Rencontre avec Abdoulaye Tarnagada, coordinateur d’Action de Carême au Burkina Faso

Survivre face aux règles tordues du marché international

Lausanne, 25 février 2010 (Apic) «Mon père, avant de revenir au pays à l’âge de la retraite, travaillait comme docker au port d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, comme beaucoup de Burkinabés. L’administration coloniale, qui avait besoin de main d’œuvre pour ses plantations de café, de cacao ou de bananes, pour l’abattage du bois dans ses forêts ou la construction de ses infrastructures, attirait les gens du Burkina Faso: on en compte à peu près deux millions en Côte d’Ivoire, quatre millions si on y ajoute les assimilés… (*)», nous confie Abdoulaye Tarnagada.

Agronome et coordinateur du programme d’Action de Carême au Burkina Faso, Abdoulaye Tarnagada est lui-même né en Côte d’Ivoire un jour de septembre 1962 avant de retourner dans son pays avec sa famille. Il parcourt ces jours-ci la Suisse romande – il témoigne de la réalité de son pays dans les paroisses romandes du 21 février au 7 mars 2010 – comme invité de la campagne de carême qui porte cette année sur le droit à l’alimentation avec pour slogan «Misons sur un commerce juste».

Premier fils d’une fratrie de 15 enfants, il a eu la chance de pouvoir étudier, mais, faute de moyens financiers, une partie de ses frères et sœurs ont atterri dans des écoles coraniques, où l’on apprend par cœur les versets du Coran. Les plus petits d’entre eux – «6 ou 7!» ont pu tout de même fréquenter l’école grâce à la bourse d’étude d’Abdoulaye et de l’argent qu’il pouvait gagner en travaillant. Lui, «le premier fils», a par contre pu étudier, en Côte d’Ivoire d’abord, puis au Burkina Faso, et enfin comme boursier en République socialiste soviétique de Moldavie, où il a obtenu en 1990 un diplôme d’ingénieur agronome… en langue russe!

Rembourser la dette sociale contractée auprès de sa famille et de son pays

«A mon retour au pays, j’ai d’abord travaillé durant trois ans dans une coopérative de production de riz, puis dans un projet de la DDC (Direction du développement et de la coopération de la Confédération suisse). Après l’an 2000, je suis devenu consultant pour l’Action de Carême, avec d’en devenir le coordinateur pour le Burkina Faso en 2008», poursuit l’agronome burkinabé.

Son ambition a toujours été de rembourser la dette sociale contractée auprès de sa famille et de son pays: «Ils ont consenti à de gros efforts pour que je puisse étudier, je dois donc les rembourser en m’engageant pour mon peuple, en particulier pour les gens du milieu rural d’où viennent mes parents!». Il travaille avec les paysans dans les régions arides du Nord du pays, dans la zone sahélienne qui souffre du manque de pluie. De grandes sécheresses – en 1974 et en 1986 – ont dévasté la région: les semences étaient mangées pour survivre, le bétail mourrait de soif, rien ne pouvait pousser… alors les gens sont partis vers les villes à l’intérieur du pays ou en Côte d’Ivoire, simplement pour survivre!

Le coton burkinabé pas compétitif face aux produits américains subventionnés

Le Burkina Faso, pays pauvre et enclavé – il n’a pas d’accès à la mer -, sans grandes ressources naturelles, est très tributaire du coton, qui assure la majorité de ses recettes d’exportation.

«85% de notre population vit directement ou indirectement de l’agriculture, qui est à 90% une agriculture de subsistance produisant des céréales de base – mil, sorgho, maïs, un peu de riz – le reste concernant essentiellement la culture du coton… Le problème, c’est la concurrence internationale, car notre coton n’est pas compétitif face aux produits américains hautement subventionnés.»

«Le combat dans ces enceintes internationales est pour nous tout à fait inégal…»

«On nous impose les règles de libéralisation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais on n’a pas les capacités de nous défendre! Dans les négociations de Doha, dans les années 2007-2008, les Etats-Unis avaient près de 400 experts, les pays africains producteurs de coton seulement une vingtaine, et ils n’ont pu rester sur place que durant deux mois pour suivre les procédures de négociations, contrairement aux délégations des pays riches», déplore-t-il.

«Les distorsions persistantes affectant le marché mondial – en particulier du fait des subventions accordées aux exploitants dans les pays développés – pénalisent les producteurs de coton d’Afrique de l’Ouest. Le combat dans ces enceintes internationales est pour nous tout à fait inégal…», lâche Abdoulaye Tarnagada, un brin désabusé.

90% des agriculteurs et éleveurs sont analphabètes

Dans la région où travaille l’agronome burkinabé, 90% des agriculteurs et éleveurs sont analphabètes. «C’est un gros obstacle au développement… sans compter qu’il manque d’encadrement agricole. Il a malheureusement été supprimé dans le cadre des politiques d’ajustement structurel imposées par la Banque Mondiale depuis les années 1990. Il fallait que l’Etat se désengage, c’était l’économie privée qui devait prendre le relais, mais rien ne s’est passé… Dans les faits, on s’aperçoit vite que l’agriculture de subsistance n’est pas connectée au monde des affaires, à l’économie des villes.»

Ainsi les villes importent de l’étranger les produits de consommation et la nourriture. Elles ne servent pas du tout de locomotive de développement du monde rural, regrette-t-il. La dichotomie entre ville et campagne ne fait que s’accentuer. Le pays produit 110’000 tonnes de riz indigène, mais quelque 500’000 tonnes sont importées d’Asie – Thaïlande, Vietnam, Chine, Inde…, sans parler du riz américain subventionné! «On pourrait en produire davantage localement, mais il coûte plus cher. Un sac de riz produit dans le pays vaut entre 5 et 10% de plus que le riz importé, que l’on appelle populairement le riz ’beaucoup d’enfants’ ou riz ’grande famille’, parce que les gens pauvres sont forcés d’acheter ce qu’il y a de meilleur marché».

Mon rôle, poursuit Abdoulaye Tarnagada, est de renforcer les capacités de production des paysans, d’améliorer leurs méthodes productives. «Nous devons développer des techniques de culture à la portée de ces populations, par exemple en améliorant la fertilité du sol sans acheter des engrais chimiques, mais en utilisant de la fumure organique, du compost. Nous cherchons des semences adaptées aux nouvelles conditions climatiques, car on assiste à des décalages de saisons. Nous construisons des diguettes pour freiner l’érosion et conserver l’eau tombée durant la courte saison des pluies. Nous avons également mis sur pied des ’greniers de la solidarité’, pour pouvoir stocker les surplus, et les utiliser lors de la soudure. Pendant cette période entre les récoltes, qui peut durer un mois ou deux, les gens ont souvent faim. Ils doivent alors s’approvisionner chez des usuriers et s’endettent». JB

Encadré

Plus de récoltes, moins de conflits

Le Nord du Burkina Faso est extrêmement sec. Les petits paysans n’ont une chance de survivre que s’ils sont ouverts à la nouveauté. Ainsi, les projets d’Action de Carême ont permis d’introduire des fosses à compost faites d’un mélange d’argile, de cendres et de légumineuses concassées. Ces matériaux gratuits existent dans tous les villages et sont donc idéaux pour les familles pauvres. Les fosses à compost terminent le cycle des nouvelles méthodes de culture apportées par l’agronome: après les pluies, des diguettes en pierre retiennent l’eau; les paysans creusent ensuite des trous («zaï») dans le sol et les remplissent de compost humide afin que les plantes puissent mieux y pousser. Après trois ans, une petite famille de paysans du Nord peut récolter environ 500 kg de millet ou de sorgho.

Si cette amélioration est particulièrement utile dans cette région, c’est non seulement en raison du manque d’eau mais aussi pour chercher à éviter les conflits entre sédentaires et nomades. En augmentant la récolte à 700 kg par hectare, les populations sédentaires peuvent céder des terres aux nomades pour qu’ils y fassent pâturer leur bétail, ce qui diminue les sources de conflits et de violence.

Les nouvelles connaissances ne sont utiles que lorsqu’elles peuvent être transmises. Dans les campagnes du Burkina Faso, seulement 15% de la population sait lire et écrire. Pour cette raison, l’Action de Carême organise des visites et des échanges d’expériences entre les groupes de solidarité. L’une de ses organisations partenaires a ainsi mis sur pied une troupe de théâtre qui va de village en village pour diffuser les connaissances sur la sécurité alimentaire et les façons d’augmenter le rendement agricole. La troupe aborde aussi d’autres problèmes, comme les mariages forcés, l’excision ou l’égalité entre hommes et femmes. «La réussite de notre méthode des petits pas me rend optimiste», affirme Abdoulaye Tarnagada, coordinateur de programme de l’AdC au Burkina Faso.

(*) Pour nombre de Burkinabés, quand ils vont en Côte d’Ivoire, il ne s’agit pas d’un pays étranger. C’est la colonisation qui a érigé des frontières artificielles à travers l’ancien empire des Sénoufos. Les gens du nord de la Côte d’Ivoire ont les mêmes patronymes qu’au Burkina Faso: Traoré, Ouattara, Coulibaly, Koné…

(apic/be)

Johanna Monney

Secrétariat en Suisse romande

Responsable de la campagne et de l’animation

+41 21 617 88 82

monney@fastenopfer.ch

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25 février 2010 | 09:19
par webmaster@kath.ch
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