique et leur capacité de discernement soient mis en doute. Ils ont réagi en faisant circuler deux pétitions pendant le cours du 26 novembre dernier. Elles ont recueilli chacune 90 signatures sur les 94 places occupées. L’une a encore recueilli 14 signatures auprès d’absents. Tous les étudiants, de 20 à 60 ans, de toutes provenances, couleurs et religions ont assuré que le cours de Tariq Ramadan est donné en toute conformité aux règles universitaires. Chacun, par sa signature, a déclaré que «par son enseignement il (elle) ne se sent pas poussé(e) à accepter une idée ou une autre, et ne se sent ni atteint(e), ni blessé(e), ni contrarié(e) dans son intégrité spirituelle, quelle qu’elle soit».

Pression médiatico-politique

Richard Friedli, professeur de Sciences des religions, précise que les étudiants qui choisissent ces cours les suivent avec une distance critique et un décentrage. Divers cours sont proposés pour étudier les bouddhismes, les christianismes, les hindouismes, les islams, les judaïsmes, les religions africaines, sud-américaines ou encore chinoises. Tariq Ramadan est chargé de donné le cours d’islam en français, il est également proposé par un autre enseignant en allemand.

Réunie le 9 décembre dernier, l’AGEF (Association générale des étudiants de l’Université de Fribourg) avait déclaré qu’assistants, professeurs et étudiants étaient tous contre le renvoi de Tariq Ramadan, selon La Liberté du lendemain. Et que, suite à la pression médiatico-politique, ils étaient inquiets que le mandat ne soit pas renouvelé pour l’année suivante pour une pseudo-raison, ce qui serait un aveu discréditant l’enseignant, les étudiants, l’Institut et l’Université.

Religion, conflit et promotion de la paix

Entre-temps, Tariq Ramadan a confirmé son engagement pour l’année académique prochaine à l’Université catholique Notre-Dame, près de Chicago, aux Etats-Unis. Dans le quotidien La Liberté du 29 janvier 2004, Julie Titone, directrice de la communication de cette Université, explique que celui-ci, nommé à la chaire «Religion, conflit et promotion de la paix», a été choisi en connaissance de cause et qu’elle est au fait des polémiques qui entourent son parcours et sa personnalité. Pour l’Université Notre- Dame, Tariq Ramadan participe à la construction de la paix, est engagé dans le dialogue interreligieux, prône la non-violence et est partisan de la liberté de choix concernant le port du voile. Ce qui convient parfaitement aux Etats-Unis, a conclu en substance Julie Titone.

Prolongation du délai de réponse

A l’annonce de cette nomination, des informations dans la presse et sur internet ont incité nombre de personnes, étudiantes ou non, à comprendre que l’Université de Fribourg avait licencié Tariq Ramadan. De fait, à la rentrée universitaire du 15 mars, soit plus de 4 mois après la question posée au Conseil d’Etat, aucune réponse n’a été donnée. La députée Claire Peiry-Kolly, qui souhaite que son travail politique soit crédité d’une réponse, l’a confirmé par téléphone à l’Apic le 15 mars. Ne désirant pas répondre aux interviews avant d’avoir obtenu satisfaction, elle a toutefois précisé avoir posé trois questions et non une motion qui demande une enquête. Selon elle, le délai de réponse était début janvier, puisque pour ce genre d’intervention, il est fixé à 60 jours maximum. Depuis, elle a été informée d’une prolongation. A la question de savoir s’il elle connaît Tariq Ramadan et ses écrits, elle a répondu avoir beaucoup lu la presse. Finalement, la députée a précisé avoir vu Tariq Ramadan à la télévision et a conclu: «En fait, je me suis surtout basée sur un article, un dimanche, dans le journal Le Matin».

Question sans réponse

Isabelle Chassot, conseillère d’Etat fribourgeoise et directrice de l’instruction publique, de la culture et du sport, étant en séance, c’est la cheffe de service des affaires universitaires, Barbara Vauthey, qui a confirmé la prolongation du délai de réponse par le Grand Conseil. Mais selon elle, la question n’est pas agendée prochainement. «Quelque part, c’est caduc, ce n’est plus à l’ordre du jour car j’ai lu dans la presse qu’il s’en va», ajoute Barbara Vauthey. Répondant à la question du licenciement éventuel, la responsable des affaires universitaires soutient que c’est faux. Et admet, d’autre part que «la députée a droit à une réponse».

Le recteur de l’Université de Fribourg Urs Altermatt absent, Monique Bersier, son adjointe a aussi confirmé qu’il ne s’agit pas d’un licenciement. D’ailleurs, a-t-elle précisé, Tariq Ramadan l’a lui-même expliqué dans une lettre de lecteur, le 15 mars dans La Liberté. Selon elle, le rectorat a pris acte du changement d’organisation des cours pour l’année prochaine et «nous n’attendons pas de réponse» a conclu l’adjointe.

L’Institut et les étudiants attendent une réponse

Par contre, l’Institut des Sciences des religions et les étudiants attendent une réponse claire: soit Tariq Ramadan enseigne de façon conforme aux usages universitaires et avait légitimement sa place à l’Université de Fribourg, soit son enseignement n’était pas adéquat et le Conseil d’Etat devra s’expliquer. Selon eux, les lettres et les pétitions envoyées au Rectorat et au Conseil d’Etat, en novembre dernier, n’ont pas obtenu d’accusés de réception. Enfin, pour les principaux intéressés, le fait que Tariq Ramadan quitte l’Université de Fribourg ne change rien à la question, ni au besoin d’une réponse: pour eux la crédibilité de tous et la reconnaissance de leur capacité de discernement est en jeu. (apic/lh)

23 mars 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Partagez!