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Sur la terre foulée par Jésus, les chrétiens palestiniens s'étiolent

Sur la terre que Jésus a foulée, les chrétiens palestiniens sont de plus en plus minoritaires. S’ils sont entre 600’000 et 700’000 en diaspora à travers le monde, ils ne sont plus que 120 à 125’000 en Israël et 52’000 en Palestine, là où naquit le christianisme, note le sociologue Bernard Sabella, professeur émérite de l’Université de Bethléem.

Ces chrétiens palestiniens sont dispersés au sein d’une quinzaine d’Eglises et certains utilisent encore l’araméen, la langue que parlait le Christ.

Les conflits armés consécutifs à la création d’Israël en 1948 ont jeté sur les routes 760’000 Palestiniens et parmi eux environ 50’000 chrétiens, note le professeur Bernard Sabella. Aujourd’hui, la poursuite de l’émigration des chrétiens de Terre Sainte a des raisons économiques, mais également politiques.

Emigration dès l’époque ottomane

Si la fondation d’un Etat juif a signifié le déracinement de leur terre de centaines de milliers de Palestiniens, il existait déjà une émigration à l’époque ottomane, aux XIXe et XXe siècles, poursuit l’intellectuel palestinien, un chrétien de confession catholique issu d’une famille de réfugiés.

«Aux facteurs de l’économie, de la guerre et de la politique, note le sociologue, s’ajoute le manque [tant en Israël qu’en Palestine, ndlr] d’un Etat réellement séculier. Aujourd’hui, il est fondé sur le confessionnalisme et cela contribue grandement à l’élan de l’émigration».

«Nous ne voulons pas qu’un Etat prenne soin des chrétiens, nous voulons être des citoyens avec tous les droits, tout comme les autres citoyens de l’Etat, ni plus, ni moins…», note Bernard Sabella dans l’édition de mars-avril 2018 de Terre Sainte Magazine, bimensuel édité à Jérusalem par les franciscains de Terre Sainte.

100 ans d’émigration palestinienne

Dans le même numéro du Magazine, le Révérend Mitri Raheb, président de l’Université Dar al-Kalima, à Beit Jala, près de Bethléem, relève que dans le passé, on traitait seulement de l’émigration des chrétiens palestiniens, ce qui a contribué à donner une image faussée de la réalité.

«Un angle étriqué comme celui-ci revient à dire que seuls les chrétiens émigrent», souligne le pasteur de l’Eglise luthérienne palestinienne. Une enquête menée par son Université sur la question de l’émigration palestinienne, parue en décembre dernier, retrace 100 ans d’émigration palestinienne, en détaillant diverses vagues: de 1895 à 1917, la moitié des habitants de Bethléem et un tiers de ceux de Beit Jala ont émigré en Amérique latine. «Aujourd’hui, on compte un demi-million de chrétiens originaires de ces deux villes en Amérique du Sud, principalement au Chili».

Après l’émigration, l’expulsion

Mitri Raheb mentionne ensuite l’expulsion – et non plus l’émigration – de la population palestinienne avant et après la création d’Israël en 1948, accompagnée de la destruction par les forces israéliennes de plus de 500 villages palestiniens. Les chrétiens étaient 11 % de la population au XIXe siècle. Ils avaient chuté à 8 % avant la Nakba, la catastrophe palestinienne de 1948, passant ensuite de 8 à 2,5 % après l’exode palestinien.

1948 La Nakba Les réfugiés palestiniens sur le chemin de l’exil | © Keystone EPA/ELDAN DAVID

Le déclin s’est poursuivi durant la période jordanienne de 1949 à 1967, puis lors de la «Guerre des Six Jours» qui a entraîné de nouvelles expulsions de Palestiniens et l’occupation de ce qui restait de leurs territoires. La première et la deuxième Intifada ont encore accéléré le mouvement. «L’émigration se poursuit jusqu’à aujourd’hui, et est motivée par l’occupation israélienne, le manque de liberté et la conjoncture économique».

Mitri Raheb réfute également l’assertion selon laquelle les chrétiens palestiniens émigreraient à cause de la pression des musulmans. «Cette hypothèse a été totalement réfutée par notre étude qui indique que le pourcentage de personnes qui émigrent à cause de l’islam est inférieur à 5 %». Elle a montré en premier lieu que les chrétiens comme les musulmans sont souvent en recherche d’emploi. Elle a aussi souligné le problème lancinant du logement, en particulier pour les jeunes familles. Troisièmement, elle a relevé le poids du contrôle social et religieux, les jeunes réclamant une plus grande liberté.

Les chrétiens, une population vieillissante

Dans une étude sur le désir d’émigration des Palestiniens de Galilée, soit un pourcentage de 26 %, Bernard Sabella a découvert que ces données étaient semblables à celles de la Cisjordanie. La première cause de cette volonté de quitter la terre ancestrale est la situation économique difficile, la seconde est politique. Cette émigration provoque une inquiétante évolution de la pyramide des âges chez les chrétiens palestiniens. Leur moyenne d’âge est de 33 ans, alors que chez les musulmans, elle est de 19 ans.

 

Gaza Plusieurs mois après les bombardements de l’été 2014 Photo: flickr/andreasl/CC BY-NC 2.0

A Gaza, selon une étude récente de la Mission pontificale, il resterait moins de 1’300 chrétiens. «Il est possible que les institutions chrétiennes demeurent, mais les habitants chrétiens quitteront, et cela non pas à cause du pouvoir en place, mais à cause de la situation économique et politique, qui vont de pair».

Les jeunes musulmans cherchent aussi à émigrer

Les jeunes musulmans de Gaza émigrent aussi. Partant pour étudier, ils acquièrent la nationalité du pays d’accueil et ne reviennent pas dans une enclave surpeuplée, entourée de barrières, sans liberté de mouvement ni opportunité de travail.

Curé de la paroisse de la Sainte Famille à Gaza, le Père Mario da Silva confirme la tendance: «Nos chrétiens partent de Gaza. Il n’y a pas de travail, pas d’argent, pas de vie digne. A la première occasion, s’ils peuvent sortir, ils cherchent à ne pas revenir». Pour une population de 2 millions de musulmans, il n’y a que 1’230 chrétiens à Gaza, dont 130 catholiques et 1’100 orthodoxes. La majorité d’entre eux sont des jeunes. Ils souffrent du chômage, de la pauvreté, du manque d’infrastructures et du manque d’électricité.

Moins de 8’000 chrétiens à Jérusalem

A Jérusalem, déclarée unilatéralement et en violation du droit international capitale de l’Etat d’Israël, les chrétiens, aujourd’hui, sont moins de 8’000, divisés en de nombreuses confessions. En Cisjordanie occupée, la population vit confinée dans un territoire morcelé par les «check points» de l’armée israélienne et parsemée de colonies israéliennes menaçantes. Les restrictions de mouvement imposées par l’occupation israélienne poussent les Palestiniens qui en ont la possibilité, tant chrétiens que musulmans, au départ, souligne Bernard Sabella. Sans changement radical de la situation, la migration restera constante.

La basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem Photo: wikimedia commons Berthold Werner CC BY-SA 3.0

Le sociologue pointe la difficulté – qui concerne tant la population palestinienne qu’israélienne – d’instaurer un Etat vraiment laïc, sans discrimination des minorités. «Aujourd’hui, il nous manque dans le monde arabe une société civile, séculière et non confessionnelle. Une loi qui est pour tous et s’applique à tous. (…) Les tentatives en Palestine pour instaurer un modèle séculier sont trop faibles et trop peu nombreuses. Israël, qui se dit démocratique, est aussi fondé sur le confessionnalisme. Le système favorise une religion contre d’autres». Les observateurs notent que les chrétiens, en tant que minorités, sont parfois soumis à des mesures discriminatoires, ou à des manifestations d’ostracisme social, voire de racisme larvé ou affiché.

Des Eglises fragmentées

Pour Bernard Sabella, sans la mise en place d’un nouvel esprit contemporain au sein du clergé et des laïcs, dans les Eglises et les lieux de travail, l’Eglise s’affaiblira et le fossé entre elle et ses fidèles se creusera, car de plus en plus de jeunes s’éloignent d’elle. Y-aura-t-il encore des chrétiens en Terre Sainte dans les décennies à venir ? Pour le sociologue palestinien, une partie de la réponse se trouve dans les familles, les paroisses et dans la lutte contre l’attitude croissante d’Eglises-ghetto.

Le franciscain Pierbattista Pizzaballa, administrateur apostolique du Patriarcat latin de Jérusalem ¦ © Maurice Page

Mgr Pierbattista Pizzaballa, administrateur apostolique du Patriarcat latin de Jérusalem, ne disait pas autre chose le 10 février dernier, lors d’une des réunions du Comité épiscopal des Religieux de Terre Sainte, à Abu Gosh: «L’Eglise catholique de Terre Sainte est très riche avec de nombreuses différences: langue de service, charisme, etc. … C’est une belle richesse mais qui peut aussi être source de fragmentation, où chacun vit un peu dans son monde, dans de nombreuses îles ou petits ghettos, fait des choses merveilleuses, mais sans grande communication les uns avec les autres».

Le pasteur Mitri Raheb demande aux Eglises de se confronter aux réalités quotidiennes que vivent leurs fidèles. A ses yeux, les Eglises de Terre Sainte, toutes confondues, renvoient une image vieillie et sans leadership efficace.

Les Eglises donnent l’impression de vivre toujours au Moyen Age

«J’entends et je lis de nombreuses homélies qu’écrivent les Révérends et les Pères… j’ai l’impression de vivre toujours au Moyen Age, où l’on parle d’histoires populaires qui ne sont plus d’actualité. Aujourd’hui, les Eglises de Terre Sainte doivent travailler au développement d’une théologie contextuelle palestinienne, proche des questions contemporaines des gens, de leurs vies et des différentes réalités, tout en projetant une vision chrétienne palestinienne arabe contemporaine. C’est la chose la plus importante que nous puissions faire aujourd’hui!» JB

Encadré

En Cisjordanie, les chrétiens aspirent à un meilleur avenir

Les chiffres concernant la population palestinienne chrétienne restent approximatifs. Ils seraient environ 1,5 % de l’ensemble de la population palestinienne, contre 2% en Israël. Pour la Palestine, les 52’000 chrétiens sont répartis entre Jérusalem-Est et la Cisjordanie: Bethléem, Beit Jala, Beit Sahour, ensuite Ramallah et ses banlieues, Naplouse, Jéricho et finalement Gaza. En Israël, les chrétiens se trouvent surtout dans le Nord, principalement dans les villes de Nazareth et Haïfa, et dans certains villages de Galilée.

Bethléem, le mur de séparation| © Maurice Page )

A Bethléem, ville de 32’000 habitants sous autorité palestinienne, il n’y a plus que 20 % de chrétiens, et parmi eux 40% sont catholiques. A Beit Sahour, une petite ville de quelque 15’000 habitants à 2 km de Bethléem, la population est essentiellement chrétienne, alors que sa voisine Beit Jala, une ville de  même taille, voit sa population chrétienne, récemment encore légèrement majoritaire, diminuer. Beit Jala connaît depuis longtemps une forte émigration, et selon la municipalité, les expatriés et leurs descendants, vivant au Chili, en Amérique Centrale, en Amérique du Sud et aux Etats-Unis seraient aujourd’hui environ 100’000.

Présence chrétienne depuis les premiers temps de l’Eglise

Le village de Jiffna, à 20 km au nord de Jérusalem, abrite une présence chrétienne depuis les premiers siècles de notre ère. Il compte 2’000 habitants, dont la moitié sont chrétiens, répartis entre catholiques et orthodoxes. La petite ville souffre de l’émigration des jeunes, devenue plus massive suite aux différentes occupations que Jiffna a subies en tant que village palestinien.

A 30 kilomètres au nord de Jérusalem, Taybeh, dans le gouvernorat de Ramallah, est une localité entièrement chrétienne depuis les premiers temps de l’Eglise. La bourgade compte quelque 2’300 habitants, mais 14’000 personnes originaires de Taybeh vivent aujourd’hui à l’étranger, surtout aux Amériques. Zababdeh, près de Jénine, dans la Nord de la Cisjordanie, est un village de 4’300 habitants, dont 3’000 chrétiens, catholiques à près des deux-tiers. Dans les environs, les communautés chrétiennes sont très peu nombreuses et dispersées, ne comptant à chaque fois que quelques dizaines de familles.

«Ils partent pour avoir une vie meilleure, pour assurer un avenir plus sûr à leurs enfants»

Directeur de l’Ecole Terra Sancta de Bethléem, le Père franciscain Marwan Di’Des évoque les raisons qui poussent les chrétiens de la ville à l’émigration: «Ils partent pour avoir une vie meilleure, pour assurer un avenir plus sûr à leurs enfants. Notre vie, au niveau politique, est toujours imprévisible. On ne sait jamais quand va éclater une guerre, une Intifada, quand il y aura une nouvelle agression, ou autre violence de ce type. Celui qui a vécu cela, ne veut pas de ces choses pour ses enfants, il veut qu’ils aient une vie paisible, tranquille et sereine». (cath.ch/be)

Colonisation juive en vieille-ville de Jérusalem | © Maurice Page
25 mai 2018 | 00:25
par Jacques Berset
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