En apparence tranquille, le village de Taybeh subit de plus en plus d'attaques des colons israéliens | Wikipedia/CC BY 3.0/
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Taybeh, la survie du dernier village chrétien de Cisjordanie occupée

Les attaques des colons israéliens contre les Palestiniens sont en constante augmentation à Taybeh alors que l’armée israélienne resserre l’étau sur les Palestiniens en compliquant les déplacements et en les enfermant dans des ghettos. Témoignages d’un habitant et du curé de la paroisse catholique de Taybeh qui redoute l’exil des familles de ce village de 1500 habitants.

Par Luc Balbont, pour cath.ch

Citoyen de Taybeh, âgé de 33 ans, Fouad Muaddi, palestinien de père et colombien par sa mère, a étudié à l’université de Bordeaux. Assistant de l’ambassadeur Equatorien, le jeune homme se rend chaque jour de Taybeh à Ramallah, où se trouve son lieu de travail: un vrai parcours du combattantDix-huit kilomètres interminables et angoissants. Aux check points de l’armée israélienne, les attentes sont interminables et les autorisations de passage indécises. Un véritable apartheid routier: voies délabrées coupées de sombres tunnels pour les véhicules palestiniens. Routes à ciel ouvert et en bon état pour les Israéliens.

Fouad parle cinq langues: l’arabe, sa langue maternelle, l’espagnol la langue de sa mère, le français, l’anglais et l’italien. Durant ce parcours matinal qui ouvre sa journée, le garçon se demande constamment s’il arrivera à bon port. L’épreuve est quotidienne.

Fouad Muaddi témoigne de la pression de l’armée israélienne à chaque déplacement entre Taybeh et Ramallahh où il travaille | DR

En Cisjordanie, que les Israéliens nomment la Judée-Samarie, la stratégie israélienne consiste à confiner les Palestiniens, à les réduire à survivre dans des espaces de plus en plus étroits, en les forçant au silence et à l’inaction, pour au final, les obliger à quitter leurs maisons par eux-mêmes, et délaisser leurs terres sans espoir de retour.  

Des ghettos pour les Palestiniens

C’est le but final des colons juifs: rayer la présence palestinienne de la carte, et annexer totalement la Cisjordanie, qui prévoyait pourtant selon les accords d’Oslo, signés en 1993, d’en faire un État palestinien avec la bande de Gaza. «C’est la raison pour laquelle, ces extrémistes construisent de plus en plus de colonies autour de Taybeh, s’indigne Fouad, sur des terres qu’ils prennent par la violence, en nous chassant vers ces ghettos, où ils nous forcent à rester.»

Ces zones fermées sont totalement bouclées entre des portails et des grilles de fer, surveillées constamment par les militaires israéliens, complices de ces colons extrémistes. Tout est sous surveillance, scruté en permanence par l’armée, qui assiste les colons, en toute impunité. A l’intérieur de ces zones fermées, si les habitants jouissent d’un semblant d’autonomie, ils subissent régulièrement des attaques de groupes d’intégristes, qui leur tombent dessus à tous moments, se livrant à des destructions et à des actes de violence.

«Entre ces grilles de fer, nous sommes constamment prisonniers. Impossible de sortir le soir. Le mieux est de se barricader pour se protéger.»
– Fouad Muaddi

«L’enclave où je vis, explique Fouad, compte six villages dont Taybeh. Elle a été aménagée après l’attaque du 7 octobre 2023. Entre ces grilles de fer, nous sommes constamment prisonniers. Impossible de sortir le soir. Le mieux est de se barricader pour se protéger. Les Israéliens ont déjà ‘nettoyé’ toute la Vallée du Jourdain, où nous ne pouvons plus nous rendre, ils ont expulsé les habitants qui s’y trouvaient, pour les parquer dans ces réduits. Pour nous, aller à Ramalah, le siège de l’Autorité palestinienne, pour faire une démarche administrative ou consulter un médecin est quasiment impossible.»

Violence des colon

Dans ces territoires bouclés, les Palestiniens doivent sans cesse justifier leur identité, s’ils veulent se déplacer. Impossible pour eux d’avoir une vie sociale, d’aller passer une soirée chez des amis éloignés, de rendre visite à des parents. Et quand ce n’est pas l’armée qui nous impose ses restrictions, les colons prennent le relais. Chaque jour des maisons isolées sont attaquées et incendiées.

Lors d’une nouvelle attaque des colons israéliens à Taybeh, plusieurs voitures ont été incendiées et des graffitis haineux ont été découverts | DR

La violence des colons augmente sans que l’armée israélienne cherche à les empêcher. Pour pousser les familles à rentrer dans ces enclaves, ils attaquent les maisons situées à l’extérieur, en expulsant les familles qui y habitent.

«Il y a quelques jours encore, ils ont envahi une maison isolée en profitant de l’absence d’une famille palestinienne, sans doute émigrée à l’étranger. Par solidarité, des amis sont intervenus pour les empêcher d’occuper la maison. Une échauffourée s’en est suivie, et les colons armés ont tiré en blessant une femme. L’armée israélienne a alors bloqué les routes, empêchant les ambulances de circuler. Je ne sais toujours pas si cette femme a pu être soignée.»

Le père Fawadleh’ Bashar

Quelques jours plus tard, un groupe de dix colons, soutenu par l’armée israélienne, a attaqué le village de Ramoun en incendiant des récoltes. «Les extrémistes poussent leurs troupeaux de moutons à paître sur nos champs. Ces situations sont coutumières. C’est notre quotidien.» 

L’église visée par les attaques

A l’église latine du Christ-Rédempteur de Taybeh, le Père Fawadleh’ Bashar, curé de la paroisse témoigne: «Depuis juin 2024, les agressions ont considérablement augmenté, constate ce jeune prêtre de 38 ans. Récemment les colons ont incendié un terrain appartenant à l’église Al-Khader, un joyau architectural qui date du Ve siècle. Un incendie qui a été suivi d’une attaque de grande ampleur contre des habitations, situées dans les logements de l’église orthodoxe de la ville. Deux voitures ont été brûlées. Une violence extrême. On n’avait jamais vu ça.»

«Depuis juin 2024, les agressions ont considérablement augmenté»
– Père Bashar

Le gouvernement israélien, composé d’extrémistes, vient de voter la construction, sur 12km2 (le projet E1, ndlr), de plus de 3’000 logements qui couperaient la Cisjordanie en deux, empêchant définitivement la création d’un Etat palestinien comme le prévoyait les accords d’Oslo, signés en 1993 par l’Autorité palestinienne et le gouvernement israélien de l’époque.

L’exil, «véritable fléau»

Malgré cette situation dramatique, les chrétiens de Taybeh continuent d’espérer, «Dieu ne peut pas nous laisser tomber», répète inlassablement le Père Bashar. Plein de courage, le prêtre et une équipe de paroissiens mènent de nombreuses initiatives qui apportent un souffle de vie à la communauté. Autant de petites actions qui permettent de réduire le découragement et l’envie d’émigration, qui frappe la population. «Rien que cette année, sur une population d’environ 1’500 habitants, une dizaine de familles se sont exilées. C’est un véritable fléau», déplore le prêtre.

Pour réduire ce phénomène inquiétant, qui touche de plein fouet la population, le prêtre et ses amis ont mis sur pied une série d’initiatives concrètes pour redonner vie à la communauté. Des actions créatives que le Père Bashar énumère avec fierté.

«Rien que cette année, sur une population d’environ 1’500 habitants, une dizaine de familles se sont exilées. C’est un véritable fléau»
– Père Bashar

Un véritable pied de nez pour le gouvernement israélien, qui entend en finir avec les Palestiniens et s’approprier leurs terres. Des initiatives sans doute bien fragiles mais qui redonnent de l’espoir à ces familles chrétiennes, tentées par l’envie de partir, afin de retrouver un avenir serein pour leurs enfants: «Nous avons réussi à créer plus de 40 emplois pour la communauté malgré les difficultés qui nous assaillent, grâce à des donateurs et au travail du Patriarcat latin de Jérusalem. Des créations qui génèrent des emplois à l’école, et à la maison de retraite affiliée à la paroisse. Nous avons également créé une radio en ligne ‘Pulse of life’, envie de respirer, avec plus de sept emplois permanents, et ouvert une maison d’hôtes, que nous avons baptisée ‘Charles de Foucauld’.»

S’ajoutent une académie de musique, un club de football, des cours de Dabké (danse palestinienne, ndlr) et de folklore. Plus de 40 participants suivent ces activités de loisir: une façon de résister à la violence des colons, en maintenant l’esprit de la Palestine par la culture, et non par la violence armée, toute la présence de notre identité.

Parmi les activités culturelles proposées aux habitants se trouve la chorale | © Patriarcat latin

Il y a un an, le Patriarcat latin de Jérusalem et la paroisse de Taybeh ont acquis un terrain sur lequel se trouvait une maison inachevée, afin d’y lancer un projet de logements pour les jeunes familles, dans l’objectif de limiter l’émigration rurale. «Si l’initiative aboutit, avertit le prêtre, ce projet permettra dans un premier temps la finition de cinq logements. Puis, dans une seconde phase, le lancement de la construction de 15 appartements. Des maisons destinées à des familles tentées par l’émigration. Nous travaillons à collecter des fonds pour mener à bien ces projets. En dépit des épreuves qui s’accumulent depuis trois ans, nous espérons maintenir une flamme d’espoir pour Taybeh et la communauté de Terre Sainte.» (cath.ch/lb/bh)

*Les journalistes étant interdits en Cisjordanie et en zones de combat par le gouvernement israélien, cet article a été réalisé du Liban par téléphone, soumis à des coupures d’électricité régulières.

Taybeh, à peine 1500 habitants et trois églises
Taybeh est une petite ville de Cisjordanie située dans les Territoires palestiniens occupés, à 30 kilomètres au nord de Jérusalem et à 18 kilomètres au nord-est de Ramallah. Elle était normalement administrée, selon les accords d’Oslo de 1993, par l’Autorité palestinienne, mais depuis l’attaque du Hamas elle est aujourd’hui occupée par Israël, qui entend l’annexer et en chasser les Palestiniens.
La ville est régulièrement attaquée par les colons juifs avec l’accord tacite de l’armée israélienne. Entièrement chrétien depuis les premiers temps du christianisme, ce gros village d’à peine 1500 habitants compte trois paroisses: une catholique, une orthodoxe et une melkite. L’église grecque orthodoxe Saint-Georges-el-Khader, est la plus ancienne. Elle date du Ve siècle. L’église grecque catholique melkite Saint Georges, et l’Église latine construite en 1860. Charles de Foucaud y séjourna en 1897. LB

En apparence tranquille, le village de Taybeh subit de plus en plus d'attaques des colons israéliens | Wikipedia/CC BY 3.0/
31 août 2025 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 7  min.
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