La Suisse catholique vue de Rome

Suisse: le 103e voyage du pape à l’étranger conduira Jean Paul II à Berne

Hervé Yannou, correspondant de l’Apic à Rome

Rome/Fribourg, 1er juin 2004 (Apic) Pratiquement vingt ans jour pour jour après sa visite pastorale en Suisse, le pape Jean Paul II foulera à nouveau le sol de ce pays les 5 et 6 juin prochains. Sa visite devrait constituer le point d’orgue de la première rencontre nationale des jeunes catholiques à Bern, prélude aux JMJ de Cologne en 2005. Ce 103e voyage du pape à l’étranger est une gageure dans un pays religieusement contrasté.

«Le pape était désireux de se rendre en Suisse et l’invitation de l’épiscopat lui permet d’y retourner vingt ans après son dernier voyage», a indiqué à l’Apic Mgr Renato Boccardo, secrétaire du Conseil pontifical pour les communications sociales, et organisateur des voyages pontificaux.

Mais vue de Rome, la Suisse n’est pas un havre d’harmonie religieuse, comme on pourrait l’imaginer. Ses 26 cantons, 184 districts, 3021 communes, et quatre langues, véritable peau de léopard politique et religieuse, forment un paysage très contrasté et difficile à pénétrer. Si 80% des Suisses sont chrétiens, la pratique s’est largement affaiblie et la riche histoire des relations entre les différentes Eglises reste mouvementée.

Renversement historique, les catholiques sont aujourd’hui, avec plus de 3,5 millions de fidèles, majoritaires dans le pays de Calvin. Mais le protestantisme y conserve une grande influence et les chrétiens vivent un fort «oecuménisme populaire». Il est «parfois imprudent», mais ils estiment «être des pionniers», considère un haut prélat romain interrogé par I’Apic. «Les agents pastoraux», des hommes et des femmes nombreux en Suisse alémanique, débordent souvent du champ de leur mission en direction de celle des prêtres, et ce malgré les rappels à l’ordre de Rome. Par ailleurs, l’hospitalité eucharistique entre chrétiens est une pratique répandue et les réactions aux récents documents du magistère sur ce sujet ont été nombreuses.

Défi à l’encadrement

Ainsi, la grande majorité des catholiques suisses ne se reconnaissent plus totalement dans l’Eglise traditionnelle. En dix ans, l’Eglise helvétique a perdu environ 150’000 fidèles. Composée de nombreux immigrés (un tiers des jeunes catholiques sont étrangers), frappée par l’indifférence, l’Eglise change de visage et les jeunes n’entretiennent plus de rapports institutionnels avec elle. Comme dans le reste de l’Europe, un défi est lancé à l’encadrement ecclésial.

«Ils connaissent mieux les JMJ! Ils sont parfois dans des mouvements, des groupes de prières. Autrefois, la pastorale des jeunes n’avait pas de contacts avec les mouvements. Aujourd’hui, il y a un dialogue, une unanimité entre les mouvements et les diocèses. Bref, ils sont beaucoup mieux disposés pour accueillir le pape», souligne pour sa part Mgr Amédée Grab, évêque de Coire et président de la Conférence épiscopale. «Cette rencontre, voulue par les évêques, n’aurait pas eu lieu sans les JMJ précédentes».

Relations pas toujours faciles

Les relations avec Rome ne sont pas toujours faciles. Après la rupture des relations diplomatiques le 12 décembre 1873 (suite au projet de faire du Canton de Genève un évêché indépendant), puis leur rétablissement en 1920 avec l’envoi d’un nonce à Berne, la Suisse n’a plus eu de représentant accrédité auprès du Saint-Siège. Ce n’est qu’en 1991 que le Conseil fédéral a nommé un ambassadeur «en mission spéciale» auprès du pape. De source gouvernementale, le voyage de Jean Paul II devrait voir la régularisation des relations diplomatiques entre les deux Etats, désirée depuis longtemps.

Ainsi, lors de sa visite à Rome en juillet 2003, le Conseiller fédéral Pascal Couchepin, avait souhaité que ces rapports diplomatiques changent. «Le Saint-Siège est une institution universelle qui dépasse toutes les barrières purement religieuses. La Suisse se situe dans la même catégorie que la Russie ou l’Organisation de libération de la Palestine. Il serait temps de revoir cette situation. Mais, avait-il aussitôt ajouté, c’est une question délicate, car la Suisse a toujours fait preuve d’une grande prudence dans ses relations avec l’Eglise. N’oubliez pas qu’il fut un temps où les émissaires du pape couraient des risques s’ils ne satisfaisaient pas les Suisses».

En 1984 déjà.

Mgr Grab se souvient de la précédente visite du pape en Suisse, en 1984. Elle avait été houleuse. Les relations avec «l’évêque de Rome» ne sont pas toujours simples. Le théologien bâlois Urs von Balthasar parlait même d’un «complexe anti-romain». La démocratie directe et l’influence du protestantisme font que les catholiques helvètes n’acceptent pas toujours les interventions du Saint-Siège pouvant contrevenir à leurs libertés locales, en particulier lors des nominations épiscopales.»Le critère démocratique ne peut pas être appliqué à l’Eglise, qui par sa nature est hiérarchique», avait estimé le cardinal suisse Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale, dans un entretien accordé à la presse suisse. «Ensuite, il y a beaucoup de préjugés en Suisse: on a tendance à exagérer le centralisme romain».

Selon Mgr Grab, la dernière visite du pape avait connu «quelques tensions». «Beaucoup se demandaient pourquoi il venait, qui allait en payer les frais, et à quoi cela servirait. Aujourd’hui, la situation est très différente. Les problèmes d’autrefois sont en grande partie dépassés».

Pourtant, le 18 mai dernier, à l’occasion du 84e anniversaire du pape, une quarantaine d’éminents catholiques suisses (dont de nombreux prêtres et plusieurs professeurs de théologie) ont demandé à Jean Paul II de prendre sa retraite et un récent sondage de l’institut Link montre que trois Suisses sur quatre, plus encore les Suisses allemands que les Romands, voudraient voir Jean Paul II renoncer à sa charge. Quant à la famille de Cédric Tornay, le jeune garde suisse retrouvé mort en mai 1998, elle a demandé à la justice helvétique la réouverture de l’enquête à l’annonce du voyage de Jean Paul II, estimant que le Vatican «refusait de donner accès au dossier».

Un récent sondage publié par l’»Hebdo» révélait en outre récemment que quasiment neuf Suisses sur dix veulent l’abrogation du célibat obligatoire des prêtres, partager l’Eucharistie respectivement la Sainte Cène avec d’autres chrétiens, renforcer l’oecuménisme ou donner des droits égaux aux femmes. 76% se déclarant faveur du sacerdoce des femmes.

Les «affaires»

Ces épiphénomènes viennent s’ajouter aux «affaires» précédentes venues, assombrir les relations entre le Saint-Siège et la Suisse, comme la dissidence des fidèles de Mgr Lefebvre (qui lui était Français), la récusation par Rome de théologiens suisses, comme le dominicain allemand Stéphane Pfürtner, professeur de théologie morale à l’université de Fribourg, qui démissionna après avoir défendu dans les années 70 des thèses d’éthique sexuelle contraires au magistère de Rome et se maria dans la foulée. Ou plus encore, le cas de Hans Küng, théologien au Concile Vatican II, dont l’enseignement à l’université de Tübingen fut récusé par la Congrégation pour la doctrine de la foi, au début des années 80.

La mesure suscita une avalanche! de protestations et de manifestations, en particulier en Suisse. Sa notoriété actuelle est toujours marquée par cette ambivalence, et l’intéressé n’est toujours pas véritablement réconcilié avec l’autorité pontificale.

Plus encore, c’est la remise en cause par le Concile Vatican II des privilèges cantonaux relatifs à l’élection des évêques qui a conduit à la polémique fortement médiatisée de la nomination et de l’épiscopat controversés de Mgr Wolfgang Haas, à Coire (canton des Grisons à l’Est du pays), dont les soubresauts se sont faits sentir jusqu’en 2003.

Le chapitre cathédral de Coire possède le privilège de choisir son évêque sur une liste de trois noms proposés par Rome. Or en 1988, le pape nomma en qualité d’évêque auxiliaire coadjuteur, avec droit à la succession, Wolfgang Haas, proposé par l’évêque du lieu Mgr Johannes Vonderach. Le chapitre, indirectement dépossédé du droit de désigner le prochain prélat, éleva une vigoureuse protestation contre ce «coup de force». Mais, parmi les fidèles et la population alémanique en général, c’est surtout la personnalité du coadjuteur qui suscita des réserves et bientôt une opposition décidée.

Originaire du Liechtenstein, Mgr Wolfang Haas est considéré comme un conservateur. Après sa prise de fonction effective en 1990, lors de la retraite de son prédécesseur, il mit de l’huile sur le feu par la nomination de collaborateurs jugés trop traditionalistes par les Suisses. Zurich, le canton du diocèse qui compte le plus grand nombre de catholiques, mais aussi la Suisse centrale, Schwyz en particulier, se livrèrent à une véritable résistance en suspendant leur aide financière au séminaire et à la faculté de théologie de Coire et en priant le Conseil fédéral d’intervenir. Depuis, Mgr Haas a été déplacé au Liechtenstein.

Rappelons que Jean Paul II Il s’est rendu à Genève pour une visite- éclair le 15 juin 1982. Il est en revanche resté six jours sur le sol suisse du 12 au 17 juin 1984, en visitant les principales localités du pays. A l’occasion de son 3e séjour en Suisse, le pape a décidé de montrer les liens forts qui unissent la Suisse et le Vatican, en invitant à le suivre quatre gardes suisses actuellement en service et originaires des quatre régions linguistiques du pays, et en rencontrant l’association des anciens gardes suisses, le 6 juin, avant son départ. HY

Encadré

Protection

Le pape a particulièrement souhaité rencontrer les anciens gardes suisses, explique Mgr Renato Boccardo, organisateur des voyages de Jean-Paul II. L’avion spécial du pape arrivera à l’aéroport militaire de Payerne le 5 juin 2004, à 11h30. «L’avion du pape est affrété par la compagnie italienne Alitalia. C’est un avion normal, divisé en trois parties. A l’avant, le pape, puis sa suite composée des personnes à son service immédiat et de proches collaborateurs comme le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’Etat du Saint-Siège, son substitut, Mgr Leonardo Sandri, et aussi, pour ce voyage, le cardinal suisse Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale. Enfin, dans la troisième partie de l’appareil, prennent place la poignée de journalistes accrédités et autorisés à prendre l’avion pontifical», a expliqué à I’Apic Mgr Renato Boccardo, qui sera lui aussi du voyage.

Durant ses déplacements, «le pape est toujours accompagné de six personnes qui assurent sa protection rapprochée, sans être armés», a encore expliqué le prélat italien. «Il s’agit de quatre gendarmes pontificaux et de deux gardes suisses. Les quatre autres Suisses, qui l’accompagneront exceptionnellement pour ce voyage, formeront sa garde d’honneur. L’action des gardes du corps pontificaux est toujours coordonnée avec celle des forces de l’ordre locales, qui doivent assurer la sécurité du pape, de sa suite, et de tous les participants aux célébrations», a insisté Mgr Boccardo.

Sur 7,3 millions d’habitants, la Suisse compte 41% de catholiques, dont 9,1 % d’origine étrangère, 37 % de protestants et environ 5 % de musulmans. 11 % des Suisses se déclarent aujourd’hui sans confession, alors qu’ils n’étaient que 7,5 % dans ce cas il y a dix ans. (apic/imedia/hy/pr)

1 juin 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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