Genève: Centenaire de la mort d’Henry Dunant et Gustave Moynier

Un itinéraire en Vieille-Ville de Genève retrace la fondation de la Croix-Rouge

Genève, 20 juillet 2010 (Apic) Exclu du comité de la Croix-Rouge en 1867, Henry Dunant finira sa vie en exil, dans le canton d’Appenzell, ruiné à la suite d’investissements financiers foireux. Il restera pourtant à jamais la figure emblématique de ce mouvement dont il a été le fondateur, avec notamment son compagnon de route devenu rival Gustave Moynier. A l’occasion du centenaire de la mort de ces deux précurseurs de l’humanitaire, l’Apic s’est rendue en Vieille-Ville de Genève, sur les lieux qui ont marqué la fondation de la Croix-Rouge.

C’est à la salle de l’Alabama, au 2 de la Rue de l’Hôtel-de-Ville, que débute l’itinéraire en 8 étapes proposé par l’association «Henry Dunant + Gustave Moynier». En ce lieu paisible au cœur de la Cité, à un jet de pierre de la cathédrale, fut signée le 22 août 1864 la première Convention de Genève, par une conférence diplomatique réunissant 16 Etats. Cette rencontre était présidée par une autre figure emblématique des premiers pas de la Croix-Rouge, le général Dufour (1787 – 1875). Gustave Moynier fut le secrétaire de cette conférence convoquée par le Conseil fédéral. C’est également là qu’un tribunal international arbitra le conflit entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au sujet du navire «Alabama», vendu par les Britanniques aux Sudistes durant la guerre de Sécession. C’est ce navire qui a donné son nom à cette salle de l’Hôtel-de-Ville.

Henry Dunant l’impulsif, l’idéaliste, celui qui ne doute de rien, celui dont la force de conviction après son témoignage sur les massacres de la bataille de Solférino, les blessés laissés à l’abandon, les sauveteurs pris à parti entre deux feux, les règles de la guerre allégrement bafouées, a permis de mobiliser l’opinion internationale. Gustave Moynier le juriste, le pragmatique, celui dont l’histoire peine à retenir le nom malgré ses 36 ans de présidence du comité dès la fondation de la Croix-Rouge, celui qui a su maintenir le cap lorsque Dunant a dû quitter Genève de gré ou de force. Ces deux figures qui devaient jouer dans la complémentarité en vue de l’acte de fondation de la Croix-Rouge sont devenues davantage rivales au fil des ans. Et lorsque l’ancien Hôtel-de-Ville a accueilli les signataires de la Première convention de Genève, Gustave Moynier était déjà le véritable chef d’orchestre du mouvement humanitaire en devenir. Et ce, depuis la Conférence de Genève de 1863 qui a abouti à l’adoption de dix résolutions qui constitueront la base de la fondation de la Croix-Rouge.

«Persona non grata» dans sa propre ville

Petit retour en arrière, avec la 2e étape du parcours, à la «Maison Henry Dunant», au 4 de la rue du Puits-Saint-Pierre. Cette maison a abrité le fondateur de la Croix-Rouge de 1856 à 1867. Une plaquette rappelle que c’est également en ce lieu qu’Henry Dunant rédigea «Un souvenir de Solférino» en 1862 et accueillit les premières réunions du Comité international de la Croix-Rouge. La maison a ensuite été vendue en 1867, suite à la retentissante faillite du Crédit genevois, qui finançait un projet de moulins et carrières de marbre en Algérie, lancé par Henry Dunant. En voyage à Paris à ce moment, Henry Dunant porte le chapeau de la faillite de cette banque dont il était par ailleurs administrateur. Le héros de la cause humanitaire devient d’un seul coup «persona non grata» dans la Cité de Calvin et s’exile en différents pays d’Europe avant de terminer sa vie à Heiden, en Appenzell.

L’ancien Casino de Saint-Pierre, au 3 de la rue de l’Evêché, constitue la 3e étape de l’itinéraire. Une plaquette rappelle que ce haut lieu a vu la fondation du Comité International de Secours aux (militaires) blessés, l’ancêtre du CICR, dont les premiers membres ont été Henry Dunant, Gustave Moynier, le général Guillaume Henri Dufour, et les médecins Louis Appia et Théodore Maunoir.

Si le promeneur ne se sera pas laissé tenter par une visite du Musée de la Réforme ou de la cathédrale St Pierre adjacentes, il se retrouvera ensuite à la Chapelle de l’Oratoire, au 7 de la rue de Tabazan. Ce site idyllique, à cheval entre les ruelles étroites et ombragées de la Vieille-Ville et les boulevards qui longent le Parc des Bastions, révèle une facette supplémentaire de la personnalité généreuse et idéaliste de Henry Dunant. Cette chapelle de la Société évangélique a vu la fondation en 1849, par Henry Dunant et Max Perrot, de l’Union chrétienne de jeunes gens (UCJG) les fameux «YMCA» qui regroupent actuellement 45 millions de membres. Ce mouvement se révéla d’ailleurs très utile à Henry Dunant, qui fut son secrétaire international. Selon l’association «Henry Dunant + Gustave Moynier», c’est par lui qu’il «tissa un réseau de correspondance à travers l’Europe piétiste, fort utile quand il se fera l’apôtre des sociétés de secours aux militaires blessés». C’est aussi de cette chapelle que le pasteur H. Merle d’Aubigné lança des appels en 1859 en faveur d’une mission internationale de secours aux soldats blessés à Solférino.

Première Conférence de la Croix-Rouge à l’Athénée

Les 5e et 6e étapes du parcours sont à proximité immédiate de la Chapelle de l’Oratoire. Au 3 de la rue Daniel Colladon se trouve le domicile de Moynier et Maunoir. Ce lieu stratégique est situé à deux pas du Palais de l’Athénée, qui accueillit la conférence de 1863, et de l’Hôtel-de-Ville, où eut lieu celle de 1864. Juste avant de pénétrer dans le Parc des Bastions, le visiteur découvrira le lieu qui a abrité la première Conférence internationale de la Croix-Rouge, le Palais de l’Athénée, au 2 de la rue de l’Athénée. Cet immeuble construit en 1863 par le mécène Jean-Gabriel Eynard pour la Société des Arts, situé derrière un boulevard de grand trafic, surprend par un style grec que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans les environs immédiats, si ce n’est de l’autre côté des Bastions, au Musée Rath. Ce palais a été mis à disposition de Dunant dès la fin de sa construction par Anna Eynard, la veuve de son initiateur. La conférence d’octobre 1863 y a été convoquée par cinq citoyens de Genève et a réuni les délégués de 14 pays, qui instituent des comités permanents de secours, adoptent le brassard blanc à croix rouge et conviennent de la neutralisation des blessés de guerre et des secouristes.

La fin du parcours sera essentiellement consacrée aux bustes et statues des fondateurs de la Croix-Rouge. Une promenade à travers le Parc des Bastions, en y entrant côté Rue Saint-Léger, permettra de découvrir le Monument de la Croix-Rouge, érigé par le sculpteur bâlois Jacques Probst en 1963, l’année du centenaire de l’organisation. S’il dispose d’encore un peu de temps, et d’énergie, le visiteur ne manquera pas de visiter le Mur des Réformateurs, qui se trouvera d’ailleurs sur son chemin, peu avant le buste de Gustave Moynier, sculpté en 1989 par Otto Bindschedler.

C’est en face de la sortie du Parc des Bastions, côté Place Neuve, que l’on découvre le Musée Rath, qui a abrité de 1915 à 1918 l’Agence des prisonniers de guerre. Près de 1’200 bénévoles y ont centralisé les listes de prisonniers, livré des informations à leurs familles et envoyé des colis. Aux côtés de ce bâtiment à colonnades grecques, devenu musée d’expositions, se trouvent les statues de deux fondateurs de la Croix.-Rouge: Henry Dunant (buste de Jaggi) et le Général Dufour à cheval. L’occasion de rappeler que ce personnage né à Constance en 1787 ne s’est pas seulement illustré en prenant la tête de l’armée suisse pour mâter la révolution 7 cantons séparatistes catholiques lors de la guerre du Sonderbund. BB

Encadré 1:

Biographie de Henry Dunant

Né le 8 mai 1828 à Genève, sous le nom de Jean-Henri Dunant, il doit quitter précocement le Collège Calvin en raison de ses mauvaises notes et débute en 1849 une formation de banquier. En 1856, il fonde une société coloniale et, après avoir obtenu une concession de terres en Algérie, met en place deux ans plus tard la Société financière et industrielle des moulins de Mons-Djémila. Confronté à des difficultés d’obtention de concessions d’exploitation d’une chute d’eau, il décide de s’adresser directement à l’empereur Napoléon III et se rend à Solférino, près du lac de Garde. La France y combat aux côtés des Piémontais contre les Autrichiens qui occupent de grandes parties du nord de l’Italie actuelle.

Le 24 juin 1859, Dunant rejoint le champ de bataille, où gisent 38’000 blessés et morts sans aucune assistance. Il organise spontanément avec la population locale la prise en charge des soldats blessés et des malades. A Castiglione delle Stiviere, il met en place un hôpital dans l’église, pour environ 500 blessés.

Poursuivi par ces images de guerre, il rédige en 1862 «Un souvenir de Solférino». Cet ouvrage, imprimé à ses frais, sera réédité deux fois et traduit en plusieurs langues. Le président de la Société d’utilité publique genevoise, le juriste Gustave Moynier, fait des idées de Dunant le thème de l’assemblée des membres de sa société, la Société genevoise d’utilité publique, tenue le 9 février 1863. Suivra le 22 août 1864 la première Convention de Genève, par une conférence diplomatique réunissant 16 Etats.

Faillite et exil de Henry Dunant

L’an 1865 débutera plutôt bien pour Henry Dunant, qui reçoit au printemps l’ordre de la Légion d’honneur des mains de l’empereur des Français Napoléon III. Mais la suite ne constituera qu’une série d’événements malheureux, à commencer par une importante aggravation de sa situation financière, due entre autres au fait qu’il a négligé ses affaires pour se consacrer à son mouvement humanitaire. En avril 1867 a lieu la dissolution de la société de financement participant à ses entreprises: le Crédit genevois. Le 17 août, il est condamné par le tribunal de commerce genevois pour faillite frauduleuse. Il sera ensuite contraint de démissionner de son poste de secrétaire du comité de la Croix-Rouge et se trouve complètement exclu de celui-ci le 8 septembre.

Dunant part s’établir à Paris. Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, il fonde la Société d’assistance générale puis l’Alliance générale pour l’ordre et la civilisation. Il poursuit ensuite ses engagements humanitaires à partir de Londres.

Les années suivantes seront marquées par un retrait progressif de la vie publique. Entre 1874 et 1886, il poursuit une vie en solitaire, dans la misère matérielle, à Stuttgart, Rome, Corfou, Bâle et Karlsruhe. Il vivra de petits gains assurés par des amis auxquels il rendra des services.

Il établit définitivement domicile à Heiden, sur les hauts de Lac de Constance, en 1892 et fonde la Croix-Verte à Zurich. Il reçoit en 1901 le premier prix Nobel de la paix pour la fondation de la Croix-Rouge internationale et l’initiation de la première convention de Genève. Il passe les dernières années de sa vie à l’hôpital de Heiden, où il tombe dans la dépression et la crainte d’être poursuivi par ses créanciers et son adversaire Moynier. Il meurt le 30 octobre 1910, deux mois après Gustave Moynier.

(Sources: association «Henry Dunant + Gustave Moynier» et Wikipédia)

Encadré 2:

Festivités du centenaire de la mort de Dunant et Moynier

Le site internet de l’association «Henry Dunant + Gustave Moynier» www.dunant-moynier.org donne toute une série d’informations sur les festivités du centenaire de la mort de Dunant et Moynier. L’itinéraire en 8 étapes fait l’objet d’un parcours guidé en fin de semaine (vendredi et samedi à 17h / dimanche à 15h). Pour les visiteurs qui désirent effectuer le chemin seul, il est conseillé de passer auparavant à Genève Tourisme, Rue du Mont-Blanc 18, à Genève, 022 909 70 00. Il sera possible d’obtenir un dépliant explicatif sur les étapes du parcours.

Ceux qui disposent d’un peu de temps au terme de leur périple en Vieille-Ville de Genève, pourront se rendre au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, dans le quartier international de la ville, à l’Avenue de la Paix 17. Du 21 septembre 2010 au 23 janvier 2011, une exposition sera d’ailleurs spécialement consacrée à «Henry Dunant – Gustave Moynier: un combat».

Table ronde, colloques, vente de vins et de chocolat du centenaire, tirage d’un timbre-poste: de nombreuses initiatives ont été prises pour commémorer ce double anniversaire.

Encadré 3:

Trois questions à Roger Durand, président de l’association «Henry Dunant + Gustave Moynier»

Apic: Genève a d’abord été le berceau de la Croix-Rouge, puis a accueilli d’autres organisations internationales, comme a Société des Nations et le COE, entre autres. D’où lui vient cette vocation internationale?

Roger Durand: J’y vois une série de raisons. La première remonte au 15e siècle, avec la foire internationale de Genève, qui était une des plus grandes de toute l’Europe. Ensuite, au 16e siècle, la Réforme a été un autre jalon de la Genève internationale. Puis vient la fondation de la Croix-Rouge, qui se réfère à cette vocation internationale et à un engagement spirituel très fort de certaines élites, qui sont actives soit dans l’Eglise protestante nationale, soit dans l’Eglise du Réveil. Il y avait là une véritable exigence pour les croyants de secourir leur prochain.

Et un des derniers relais de ce caractère international se situe en 1919, lorsque la Société des Nations décide de fixer son siège à Genève. A ce moment-là, Genève a l’immense chance d’avoir le premier laboratoire de la concertation internationale permanente. Et en même temps, un grand nombre de sociétés et d’ONG vont venir à Genève du fait qu’il y a les poids lourds de la concertation, à savoir les Etats. Ce déclic a été provoqué par le fait qu’en 1914-18, soit juste avant, Genève a accueilli l’agence internationale des prisonniers de guerre, où ont transité les messages des familles de Nouvelle-Zélande, du Canada, du Togo, d’Afrique du Sud, du Kamtchatka, d’Inde, .. et bien entendu de toute l’Europe. De tous les pays qui avaient des soldats engagés dans les guerres. Donc, lorsqu’il y avait des prisonniers, il y avait automatiquement des demandes de renseignements, etc … et tout convergeait vers Genève.

Genève a eu en 14-18 un rôle d’intermédiaire extrêmement apprécié par tout le monde. Car la première guerre a vraiment été mondiale. Surtout par le fait que le Japon est entré en guerre, mais surtout du fait que par les deux empires coloniaux, les Français et les Anglais, on a eu des soldats du monde entier.

Donc, cette vocation internationale de Genève a à la fois des origines économiques, religieuses et humanitaires. La Genève internationale a réussi à se maintenir malgré la jalousie de beaucoup d’autres villes.

Apic: L’histoire de la relation entre les Genevois et Henry Dunant est pour le moins heurtée. Et aujourd’hui, quelle image les Genevois retiennent-ils de Henry Dunant?

Roger Durand: Dans la quasi-totalité de la population, on est très fier de Henry Dunant. Il est le fondateur de la Croix-Rouge et l’une des toutes grandes personnalités de l’histoire genevoise. On peut affirmer que la mise à distance, les sentiments de rancœur ont été intenses, jusqu’au centenaire de la naissance de Henry Dunant, en 1928. Là, le CICR s’est rendu compte, grâce à Gustave Ador, qu’on avait véhiculé une image trompeuse et négative de Dunant, et on a commencé à la corriger. C’est depuis les années 1960 que le monde de la Croix-Rouge a véritablement utilisé Dunant comme une icône. Puis nous avons fondé la société Henry Dunant et nous avons beaucoup œuvré pour montrer à la fois qui est l’homme et ce que Genève doit à cet homme.

Apic: A l’extérieur de Genève, l’histoire de la Croix-Rouge est presque exclusivement liée à Henry Dunant. Or on découvre à travers le parcours que vous proposez et également les noms des rues en ville que beaucoup d’autres personnalités ont participé très activement à cette fondation …

Roger Durand: C’est vrai. Et cette année, nous mettons l’accent sur la paire Dunant- – Moynier. Gustave Moynier a joué un rôle très important notamment dans la formulation du droit humanitaire international et dans sa consolidation. Et ce droit est devenu incontournable pour les nations du monde entier. Nous essayons donc de montrer que Dunant a joué le rôle de promoteur, de fondateur, de concepteur et qu’il a eu un relais extraordinaire en la personne de Gustave Moynier.

D’autres personnalités sont également intervenues, comme le vieux général Dufour (il avait plus de 75 ans!) qui a apporté sa caution auprès de la France et auprès du gouvernement fédéral, entre autres. Son apport a été très précieux. De même que celui des deux médecins Appia et Maunoir, qui ont apporté le support et le prestige de la science médicale.

La fondation de la Croix-Rouge a donc été un travail d’équipe. Et il ne faut pas non plus oublier les nombreuses personnalités à l’étranger, et même des têtes couronnées, comme Napoléon III qui a soutenu très fortement la Croix-Rouge, ainsi que la reine Augusta de Prusse, et le gouvernement espagnol. On a donc eu des fondateurs, et un certain nombre de relais dans plusieurs pays européens, qui ont joué un rôle déterminant, surtout dans le monde germanique.

Note:

– Des photos de ce reportage peuvent être commandées à l’Apic: apic@kipa-apic.ch. Prix pour publication: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.

– Un 2e reportage, diffusé cet été, sera consacré aux dernières années de Henry Dunant à Heiden, en Appenzell (apic/bb)

20 juillet 2010 | 11:23
par webmaster@kath.ch
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