Pas un luxe, face à la montée des sectes
Suisse: Missio OPM cible le Pérou pour sa campagne de mission 2005
Pierre Rottet, Apic
Fribourg, 29 septembre 2005 (Apic) Les catholiques du Pérou inspirent cette année le thème de la campagne 2005 de Missio-OPM Suisse-Lichtenstein: «La foi transforme». Et de la foi, il en faut pour tenter de transformer un pays de quelque 26 millions d’habitants, répartis sur 1,3 million de km2. Un pays en proie à la misère, pour la grande majorité des populations, à la corruption endémique, à la violence encore et toujours. A la résignation, qui s’incruste plus forte que l’espoir.
A l’instar des autres pays d’Amérique latine, le Pérou est chaque jour un peu plus confronté au phénomène des sectes, omniprésentes sur un territoire qu’elles marquent, sans scrupules, y compris et surtout en exploitant misère et ignorance. Les chiffres sont là: au Pérou, statistiques et observateurs estiment entre 12 et 15% le nombre de fidèles catholiques à avoir, ces dernières années, intégré l’une ou l’autre secte, ou groupe pentecôtiste. «Depuis 1990, ces groupes ont connu une augmentation de 140%», indique le sociologue péruvien Jorge Perez. «A ce rythme, assure-t-il, il n’est pas exclu de penser qu’ils représenteront entre 20 à 25% de la population péruvienne et latino-américaine au début de la prochaine décennie».
Révélateur d’une situation stigmatisée par nombre de prêtres voire de certains évêques catholiques latinos, qui regrettent d’être assez peu, sinon pas écoutés, par Rome, on estime que quelque 10’000 sud-américains se convertissent chaque jour à une «Eglise» évangélique libre, pentecôtiste, ou à une secte. Au Chili, par exemple, ils représentent déjà, dit-on, 36% de la population, soit 1% de plus qu’au Guatemala (35%). Leur force au Brésil est sans doute bien supérieure encore, peut-être pas en nombre, pour l’instant, mais par leur présence dans les rouages de la société, de la politique, de l’économie et des médias.
Les faits le démontrent d’ailleurs: le vice-président du Brésil, José Alencar, vient en effet d’adhérer au Parti Municipalisé Rénovateur (PMR), crée fin août par la puissante «Eglise Universelle du Royaume de Dieu», dirigée par Edir Macedo, qui a amassé en quelques années des millions de dollars. La presse brésilienne estimait jeudi 29 septembre qu’Alencar pourrait présenter sa candidature à la présidence du pays pour le PMR en 2006. Pour le plus grand plaisir de Macedo. A Rio, selon une étude du sociologue Jorge Luiz Dominguez, on enregistrait la naissance de 3,5 nouvelles sectes chaque semaine dans les années 80, et 5,4 au début des années 90. Et rien ne semble calmer l’»ardeur» des sectes, qui se font et se défont au rythme des «schismes».
Régions entières abandonnées à l’emprise des sectes
Pour compléter le décor, histoire de mettre le doigt sur une réalité à laquelle sont confrontés la majorité des agents pastoraux engagés sur le terrain: on calcule qu’en peu d’années au Pérou, les sectes sont devenues propriétaires de 10’500 «temples», de 80 collèges, de deux canaux TV et de multiples radios.
Un prêtre péruvien, sous couvert d’anonymat, confiait récemment à l’Apic son sentiment: «L’Eglise catholique a quelque peu démissionné de ses responsabilités. Sa manière de demeurer figée dans ses structures l’empêche d’évoluer, d’être en phase avec les réalités quotidiennes de ce continent. 80% des Péruviens se disent catholiques.? Soit, mais notre Eglise est bien incapable de couvrir la demande de ses ouailles. La centralisation de ses décisions est une explication. l’autre étant le manque de prêtres, problème récurrent s’il en est. On abandonne des régions entières à l’emprise des sectes, en Amazonie et dans les régions andines notamment». Et d’asséner: les pentecôtistes et autres évangéliques comptent en moyenne un pasteur pour 300 fidèles. Contre un prêtre pour 10’000 personnes au sein de l’Eglise catholique.
Evêque du vicariat apostolique de Requena, dans le Département amazonien de Loreto, formé des provinces de Requena et de l’Ucayali, du nom du fleuve qui arrose cette région du Pérou, Mgr Victor de la Peña Pérez le sait plus que tout autre. Confronté qu’il est en permanence à la problématique de l’absence de forces vives. «Nous manquons de prêtres», absolument, dit-il. «Dans mes écrits, assure cet évêque franciscain espagnol de 72 ans, la barbe généreuse et blanche, je dis toujours que la communauté naît par l’eucharistie et se développe dans l’eucharistie. Je suis persuadé que l’eucharistie est constitutive d’une communauté».
Et le missionnaire de poursuivre sur un constat qui colle à la réalité de son vicariat et à tant d’autres régions de ce vaste territoire: «Si je ne peux visiter certaines communautés que tous les deux ans pour y célébrer l’eucharistie, en fait, il leur manque tout simplement la chance de se constituer réellement en communauté».
La question qui taraude l’évêque
L’évêque de l’endroit tente d’y pallier tant bien que mal, avec les moyens du bord, quasi nuls en l’occurrence. La notion de débrouille n’étant pas un vain mot pour lui. «Je compte sur les animateurs des communautés chrétiennes ou sur les catéchistes, comme nous les appelons souvent. Ce sont des pères de famille exemplaires; ils sont fidèles au sein de leur couple, fiables dans l’éducation de leurs enfants et dans le service à la communauté.» Et Mgr de la Peña Pérez de se poser «la» question, toujours la même, assure-t-il: «Au fond, qu’est-ce qui m’empêche d’ordonner prêtre un de ces animateurs?». Puis d’admettre: «Personnellement, je serais disposé à en faire des prêtres pour que les communautés puissent trouver leur plénitude aussi à travers l’eucharistie».
L’évêque va plus loin encore en affirmant: «La théologie de l’eucharistie est bonne pour Rome, pour Madrid ou pour Berne, mais pas pour ici. Quand je lis de temps en temps ’Ecclésia de Eucharistia’, je trouve cela très beau, mais pas adapté à notre situation concrète dans le vicariat». Et sans doute partout en Amazonie ou ailleurs au Pérou. Le fond du problème, en quelque sorte. «Je ne veux pas dire que les théologiens n’écoutent jamais ce que je dis, au contraire. Mais leurs réponses tombent à côté de notre réalité».
Vous avez dit réalité?
Réalité? Vous avez dit réalité? Le vicariat que dirige l’évêque s’étend sur 80’000 km2, près de deux fois la surface de la Suisse. Dans cette partie amazonienne, les seules «routes» construites ne servent souvent qu’au transport des arbres abattus, à la déforestation. Mais pas – ou si peu – au développement des populations indigènes.
Ici, dans ce territoire, tout se fait par le fleuve et avec le fleuve. Il est moyen de communication, y compris lorsque le territoire est inondé à 80%, de janvier à mars. Pour se rendre par bateau de Requena, «résidence» de Mgr de la Peña Pérez, village de pêcheurs de 2’000 âmes campé sur les berges de l’Ucayali, jusqu’à Iquitos, 16 heures sont nécessaires. pour quelques centaines de km seulement. Réalité toujours: 90% des maisons ne disposent pas de l’électricité. Paradoxe: au milieu d’une étendue d’eau plus ou moins grande selon les périodes, d’un enchevêtrement de cours d’eau et de fleuves, 95% des villages de la région n’ont pas d’eau potable. Réalité encore, évidente au Pérou, à plus de 10’000 km de Rome: le vicariat est subdivisé en huit paroisses, desservies par sept religieux, tous franciscains espagnols, et par deux prêtres diocésains. Cela pour 130’000 habitants. Ce qui explique ce constat: dans le 90% des communautés ou petits villages, une seule célébration eucharistique a lieu par année. Mais seulement si tout va bien.
De la théorie à la pratique
«En vivant la foi ici, j’ai appris qu’elle n’est ni une chose fermée, ni une doctrine, mais une expérience de vie», relève l’évêque du lieu. Qui ajoute: «Si je tente aujourd’hui de présenter l’une ou l’autre de mes idées à des collègues ou des représentants de courants particuliers au sein de notre Eglise, je dis toujours: ’Notre mission est pastorale. Pas théologique! Nous, les évêques, nous sommes pasteurs ou du moins nous devrions l’être!’».
Et des idées, celles que son expérience pastorale lui dictent à partir du terrain, Mgr de la Peña Pérez en a. Pour être efficace dans son travail de prêtre, pour qui la mission passe aussi par le nécessaire développement social de l’homme et des communautés. Pour visiter ces dernières, l’évêque a transformé son bateau en lieu de vie, qui sert à la fois de salle de cours pour la catéchèse, de cabinet médical et de lieu de prière, mais aussi de cuisine et de lieu d’habitation. L’art de s’éloigner de la théorie, en quelque sorte, et de se rapprocher au quotidien de la pratique. PR
Encadré
Invitation à la générosité
Dans son message adressé aux fidèles suisses dans le cadre du mois eucharistique et missionnaire, en octobre, Mgr Joseph Roduit, Père Abbé de Saint-Maurice et responsable du dicastère «Mission» de la Conférence des évêques suisses, appelle les catholiques à se montrer généreux lors de la quête du Dimanche de la mission universelle, qui aura lieu le 16 octobre. En 2004, la collecte avait rapporté 986’000 francs. Celle de cette année, avance Mgr Roduit, se doit d’être plus généreuse. Ce que souhaite également Missio. PR
Encadré
Le Pérou à la «une»
Sous le titre «La foi transforme», thème de la campagne 2005 de Missio OPM Suisse et du Liechtenstein, le cahier d’animation des oeuvres pontificales missionnaires d’octobre édité à Fribourg est consacré au Pérou, à l’oeuvre de Mgr de la Peña Pérez, ainsi qu’aux animations liturgiques tout au long du mois d’octobre. Directeur national de Missio Suisse Liechtenstein, le Père Bernard Maillard invite à se pencher sur le sens à donner à l’échange et au partage en Eglise. Et sur les raisons de l’approfondir. Quant à la revue «Coeur en alerte», également éditée à Fribourg, elle consacre également un large dossier au Pérou, à travers plusieurs regards et reportages. (apic/pr)



