Suisse: «ProtestInfo» révèle les connivences des Eglises protestantes pendant l’apartheid
La FEPS a entretenu des relations troubles avec le pouvoir blanc
Lausanne, 30 mars 2000 (APIC) La Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS) «a flirté avec l’apartheid» en Afrique du Sud, révèle jeudi la nouvelle agence de presse protestante «ProtestInfo» à Lausanne. Dans sa première livraison, l’agence de presse protestante affirme que la FEPS «a apporté sa caution morale aux dirigeants politiques et ecclésiastiques de Pretoria» et évoque la question d’un «Rapport Bergier» (ce dernier concernait l’attitude de la Suisse pendant la dernière guerre mondiale) sur les errements du passé. Des milieux protestants veulent que la FEPS fasse son «mea culpa».
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«Les protestants de Suisse sont devant la page la plus sombre de leur histoire»
«Les protestants de Suisse sont devant la page la plus sombre de leur histoire», peut-on lire. «De 1970 à 1985, la FEPS a entretenu des relations troubles avec le pouvoir blanc de Pretoria. Elle ne condamna jamais moralement l’apartheid ni ne soutint la lutte de libération des Noirs. Elle ne boycotta pas les banques suisses engagées en Afrique du Sud ni n’adhéra au Programme de lutte contre le racisme du Conseil oecuménique des Eglises. A la place, elle organisa des négociations entre extrémistes protestants acquis à l’apartheid et prêtres noirs, en partant du principe qu’il fallait ’tenir compte des revendications justifiées des Noirs, des Blancs, et des gens de couleurs en Afrique du Sud’».
L’Eglise blanche sud-africaine justifie théologiquement le racisme
L’agence de presse protestante affirme que cette politique attentiste lui attira la bienveillance des milieux d’affaires helvétiques et les foudres des Départements missionnaires et du Mouvement anti-apartheid suisse. 1976: le soulèvement du ghetto noir de Soweto fait 500 morts. L’Afrique du Sud soumise depuis 14 ans aux sanctions économiques s’isole encore plus sur la scène internationale. C’est le moment que choisit la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse (FEPS) pour ouvrir des pourparlers avec l’Eglise blanche qui justifie théologiquement le racisme.
Pendant quatre ans, dans le cadre d’une mission de «bons offices», elle va tenter de la convaincre qu’il faut améliorer le sort des Noirs. Elle pensait que grâce au crédit dont jouissait ses théologiens, grâce aussi à la présence d’entreprises helvétiques dans le Sud du continent africain, elle serait en mesure de favoriser la paix et la réconciliation. En vain. «En 1980, poursuit «ProtestInfo», la FEPS finit par reconnaître l’inutilité de ses efforts, d’autant que les protestants blancs discrédités sur le plan international tirent une caution morale de leurs contacts avec les théologiens suisses. Mais surprise! Elle ne change pas de stratégie. La FEPS vote le renouvellement des «bons offices» pour deux ans, sous les huées des départements missionnaires et du Mouvement anti-apartheid suisse pour qui cela revenait à mettre sur le même plan oppresseurs et opprimés.»
L’Eglise protestante de Genève (ENPG) refuse, elle, de voter les crédits nécessaires à la poursuite du dialogue. Ce qui valut à sa présidente, Nicole Fischer, d’être prise à partie par deux pasteurs zurichois : «S’ils n’avaient pas été bien élevés, je crois qu’ils m’auraient agressée», se souvient-elle.
Les sacro-saintes banques suisses
En 1982, la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) enterre définitivement les «bons offices» et admet tacitement la réalité de l’oppression, en ne s’opposant pas à l’exclusion des Eglises blanches de l’Alliance réformée mondiale. Après ce dur réveil, la FEPS va concentrer son action sur les entreprises suisses présentes en Afrique du Sud. Objectif: les persuader de se joindre aux sanctions économiques décrétées par l’ONU. «Elle délègue ses théologiens dans les salons feutrés des banques. Sans aucun effet. Les entreprises suisses continuent d’engranger les bénéfices, et, à l’occasion, ne manquent pas d’exprimer leur mépris pour les défenseurs des Noirs: en 1988, un banquier insulte un évêque noir venu expliquer à une délégation du Crédit suisse et de l’UBS que leurs investissements consolidaient l’apartheid», écrit «ProtestInfo».
Parallèlement, la FEPS se démarque nettement de la mobilisation anti-apartheid: elle critique «vertement» la quarantaine de pasteurs engagés dans le Mouvement anti-apartheid suisse (MAAS); elle se tient à l’écart du Programme de lutte contre le racisme du Conseil oecuménique des Eglises (COE) qui regroupe 330 Eglises protestantes, orthodoxes et évangéliques; elle n’entre pas en matière sur la proposition des œuvres d’entraide d’exercer des pressions sur les banques suisses pour qu’elles désinvestissent d’Afrique du Sud. «Cette attitude «neutre» teintée d’anticommunisme plaît aux milieux d’affaires suisses. Ils discuteront tant et plus avec les théologiens de la FEPS venus les sensibiliser à la condition des Noirs d’Afrique du Sud. Mais concrètement, c’est de nouveau l’échec. En 1989, la FEPS renonce, voyant que les entreprises n’ont que faire des Droits de l’homme.»
Faire mémoire pour assumer le présent
En 1990, Nelson Mandela est libéré après 28 ans d’incarcération. En 1994, il est élu président. Aujourd’hui, un mouvement se dessine au sein des Eglises protestantes de Suisse pour examiner lucidement le passé. Les 14 et 15 janvier derniers à Matran (FR), deux journées de réflexion ont eu lieu sous le titre «Faire mémoire pour assumer le présent». Elles ont réuni une cinquantaine de responsables protestants et catholiques, mais sans le moindre représentant de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse.
Au centre des débats, la mise sur pied d’un véritable rapport «Bergier» et les raisons pouvant expliquer le manque de courage des dirigeants de l’époque. On a évoqué le chantage financier exercé par certaines entreprises: «Des dirigeants d’entreprise avaient prévenu la FEPS que si elle prenait position contre l’apartheid, ils cesseraient de verser des dons ou de payer l’impôt ecclésiastique», a dénoncé Théo Buss, secrétaire romand de l’œuvre d’entraide protestante «Pain pour le Prochain». Plus largement, on a souligné l’habitude du consensus comme mode de fonctionnement des institutions protestantes: «Si la FEPS n’a pas dénoncé l’apartheid, c’est pour éviter de froisser les élites politiques et économiques qu’elle côtoie au quotidien», a insisté Nicole Fischer, ancienne présidente de l’Eglise protestante de Genève.
Un projet d’apartheid à visage humain
Pour l’historien Gilbert Rist, professeur à l’Institut universitaire d’Etudes du développement, la FEPS s’imaginait capable de mettre d’accord Blancs et Noirs autour d’un projet d’apartheid à visage humain. «La recherche d’un consensus entre Blancs et Noirs par le dialogue a été une compromission avec l’apartheid». Théo Buss et Nicole Fischer ont appelé la FEPS à demander pardon pour une politique qui avait causé du tort aux populations noires. «D’autant que nous portons une responsabilité particulière vis-à-vis de l’Afrique du Sud protestante comme nous, où l’économie helvétique a massivement investi». Pour l’heure, ce travail de mémoire est le fait d’une minorité de protestants. La FEPS demeure en retrait. Mais il n’est pas exclu que sous la pression de la base, elle doive bientôt rompre le silence et rendre compte des manquements du passé. (apic/protestInfo/jop/be)



