Le Missel romain sert à la célébration de la messe (photo wikipedia <a href="https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY 2.0</a>)
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Le Missel romain sert à la célébration de la messe (photo wikipedia CC BY 2.0)

Pourquoi la traduction du Missel romain est bloquée

03.03.2017 par Maurice Page

Annoncée pour le carême 2017, la traduction française du Missel romain, qui sert à la célébration de la messe, connaît un nouveau report. En cause les désaccords entre les conférences épiscopales nationales et la Congrégation pour le culte divin à Rome. Pour tenter de débloquer la situation, le pape François a nommé à fin 2016 une commission chargée d’examiner les difficultés d’application de l’instruction Liturgiam authenticam, publiée par Jean Paul II en 2001.

Est-on prêt à abandonner la formule de l’oraison sur les offrandes “Pour la gloire de Dieu et le salut du monde”, entrée depuis longtemps dans la mémoire des fidèles, parce qu’elle ne suivrait pas suffisamment le texte latin? En récitant le “Je confesse à Dieu” faudra-t-il dire “je supplie la bienheureuse Marie toujours vierge”, plutôt que “je supplie la Vierge Marie”? Les questions autour de la révision de la traduction du Missel romain agitent depuis au moins dix ans les épiscopats des pays francophones. La querelle entre les tenants d’une traduction littérale plus fidèle à la ‘liturgie de toujours’ et les partisans d’une langue moderne et vivante a abouti à une impasse.

La faute en revient à l’instruction Liturgiam authenticam, promulguée par le pape Jean Paul II en 2001. Le document romain fixe des critères très étroits pour la traduction des livres liturgiques du latin dans les langues modernes. Pour diverses langues comme le français, mais aussi l’anglais et l’allemand, cette instruction a entraîné de fortes résistances des épiscopats.

Explications avec le Père Philippe de Roten, directeur du Centre romand de pastorale liturgique (CRPL) à Bex, dans le canton de Vaud.

Pourquoi une nouvelle traduction du Missel était-elle nécessaire?
La nouvelle traduction du Missel se justifie dans la mesure où la traduction actuelle est la première effectuée et reconnue officiellement depuis le concile Vatican II. Ce travail a été fait par des personnes très compétentes, connaissant le latin, la langue française et la liturgie. Mais il est inévitable qu’après 50 ans, on fasse une révision pour y apporter des améliorations. En outre depuis cette époque, de nouveaux textes se sont ajoutés au corpus liturgique, nouvelles prières eucharistiques, nouveaux saints au calendrier, etc.

Entre-temps on a aussi revu entièrement la traduction officielle liturgique de la Bible, mais cela semble avoir causé moins de difficultés.

Cela a demandé du temps, mais n’a pas posé les mêmes problèmes parce que les enjeux n’étaient pas les mêmes. Pour le Missel, les exigences romaines demandent que la traduction, notamment des prières de la messe, soit plus proche de l’original latin qui constitue l’édition ‘typique’ de référence. Les critères sont ici bien plus étroits.

Concrètement comment se déroule ce processus?
Une commission d’experts francophones est instituée pour revoir le texte français du Missel romain. Elle travaille pour l’ensemble de la francophonie et fait ses propositions à Rome qui renvoie ses remarques et corrections. Plusieurs va-et-vient peuvent ainsi avoir lieu. On se donne beaucoup d’attention et de peine pour que le texte des prières en français soit fidèle au latin et qu’en même temps ces prières puissent être vraiment celles du peuple chrétien avec un langage qui ne reste pas étranger. Le moment venu, les conférences épiscopales donnent leur avis sur le texte par deux votes consultatifs successifs. Ces votes peuvent être accompagnés de remarques et de propositions de correction, avant que le texte ainsi obtenu soit soumis à un troisième vote pour son approbation définitive. Encore faut-il que les évêques prennent le temps d’étudier tous ces documents souvent assez volumineux.

Le Missel romain (photo DR)

Les points les plus délicats concernent l’ordinaire de la messe, c’est-à-dire les paroles que le prêtre échange avec l’assemblée.
Rome a voulu imposer des traductions plus littérales et par conséquent que l’on abandonne des formules entrées dans l’usage courant mais plus libres par rapport au latin. Les nouvelles traductions sont souvent plus longues, plus ‘chargées’. On a eu le souci de reprendre en français tous les titres et qualificatifs du latin. Dans le ‘Confiteor’, on préfère dire “je supplie la bienheureuse Marie toujours vierge” là où on dit aujourd’hui “je supplie la Vierge Marie”. Dans le canon romain pour l’offrande de l’eucharistie, au lieu de dire “qu’elle soit portée par ton ange en présence de ta gloire” le prêtre devrait dire “que ces offrandes soient portées par les mains de ton ange saint en présence de ta divine majesté”. En latin les mots sont plus courts, ils n’ont pas d’articles comme en français. Leur grand nombre n’a pas le même effet qu’en français qui a ses spécificités.

“C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute”

Le “Je confesse à Dieu”, récité au début de la messe, est emblématique de cette difficulté.
Rome veut revenir à la traduction littérale ‘c’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute’ (mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa), au lieu de “oui, j’ai vraiment péché”. Une formule mûrement réfléchie par les personnes les plus compétentes et qui n’avait pas été choisie ‘au petit bonheur’.

La prière sur les offrandes est aussi un point litigieux.
Une différence notable concerne la réponse de l’assemblée à l’invitation du prêtre pour la prière des offrandes qui dit “Pour la gloire de Dieu et le salut du monde”. Cette formule est riche, mais elle est bien plus courte que les paroles correspondantes en latin. Elle ne devrait plus être conservée telle quelle. A la place, les fidèles devraient dire: “Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice à la louange et à la gloire de Son Nom pour notre bien et celui de toute la sainte Eglise.” La réponse de l’assemblée sera-t-elle aussi claire et forte avec cette nouvelle version manifestement longue et compassée?

Plus prosaïquement, vouloir imposer au Canada le mot calice au lieu de coupe ne passe pas puisque dans le langage courant calice est un juron! En fin de compte le Canada a obtenu de garder le mot coupe.

Autre changement assez visible avant la communion, au lieu de “et je serai guéri”, le fidèle devrait dire “et mon âme sera guérie” pour correspondre au latin “sanabitur anima mea”. Ce que l’allemand notamment avait conservé.

Pour autant tout n’est pas mauvais dans les propositions de Rome!
Beaucoup d’améliorations ont été apportées dans le texte revisé, y compris dans la partie plus sensible qui se rapporte aux paroles de l’ordinaire de la messe, dites à chaque messe ou chaque dimanche

Dans le texte du Credo, dont le contenu théologique est très dense, les termes ‘de même nature que le Père’ sont remplacés par la traduction ‘consubstantiel au Père’ plus littérale et moins discutable.

Autre exemple la parole de la consécration “il prit le pain,… et le bénit” peut être avantageusement remplacée par “il prit le pain, … et dit la bénédiction” qui est plus précis et plus explicite par rapport au texte évangélique qui évoque la bénédiction juive.

Dans le Notre-Père, on reprendra la formule déjà retenue dans le lectionnaire “ne nous laisse pas entrer en tentation” au lieu de “ne nous soumets pas à la tentation”, jugé peu satisfaisant.

Il faut relever aussi un certain effort de féminisation. On dira ainsi plus systématiquement frères et sœurs ou encore serviteurs et servantes.

Saint-Maurice le 20 novembre 2016. Mgr Jean Scarcella lors de la messe pontificale de clôture du jubilé de la Misércorde. (Photo: B. Hallet)

En fin de compte, quel est l’enjeu de ces débats?
L’enjeu est pastoral. Il faut que les nouvelles formulations soient reçues et admises par les assemblées. On peut légitimement avoir des craintes que les gens continuent à utiliser les prières auxquelles ils sont habitués. Au lieu de produire un effet d’unité, on risque au contraire d’accentuer le phénomène de divergence qui avait déjà augmenté avec la réintroduction du rite ancien en latin, dit extraordinaire… sans compter les prêtres qui continuent à faire leurs compositions personnelles.

Il y a aussi d’autres problèmes plus matériels?
Oui, les nouvelles traductions posent aussi des difficultés pour un certain nombre de textes lorsqu’il faut les mettre en musique. Si on change le rythme des mots et des expressions, les musiciens doivent se remettre à un travail qui avait été très bien fait pour le Missel actuel.

“Rome veut resserrer les boulons”

En outre, les maisons d’édition attendent la nouvelle version avant de lancer l’impression de nouveaux livres. Elles ne veulent pas non plus réimprimer les anciens. D’où un problème de pénurie de Missels.

Face à Liturgiam authenticam, les conférences épiscopales peuvent estimer, avec de bons arguments théologiques fondés sur Vatican II, qu’elles ont droit à une certaine autonomie pour adapter les textes liturgiques dans leur langue.
Rome veut éviter que les liturgies dans les diverses langues prennent des chemins trop divergents. On peut voir ce document avec ses critères plus restrictifs comme le souci de “resserrer les boulons”, afin que les manières de célébrer ne s’éloignent pas trop les unes des autres. Mais qu’en est-il de l’inculturation de la prière de l’Eglise?

Le déblocage viendra-t-il de la commission nommée par le pape?
La mauvaise expérience du monde anglophone, où le nouveau Missel n’a pas été bien reçu aux Etats-Unis et en Angleterre, et le blocage du côté germanophone, ont conduit les évêques à demander explicitement au pape de revoir les critères imposés par Liturgiam authenticam. La nomination de la nouvelle commission s’inscrit dans le grand chantier de la réforme de la curie et semble viser une meilleure prise en compte de la question de l’inculturation . Dans cette perspective la parution du nouveau Missel peut attendre encore un peu. (cath.ch/mp)


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