Suisse: Le pasteur von Orelli, aumônier de la Swisscoy, parle de son expérience au Kosovo

«Si la KFOR quitte le Kosovo, la guerre reprendra»

Bernard Bovigny, de l’agence APIC

Effretikon, 21 janvier 2001 (APIC) Aux trois langues qui composent son nom, le pasteur protestant Dominique von Orelli a dû ajouter l’anglais, sur son sac militaire, pour afficher sa nouvelle fonction : «KFOR – Chaplain». De décembre 1999 à décembre 2000, il a abandonné quatre fois sa paroisse d’Effretikon, près de Zurich, durant deux à cinq semaines pour rejoindre les troupes de la Swisscoy engagées au Kosovo. De retour dans son pays, il affirme clairement la nécessité de maintenir encore longtemps les troupes de la KFOR dans cette région où la haine entre Serbes et Kosovars est encore visible. Il se prononce également pour l’envoi de troupes suisses armées au Kosovo. «Pas avec des blindés, mais au moins avec des fusils pour leur propre sécurité».

Si les habitations des soldats de la KFOR (Force de maintien de la paix au Kosovo) montrent le caractère provisoire de leur présence (cabanes en bois, containers et tentes), celles des villages kosovars portent quant à elles les traces de la guerre qui a agité les Balkans: habitations privées d’eau courante ou d’électricité, bâtisses percées d’obus, éventrées ou rafistolées. Les événements qui ont agité ces cinq dernières années la région de Prizren, où sont campées les troupes suisses, se lit sur les façades des maisons.

Isolement des villages peuplés de Serbes

Mais les traces ne sont pas seulement perceptibles dans les maisons ou dans l’état déplorable des routes, rendues difficilement praticables par une succession d’immenses trous. La plupart des communes du Kosovo habitées par des Serbes, donc orthodoxes, sont isolées du reste du pays. «Le village de Velika-Hoja, dans le sud, est entièrement entouré de barbelés. Les troupes allemandes y ont installé une garde sévère, avec des blindés et une seule entrée possible», raconte Dominique von Orelli. Les soldats suisses, qui y assurent parfois le ravitaillement en eau potable, sont accompagnés par l’armée allemande de l’entrée du «camp fortifié» jusqu’au point de ravitaillement du village. «Et lorsqu’un habitant tombe malade, il est amené secrètement dans un convoi vers un hôpital militaire, à l’insu des habitants environnants. Le véhicule serait pris d’assaut si les Kosovars savaient qu’il y a un Serbe à l’intérieur», poursuit l’aumônier de la Swisscoy.

L’état de tension est cependant variable d’une région à l’autre. Si certaines églises orthodoxes sont sous la surveillance permanente de la KFOR, le pasteur von Orelli en a vu une, dans la région de Prizren, jouxtant une mosquée, qui est demeurée intacte et ne nécessite pas de garde armée. «La coexistence pacifique des musulmans et des orthodoxes dans cette ville existait avant la guerre et n’a probablement pas été ébranlée», estime l’aumônier des troupes suisses. Mais l’état déplorable de la plupart des lieux de culte du Kosovo, que ce soit du côté orthodoxe ou du côté musulman, révèle la dimension religieuse des affrontements entre Serbes, orthodoxes, et Kosovars, qui sont à 91% musulmans.

Cohabitation difficile

Dans ce contexte de désolation et de tension, l’aumônier Dominique von Orelli doit accompagner spirituellement les quelque 150 soldats suisses engagés dans des opérations de reconstruction, qui collaborent avec leurs camarades allemands et autrichiens. Aux difficultés posées par le choc de la rencontre avec une région dévastée à tous points de vue, s’ajoutent tous les problèmes relatifs à la cohabitation, au rapport avec les supérieurs et avec les soldats «étrangers». «Les questions relatives à la guerre et à la mort ne sont pas celles qui venaient en premier», constate le pasteur von Orelli.

L’intervention des troupes suisses, plus tardive que celle des autres pays, touche des régions qui ont depuis longtemps enterré leurs morts et se trouvent dans une phase de reconstruction. Seul le contact direct avec la population permet de se rendre compte de la véritable étendue du désastre. «Pratiquement chaque habitant peut citer des membres de sa famille ou d’autres proches tués durant la guerre. C’est impressionnant d’entendre énumérer les propres enfants, le mari, les frères et sœurs tombés sous les balles». Une photo-souvenir ramenée du Kosovo montre l’aumônier de la Swisscoy entouré d’enfants souriants et agitant leurs mains dans le cimetière d’un village de moyenne importance. Cette joyeuse bande se trouve devant un monument. Y sont gravés les noms de 123 habitants. Tous tués au cours de la même journée.

Face à de tels désastres, les soldats expriment parfois leur désarroi, mais ne peuvent rien faire. «Ils doivent davantage se préoccuper du bien-être de la population en réparant leurs maisons ou en construisant des ponts. Leurs journées chargées ne leur permettent pas de se poser beaucoup de questions».

Tensions entre soldats suisse et autrichiens

Le fait de poursuivre un même objectif sur un terrain où beaucoup d’installations sont à rebâtir devrait permettre aux soldats suisses, autrichiens et allemands de se serrer les coudes. Mais l’aumônier von Orelli a dû constater que le choc culturel existe bel et bien entre les trois pays : «C’était parfois féroce. Au terme d’une journée marquée par des provocations mutuelles, j’ai appris que les Suisses voulaient `faire la guerre’ aux Autrichiens. Ils avaient vraiment l’intention d’opérer une descente dans leur campement. Durant le mot du matin, j’ai pu désamorcer la tension. Ils ont alors perçu le ridicule de leur animosité et ont renoncé à leur expédition».

Le pasteur suisse a dû constater que les différences culturelles existaient également au niveau pastoral. La collaboration avec les aumôniers autrichiens, généralement catholiques traditionalistes, était souvent difficile, parfois même impossible. «L’un d’entre eux était très avenant, mais dès qu’il disait sa messe on sentait qu’il accomplissait un rite peu en rapport avec la vie extérieure».

Discussions sur l’uranium appauvri et la présence suisse au Kosovo

De retour en Suisse depuis un mois, Dominique von Orelli se trouve confronté à des questions qui n’avaient pratiquement pas cours sur place, comme la polémique sur les munitions à l’uranium appauvri. «Cela est devenu un sujet de discussion lorsque nous avons appris la mort par leucémie de sept soldats italiens. Mais sur place, les soldats suisses en parlaient très peu», admet l’aumônier militaire. Et parmi les anciens de la Swisscoy, la discussion se porte essentiellement sur l’aspect médical et sur la politique d’information. Aucun d’entre eux n’a sollicité une assistance spirituelle.

Autre sujet d’actualité : les prochaines votations sur la présence des troupes helvétiques armées à l’étranger. La Suisse doit-elle maintenir son contingent au Kosovo ? «La Suisse n’y va pas pour une guerre de conquête, mais pour la paix. La présence de nos troupes ne me pose aucune question au point de vue moral», affirme clairement Dominique von Orelli. Ce dernier considère que la sécurité des soldats de la Swisscoy devrait être assurée par eux-mêmes. «Il est clair que nous ne devons pas débarquer avec des blindés, comme les autres pays. Mais franchement, nos soldats n’étaient pas pris au sérieux lorsqu’ils devaient se faire accompagner par des Autrichiens armés de fusils pour assurer leur sécurité», lance l’aumônier de la Swisscoy.

Quant à la présence de la KFOR au Kosovo, Dominique von Orelli est formel : elle doit encore rester longtemps. Peut-être même encore une génération. «Si les troupes se retirent, les conflits reprennent immédiatement. La haine entre Kosovars et Serbes est encore très féroce. S’ils ne se battent pas actuellement, c’est à cause de la présence de la KFOR». (apic/bb)

21 janvier 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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