L’argent, parlons-en
Suisse: Lancement de la campagne de Carême au lendemain du mercredi des Cendres
Fribourg, 7 janvier 2001 (APIC) Il est mal vu de parler d’argent à table, dans les familles en Suisse. En lançant, le premier mars, la campagne de Carême «Civiliser l’argent», l’»Action de Carême» et «Pain pour le Prochain» risquent bien de couper l’appétit à leurs donateurs potentiels. Au contraire, rétorque le secrétaire romand de l’œuvre d’entraide catholique, Charles Ridoré: les campagnes qui marchent le mieux sont celles qui font des vagues. Cette année, en tous les cas, il sera difficile d’éluder la question de la relation à l’argent: Missio, du côté catholique, et Mission 21 (ancienne KEM), du côté réformé l’ont également choisi comme fer de lance de leur action.
L’œuvre d’entraide catholique Action de Carême (AdC) et son partenaire protestant Pain pour le Prochain (PPPP) travaillent depuis de longues années à apprivoiser l’argent. Dans le cadre de la Campagne œcuménique de Carême intitulée «Le désendettement: une question de survie», pas moins de 254’000 signatures ont été récoltées avec l’aide d’autres organisations. Cela aboutit, à la création, sous l’égide de la Confédération et pour son 700ème anniversaire, en 1991, à la création d’un fonds de désendettement fort de 500 millions de francs.
Depuis vingt ans à la têête du secrétariat romand de l’Action de Carême (AdC), le théoricien de la communication et conteur haitien Charles Ridoré n’est pas peu fier de cette étape décisive pour une plus grande justice envers les pays les plus pauvres. Il estime que la campagne 2001, soigneusement préparée, devrait encore élargir la conscience des gens sur le rôle de l’argent l’influence les rapports Nord-Sud.
Il évoque également pour l’APIC les ingrédients nécessaires au succès de la campagne de Carême qui constitue, selon lui, «l’un des champs les plus intenses de l’œcuménisme».
APIC: Vous avez une vingtaine de campagne de Carême à votre actif. Quelle est la recette du succès?
Charles Ridoré: D’abord, il ne faut pas moraliser ni culpabiliser les gens. Si on ne les braque pas d’entrée, ils sont d’accord d’aborder en toute transparence les sujets lourds et douloureux comme les atteintes aux droits de l’homme et les responsabilités dans les conflits armés.
Si l’on prend un thème relativement inoffensif, comme «Les femmes animentle monde», en 1994, on ne crée pas de remous mais rien ne change non plus dans les rapports avec les pays du Sud. Si le thème est brûlant, les critiques se font plus acérées. Mais, curieusement, cela n’entraîne pas nécessairement par un recul financier. «Solidar-Cité», en 1998, a enregistré le deuxième meilleur résultat de toutes les campagnes et «Si tu veux la paix», qui traitait de la politique de sécurité, a également été un succès financier. Les polémiques font perdre du terrain dans certains secteurs du public et en font gagner dans d’autres.
APIC: Comment vous situez-vous dans la concurrence acharnée que se livrent les humanitaires et les œuvres caritatives, pour attirer les dons?
Charles Ridoré: Depuis quelques années, on assiste à l’éclosion de nombreuses ONG et les gens sont un peu déboussolés. La Campagne de Carême vise le long terme. Elle se vit en Eglise et même sur un plan international – il y a des actions de Carême un peu partout. Supporter l’action concrète d’une ONG ou d’un projet local ne dispense pas de soutenir la campagne œcuménique de Pain pour le prochain (PPP) et de l’Action de Carême (AdC) qui essaye systématiquement d’agir sur les conditions cadre: les questions de politique du développement, de commerce équitable, d’endettement, de propriété intellectuelle et cette année d’éthique dans les placements financiers.
APIC: Cela revient-il à dire que vous changez les conditions de vie des gens des pays du Sud?
Charles Ridoré: Tel est bien notre but, lorsque nous empoignons un de ces grands dossiers. La demande la remise de la dette des Etats surendettés en est un bon exemple. 500 millions venant de Suisse ont été investis pour racheter plus d’un milliard de francs de dettes et les transformer en fonds de contrepartie, en monnaie locale, injectés dans des projets de développement durables locaux. Cela représente l’équivalent de 7 collectes annuelles de l’Action de Carême et de Pain pour le Prochain. Le public ne se rend peut-être pas compte de la portée pour les pays en développement de ce qui a déjà été entrepris pour la remise de la dette, avec le fonds de désendettement créé au début des années 90.
APIC: Peut-on dire que l’Action de Carême et Pain pour le Prochain ont inventé le concept de remise de la dette des pays pauvres?
Charles Ridoré: La remise de la dette a une base théologique et biblique. Elle fait partie du combat pour plus de justice dans les rapports nord-sud. En l’opération a été lancée en 1990. Avec d’autres organisations, nous avons récolté 254’000 signatures puis créé un Fonds de désendettement l’année suivante. Aujourd’hui, des programmes de développement sont financés par ce fonds aux Philippines, au Honduras, en Jordanie, en Tanzanie, au Pérou, en Zambie, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Equateur, en Egype et en Guinée. Une longue liste à laquelle s’ajouteront bientôt une dizaine de nouveaux pays, qui négocient actuellement pour que cela démarre chez eux. Le modèle a du reste été repris ailleurs dans le monde.
APIC: Craignez-vous un fléchissement des dons après la crise de confiance qui a secoué la l’Action de Carême, l’année dernière, entraînant le départ de trois membres de sa direction ?
Charles Ridoré: C’est difficile de faire des pronostics. Le risque d’une sanction des donateurs est moindre en Suisse romande. En Suisse alémanique, qui a vu la naissance de l’AdC et où l’œuvre d’entraide est profondément enracinée, la crête de la vague a été plus haute. La directrice démissionnaire, Anne-Marie Holenstein, est une personnalité très connue dans les cantons alémaniques et elle jouit d’une grande crédibilité outre Sarine. J’ai cependant le sentiment que la crise est déjà un peu derrière nous et que l’on fera mieux que limiter les dégâts avec la campagne de Carême 2001: «Civiliser l’argent» bénéficie d’une bonne préparation et d’un matériel attrayant.
La campagne de Carême, dénommée campagne œcuménique chez les réformés, est l’un des champs les plus actifs de l’œcuménisme, nous dites-vous.
Charles Ridoré: Le chantier des interactions entre catholiques, réformés et catholiques-chrétiens démarre dès le choix du slogan et du message à délivrer. Entre collaboration et partage des tâches, chacun à la vue sur ce que fait l’autre, jusque dans l’organisation de la campagne et la mise sur pied des manifestations, des séminaires et des soirées d’animation. Face aux médias, les porte-parole de la campagne pour les médias, réformés, catholiques ou catholiques-chrétiens, parlent au nom de leurs trois organisations (AdC, PPP et «Etre partenaires»).
APIC: A la veille du lancement de la campagne 2001, le compte à rebours a-t-il déjà commencé pour 2002?
Charles Ridoré: Depuis longtemps. Avant le mois de juin 2000, l’AdC et PPP, chacun de leur côté, ont soumis les grandes lignes du thème à leur direction (le conseil de fondation pour l’AdC). Au mois d’octobre, états-majors des œuvres d’entraide ont débroussaillé le thème avec des experts externes, pour prévoir les implications du sujet pour les partenaires du Sud. A partir de là, les groupes alémaniques, romand et tessinois s’attellent au calendrier, au motif de la tenture s’il y en a une, et décident des interlocuteurs du Sud qui seront invités et des événements à créer dans leur région. Les délégués des régions se rencontrent régulièrement à Berne, pour assurer la cohérence théologique des actions envisagées.
APIC: Avant le Carême, les paroisses reçoivent une foule de propositions. Comment les suivent-elles?
Charles Ridoré: Les paroisses ont toute latitude pour s’organiser. Parfois, comme à La Chaux-de-Fonds, les paroisses réformée, catholique et catholique-chrétienne mettent sur pied des actions communes. Le schéma classique reste la soupe de Carême suivie d’une conférence ou d’une animation.
APIC: Pourquoi la campagne de Carême a-t-elle choisi le même thème cette année que l’œuvre missionnaire réformée «Mission 21» (ancienne KEM) et les œuvres pontificales Missio?
Charles Ridoré: Nous avons découvert avec le temps qu’il était difficile pour les paroisses de passer d’un thème à l’autre, de l’Avent au Carême, en passant par la Journée missionnaire ou la Journée mondiale de la prière. C’est pour cela qu’en automne, nous nous réunissons avec les organisations missionnaires pour aborder des aspects complémentaires d’un même thème.
APIC: Pensez-vous que cet effet multiplicateur mobilise les gens plus en profondeur?
Charles Ridoré: Je le crois. Souvent les gens nous disent que la documentation proposée par l’Action de Carême est d’une telle richesse que le temps manque pour l’exploiter complètement. En abordant les questions durant l’Avent déjà, on bénéficie d’une sensibilisation pour la campagne de Carême. A ce rythme là, les animateurs de la campagne ont tout loisir d’assimiler la complexité de la problématique et surtout d’être et de rester à jour sur des réalités aussi complexes que celles de la bourse, des prêts et des crédits, cette année. Nous profitons de cette information ambiante, relayée également par d’autres partenaires.
Les secrétariats de l’AdC ou de Pain pour le Prochain ne suffisent pas insuffler un dynamisme dans tous les rouages. En Suisse romande, pour l’Eglise catholique, les décanats, les mouvements paroissiaux, les relais locaux de toutes sortes jouent un rôle déterminant dans le succès de la campagne. (apic/mjp)




