Le Saint-Siège soumet les Lefebvristes à l’acceptation d’un ›préambule doctrinal’

Un pas vers le rapprochement ?

Rome, 14 septembre 2011(Apic) La Congrégation romaine pour la doctrine de la foi a proposé le 14 septembre 2011 à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, de Mgr Lefebvre, séparée de Rome depuis 1988, l’acceptation de certains principes doctrinaux en vue de son retour au sein de l’Eglise catholique tout en gardant la porte ouverte à une légitime discussion. Il semble difficile cependant d’y voir pour l’instant un véritable rapprochement.

En recevant au Vatican le supérieur général des Lefebvristes, Mgr Bernard Fellay, le cardinal William Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a aussi proposé quelques éléments en vue d’une solution canonique pour la Fraternité en cas de réconciliation éventuelle, a précisé le Bureau de presse du Saint-Siège.

23 ans après les ordinations épiscopales sans mandat pontifical célébrées en juin 1988 par Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991) qui avaient marqué la séparation entre Rome et la fraternité Saint-Pie X, le supérieur général des Lefebvristes, Mgr Bernard Fellay, a été reçu au Vatican avec ses deux assistants, les abbés Niklaus Pflüger et Alain-Marc Nély, par le cardinal William Joseph Levada. Au terme d’une entrevue de plus de deux heures, la Congrégation pour la doctrine de la foi a annoncé avoir pris «pour base fondamentale de la pleine réconciliation avec le Siège apostolique l’acceptation du ›préambule doctrinal’ qui a été remis au cours de la rencontre». «Les discussions ont été animées et intenses, mais sans tension et très correctes», a expliqué aux journalistes le Père Federico Lombardi, directeur du Bureau de presse du Saint-Siège. Malgré ce que certains avaient annoncé, Mgr Fellay n’a pas rencontré le pape.

La rencontre du 14 septembre entendait faire le bilan de deux ans de discussions doctrinales à huis clos entre des experts mandatés par le pape et des représentants de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Cette commission mixte s’est réunie à huit reprises entre octobre 2009 et avril 2011, a précisé le Vatican, afin d’aborder des difficultés doctrinales majeures sur des thèmes controversés parmi lesquels la liberté religieuse, l’œcuménisme ou le dialogue interreligieux. Selon Rome, ces discussions ont atteint leur but, qui était de «clarifier les positions respectives et leurs motivations».

Rome a donc proposé à la fraternité lefebvriste, qui compte quelque 550 prêtres et plusieurs dizaines de milliers de fidèles, un ’préambule doctrinal’. «Ce préambule, a précisé le communiqué du Vatican, énonce certains des principes doctrinaux et des critères d’interprétation de la doctrine catholique nécessaires pour garantir la fidélité au magistère de l’Eglise et au sentire cum Ecclesia, tout en laissant ouvertes à une légitime discussion l’étude et l’explication théologique d’expressions ou de formulations particulières présentes dans les textes du Concile Vatican II et du magistère qui a suivi».

Porte ouverte

En laissant la porte ouverte à une ’légitime discussion’ autour des textes du Concile Vatican II, Rome semble ainsi éviter certains sujets de désaccords qui avaient entraîné la séparation de juin 1988, mais ce geste pourrait semer le trouble dans les milieux plus progressistes de l’Eglise. Toujours est-il que le texte du ’préambule doctrinal’ soumis le 14 septembre, résumé sur 2 à 3 pages, ne devrait pas être rendu public.

Le porte-parole du Vatican a cependant remarqué devant la presse qu’il existait «différents niveaux d’engagements contraignants dans la doctrine de l’Eglise» et qu’il ne devait donc y avoir «d’uniformité complète des positions sur tous les thèmes de la doctrine de l’Eglise, la théologie, l’interprétation des documents». Pour autant, le Père Lombardi a jugé, sans plus de précisions, qu’il existait «des points à considérer essentiels pour garantir l’unité et la communion». Il a par ailleurs indiqué que la réponse des fidèles de Mgr Lefebvre devrait arriver d’ici quelques mois au plus tard.

Pour Jean-Marie Guénois, spécialiste des religions au quotidien Le Figaro, «Rome distingue pour la première fois l’essentiel de la doctrine catholique de questions qui peuvent être légitimement débattues». Le journaliste français confie à I.MEDIA que, si elle est bien «la clef d’un accord avec les Lefebvristes», la démarche romaine «ouvre un immense débat dans l’Eglise sur l’autorité du Concile Vatican II».

Vers une prélature personnelle?

Convoqués au Palais du Saint-Office, les représentants de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X se sont vu proposer quelques éléments en vue d’une solution canonique de l’institution fondée par Mgr Lefebvre au début des années 1970. Cette solution suivrait une «réconciliation éventuelle et espérée», a précisé le communiqué du Vatican.

«La solution la plus vraisemblable est celle d’une prélature personnelle et internationale», a expliqué le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège. A ce jour, seul l’Opus Dei possède ce statut canonique accordé par Jean Paul II en 1982. A la différence des diocèses, cette structure canonique n’est pas circonscrite à un territoire.

Cette dernière démarche de Rome à l’égard des fidèles traditionalistes séparés depuis 1988 intervient près de deux après l’ouverture de discussions doctrinales sans précédent entre Rome et Ecône, ainsi qu’après le choix de Benoît XVI, en janvier 2009, de lever l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X.

Benoît XVI, qui avait reçu en audience privée le supérieur des Lefebvristes dans les premiers mois de son pontificat, en août 2005, avait ensuite tendu la main une première fois aux fidèles traditionalistes en libéralisant, courant 2007, l’usage des livres liturgiques en latin d’avant le Concile Vatican II.

Benoît XVI et la Tradition (Chronologie).

30 juin 1988, Mgr Marcel Lefebvre, en ordonnant quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X sans l’accord de Rome, se sépare de l’Eglise. Il est excommunié. Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, tente jusqu’à la dernière minute de négocier avec l’évêque rebelle. Il arrache un accord à Mgr Lefevbre le 5 mai, mais ce dernier se rétracte le lendemain. Pendant plus de vingt ans aucun contact officiel n’aura lieu entre Rome et la Fraternité Saint-Pie X.

29 août 2005. 4 mois après son élection, Benoît XVI accorde une audience à Mgr Bernard Fellay, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X.

8 septembre 2006. La Congrégation pour le clergé, avec à sa tête le cardinal Dario Castrillon-Hoyos, érige un nouvel institut religieux, ›le Bon pasteur’, accueillant en son sein d’anciens prêtres et séminaristes de la Fraternité Saint-Pie X. Cet Institut est constitué de droit pontifical, c’est-à-dire relevant directement du Saint-Siège.

7 juillet 2007. Publication du Motu proprio Summorum Pontificum visant à libéraliser l’usage des livres liturgiques en latin d’avant le Concile Vatican II.

5 février 2008. Benoît XVI rend publique sa décision de modifier la prière pour la conversion des juifs contenue dans le missel tridentin, en retirant les appels contestés à «soustraire ce peuple de ses ténèbres» et de «l’aveuglement» mais en invitant toujours à prier «afin que Dieu et notre Seigneur illumine» le «cœur» des juifs et afin qu’ils «connaissent Jésus-Christ, sauveur de tous les hommes». Suite à la modification de cette prière, la communauté juive à travers le monde fait part de son mécontentement, certains juifs demandant même une pause dans le dialogue avec l’Eglise.

24 janvier 2009. Le pape lève l’excommunication qui pesait sur les quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X ordonnés par Mgr Lefebvre en 1988. Trois jours plus tôt, la télévision suédoise diffuse une interview dans laquelle l’un d’entre eux, Mgr Richard Williamson, tient des propos négationnistes. Début d’une crise sans précédent.

8 juillet 2009. Publication du Motu proprio Ecclesiae unitatem visant à lancer le dialogue doctrinal avec la Fraternité Saint-Pie X et à refondre la structure de la Commission Ecclesia Dei en la reliant de manière plus étroite à la Congrégation pour la doctrine de la foi.

26 octobre 2009. Pour la première fois depuis la séparation en 1988, l’Eglise catholique entame des discussions doctrinales et théologiques avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Une commission mixte d’études, composée d’experts de la Fraternité et d’experts de la Congrégation, se réunit à huit reprises à Rome

Avril 2011. Fin des discussions doctrinales et théologiques avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

13 mai 2011. Publication de l’Instruction Universae Ecclesiae par la Commission pontificale Ecclesia Dei, visant à faciliter l’interprétation du Motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI.

15 mai 2011. Le préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, le cardinal Antonio Cañizares Llovera, célèbrera une ›messe pontificale’ selon le rite extraordinaire dans la basilique Saint-Pierre.

18 juin 2011. Célébrant l’ordination de plusieurs nouveaux prêtres au séminaire de Winona, aux Etats-Unis, Mgr Fellay annonce qu’il a été invité à rencontrer le cardinal William Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, au milieu du mois de septembre.

5 juillet 2011. Après l’ordination de 20 nouveaux prêtres par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège indique que ces ordinations sacerdotales doivent encore être considérées comme illégitimes.

14 septembre 2011. La Congrégation pour la doctrine de la foi soumet à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X l’acceptation de certains principes doctrinaux pour une éventuelle et espérée réconciliation et son retour au sein de l’Eglise catholique.

(apic/imedia/ami/mp)

14 septembre 2011 | 16:30
par webmaster@kath.ch
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