Suisse: Les Eglises protestantes réclament un article constitutionnel sur la religion

La conseillère fédérale Ruth Metzler accusée de «parti pris»

Berne, 24 avril 2001 (APIC) La Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) réclame avec force un article constitutionnel sur la religion. Elle ne donnera par contre aucun mot d’ordre en vue de la votation sur l’abrogation de l’article de la Constitution suisse concernant les évêchés. Malgré des réticences bien perceptibles concernant les «privilèges» dont bénéficie à ses yeux l’Eglise catholique en Suisse.

La FEPS veut éviter de «confessionnaliser» le vote populaire du 10 juin et de le transformer en enjeu œcuménique prioritaire. Elle souhaite que le paragraphe 3 de l’article 72 de la Constitution fédérale, qui exige l’approbation de la Confédération pour l’érection de nouveaux diocèses, ne soit pas tout simplement supprimé mais remplacé par un article sur la religion.

Comparée aux autres Eglises et communautés religieuses en Suisse, l’Eglise catholique n’est, aux yeux de la FEPS, pas «discriminée». Elle jouit au contraire d’un statut «privilégié». Le Saint-Siège, en effet, comme sujet de droit international et grâce à sa «représentation d’Etat», a accès directement au gouvernement fédéral par la nonciature, a tenu à souligner mardi la FEPS, lors d’une conférence de presse à Berne. S’il ne s’est pas prononcé pour le maintien ou l’abrogation de l’article sur les évêchés, le pasteur Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS, a cependant vivement déploré le message du Conseil fédéral, basé sur les rapports de la procédure de consultation du Département fédéral de la Justice, qu’il a qualifié d’ «unilatéral, «pour le moins équivoque» et «juridiquement déjà partiellement réfuté».

«Nous refusons de faire de cette question politique un enjeu œcuménique fondamental»

Thomas Wipf a regretté que le Département de Ruth Metzler, qui a fait montre de «parti pris», n’ait tenu aucun compte de la sensibilité des 2,5 millions de protestants suisses. Il a par contre refusé d’y voir un enjeu œcuménique fondamental, bien que la position pour le moins réservée de la FEPS sur l’abrogation de l’article sur les évêchés ne laisse pas la Conférence des évêques suisses (CES) indifférente.

«Nous n’acceptons pas d’en faire une question œcuménique, comme l’a fait dans une première phase Mgr Kurt Koch, car il s’agit d’une affaire de politique étatique», a-t-il déclaré à l’APIC. Et de souligner que la collaboration œcuménique se poursuit sans autre, et qu’une divergence sur cette question ne devrait pas faire problème. Il n’a cependant pas exclu que des milieux de la droite protestante cherchent à confessionnaliser la question, «mais nous n’avons rien à voir avec eux, et nous nous en distançons d’emblée». Thomas Wipf n’aimerait pas que la campagne de votation dérape, et qu’en disqualifiant d’autres points de vue, elle ne «déclenche des émotions dangereuses».

Présent à la conférence de presse, Aldo Lombardi, responsable du dossier auprès du Département de Ruth Metzler, a réfuté les reproches de la FEPS: le message pour la votation du 10 juin n’a rien d’unilatéral et ne manque pas de sensibilité à l’égard des protestants. «C’est le résultat de la volonté de la grande majorité des parlementaires des deux chambres fédérales.»

«Une nécessité de la politique étatique»

Si elles ne sont pas unanimes concernant le sort à réserver à un article d’exception considéré par les catholiques comme «discriminatoire», les Eglises membres de la FEPS réclament toutes un article sur la religion. Une réglementation constitutionnelle d’ensemble concernant les rapports entre la Confédération et les Eglises et communautés religieuses est «une nécessité de la politique étatique», a relevé le président du Conseil de la FEPS.

Certes, a-t-il admis, il s’agit en premier lieu d’une compétence cantonale, mais dans la nouvelle Constitution fédérale les rapports entre Etat, Eglises et communautés religieuses sont insuffisamment réglementés; ils le sont avant tout dans un sens négatif et défensif. Surtout, à l’époque d’un Etat libéral et pluraliste, la réglementation actuelle ne tient pas compte de la signification sociale de la religion et des communautés de foi. Il manque en effet dans la Constitution un énoncé positif de l’importance fondamentale des Eglises pour la cohésion et l’évolution de la société et de l’Etat. En complément de la compétence des cantons, il faut garantir expressément le droit à l’autonomie des Eglises et des autres communautés religieuses, affirme la FEPS.

«Quel que soit le résultat du 10 juin, nous proposons un large débat et une discussion de la base sur la question du phénomène religieux en Suisse et son ancrage dans le droit fédéral», a lancé la pasteure Isabelle Ott-Baechler, présidente du Conseil synodal de l’Eglise réformée évangélique du canton de Neuchâtel. Qui souhaite, à l’heure de l’individualisme et du retrait de la foi et des croyances sur la sphère privée, «une régulation du phénomène religieux par l’Etat», pour éviter une dérive «à l’américaine». Pour la FEPS, il est insuffisant que la Constitution fédérale réglemente uniquement le droit fondamental à la liberté de conscience et de croyance, comme elle le fait dans son article 15. Les Eglises et autres communautés de foi ne sont en effet pas seulement présentes dans la sphère privée, mais aussi dans la sphère publique et étatique (par ex. aumônerie à l’armée, dans les centres d’accueil pour requérants d’asile, émissions religieuses à la radio et la télévision, coopération au développement, etc.).

Pour la création d’un Bureau des Eglises et communautés religieuses au niveau fédéral

«L’individualisation complète du religieux, tel qu’il est souvent défendu dans la politique suisse aujourd’hui, conséquence d’une conception libérale et laïque de l’Etat, équivaut en réalité à abolir le mandat public des Eglises», a constaté pour sa part Mgr Heinrich Bolleter, évêque d’une communauté très minoritaire en Suisse (10’000 fidèles), l’Eglise évangélique méthodiste, l’une des 23 Eglises membres de la FEPS. L’évêque – dont par ailleurs l’Eglise, il faut le souligner, s’est prononcée pour l’abolition de l’article sur les évêchés – a en outre plaidé pour la création d’un Bureau des Eglises et communautés religieuses au niveau fédéral «afin d’assurer une égalité de traitement». Et de déplorer le «manque de sensibilité au niveau fédéral» envers les Eglises minoritaires.

A l’heure du pluralisme de la société suisse, les petites communautés religieuses, notamment celles d’origine étrangère, ne se sentent pas toujours «chez elles» dans certains cantons, contrairement aux grandes Eglises traditionnelles. «De facto, elles n’ont souvent pas la possibilité de se faire entendre efficacement au niveau cantonal, encore moins au niveau fédéral», remarque Ueli Friedrich, président du groupe d’experts de la FEPS qui s’occupe de l’»Article sur la religion». U. Friedrich constate que les adeptes de religions «étrangères» (islam, bouddhisme, etc.) ne sont pas seulement de passage en Suisse: ils sont de plus nombreux à s’y établir et à devenir des citoyens.

Il s’agit par conséquent de faire montre d’ouverture envers ces religions qui deviennent des «parties intégrantes de notre culture» et de favoriser une «intégration pluraliste de la réalité religieuse». Isabelle Ott-Baechler pense elle aussi que pour éviter le développement clandestin du fondamentalisme (le public a évoqué le danger islamiste, voire les risques de «talibanisation»), il est mieux d’intégrer ces groupes religieux à notre société et d’en faire des partenaires, plutôt que de les exclure. Mais, concède Ueli Friedrich, une éventuelle reconnaissance de droit public de ces communautés ne pourrait se faire que sur la base de standards minimaux. De telles exigences fondamentales pourraient être le respect des droits de l’homme, de la démocratie, de l’Etat de droit. La reconnaissance étatique devrait être réservée à des organisations à but non lucratif, pour éviter que des organisations comme la scientologie ne se prévalent du titre d’Eglise pour exercer leurs activités commerciales, ont relevé les participants. (apic/be)

24 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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