«Une autre théologie est possible»
Brésil: Geraldina Cespedes, nouvelle icône de la théologie de la libération
Porto Alegre, 10 octobre 2012 (Apic) Plus de 700 participants venus de tout le continent sont réunis au Congrès latino américain de Théologie, au Brésil. L’occasion de rencontrer, des grandes figures de la théologie continentale. Mais aussi de découvrir une nouvelle génération. Portrait de Geraldina Cespedes, missionnaire et théologienne. Une jeune femme qui s’inspire du réel pour remettre en question une théologie qui, comme les pratiques religieuses, sont souvent figées.
Ramona Geraldina Cespedes est une femme souriante et heureuse. Et rien, pas même la violence qu’elle côtoie au quotidien dans le quartier Limon dans la Zona 18, à Guatemala City, ne lui fait perdre ce regard joyeux lorsqu’elle évoque sa double casquette de missionnaire ET théologienne. «Dans cet ordre, j’y tiens!», insiste-t-elle. Représentante de la nouvelle génération de théologiens latino-américains, cette religieuse dominicaine de 43 ans cherche à être en phase avec les réalités de l’existence, des femmes et des gens humbles qui constituent une inépuisable source d’inspiration pour sa réflexion sur la place de la théologie dans la société.
«Je suis née en République Dominicaine dans une famille catholique pratiquante plutôt traditionnelle, raconte t elle. J’ai grandi à la campagne avec mes cinq frères et sœur. Nous avons tous été très marqués par l’écoute de la radio des jésuites. Je me souviens notamment que ma mère écoutait les émissions sur la Conférence de Medellin et encore davantage de Puebla. Il y avait notamment un programme qui s’appelait ’Puebla para el pueblo’ (Puebla pour le peuple). J’ai eu très jeune une conscience de la pauvreté, parce que nous l’étions nous-mêmes. Il y avait donc une conscience d’un Dieu pour les pauvres.»
Un Dieu de la peur
Géraldina se souvient clairement de sa première rencontre avec la foi. «J’avais dix ans. J’allais faire ma première communion. En 1979, un terrible ouragan a touché mon pays et a tout détruit: animaux, récoltes, et de nombreuses vies humaines.» Comme le reste de sa famille, Géraldine est terrifiée et prie sans arrêt. «On priait le Rosaire sous le lit en écoutant l’ouragan souffler et détruire les maisons aux alentours, en espérant que le toit de notre maison ne soit pas emporté. Cela été une expérience avec un Dieu de la peur.» Pas de quoi l’empêcher, néanmoins, de sentir naître en elle une vocation.
«Vers 13 ans, je donnais déjà des cours de catéchisme. J’étais précoce. Je me sentais bien dans l’Eglise, mais je voulais m’y dédier complètement.» Geraldina prend alors la décision de devenir religieuse, missionnaire et de travailler auprès des plus démunis. «Ma mère a été très choquée par ma décision, se souvient-elle. Elle refusait de me voir partir dans des lieux où régnait la misère et où des religieux étaient parfois tués!» La maman a usé de mille astuces pour décourager sa fille, en vain. «Elle a senti que ma détermination était très forte et elle a fini par respecter ma décision.»
Théologie féministe
1992 est une autre date charnière dans la vie de la religieuse dominicaine. Ayant prononcé ses vœux, elle part au Guatemala comme missionnaire. Elle laisse derrière elle famille, amis et un cursus de trois ans de philosophie, une discipline qu’elle adore. «Dans ma congrégation, il est obligatoire d’étudier pendant deux ou trois ans la théologie. Au début, concède t elle, je n’étais pas plus enthousiaste que cela, mais en arrivant à la faculté de Guatemala City, je me suis retrouvée dans un groupe quasiment exclusivement composé de femmes.» L’étudiante interpelle alors ses professeurs. «On évoque beaucoup les patriarches et les prophètes. Mais pourquoi ne parle t on jamais de matriarches et de femmes prophètes?» La théologienne féministe était née.
Dès lors, Geraldina va partager sa vie en deux. «Le matin j’allais à la faculté, l’après-midi, de travaillais dans le quartier défavorisé où je vivais.» Son travail? Accompagner des femmes marquées par la violence domestique et sexuelle dans un quartier où la criminalité est très importante. «On partage la vie et la Parole de Dieu, précise t elle. J’accompagne ces femmes et cherche à former leur conscience pour une libération.» Avec peu d’argent, beaucoup de bonne volonté et une bonne dose de pragmatisme. «Nous devons faire face à des réalités concrètes, explique la théologienne. Comme, par exemple, de créer une crèche communautaire pour accueillir des enfants en situation de risque.»
Théologie inspirée du réel
Geraldina Cespedes revendique farouchement ce pragmatisme. «Il n’y a pas de théologie abstraite. Elle doit être inspirée de la réalité du peuple, martèle-t-elle. Cette existence m’impose l’humilité et le détachement et nourrit ma vie personnelle et spirituelle.» L’empêche-t-elle de mener à bien son travail de théologienne? «Je ne produis sans doute pas autant que ce que je souhaite, mais je tiens à garder cette articulation.» Car rien ne l’agace plus que cette différence faite parfois entre théologiens académiques, pastoraux et populaires. «Moi, qu’est-ce que je suis? s’interroge-t-elle, un brin provocatrice. J’écris, je suis des cours et enseigne à la faculté et je suis dans la vie réelle.»
C’est sans doute ce choix de vie qui lui donne cette connaissance «intutive» de la théologie de la libération, dont elle est devenue l’une des nouvelles icônes sur le continent. Une icône pas avare de critiques. «Certes nous arrivons, mes collègues et moi, après d’illustres figures qui ont marqué notre temps par leurs productions. Mais nous ne devons pas être seulement des consommateurs mais bien des producteurs, des multiplicateurs et multiplicatrices de cette même théologie.» Pour Geraldina, d’ailleurs, tout ou presque est devenu marchandise. «La spiritualité peut nous endormir ou être contre la culture. Nous devons repenser la spiritualité libératrice, et ça c’est- notre défi majeur pour le futur.»
Religion et théologie en mouvement
Un autre défi, pour elle, est celui de la diversité. «Ce qui arrive dans la société arrive aussi dans l’Eglise et dans la théologie, assure-t-elle. Selon elle en effet, le monde est certes un village global, mais un village pluriel. «La théologie a besoin de savoir comment se situer face à cette diversité, comme une possibilité et non comme une menace et un problème.» Et d’ajouter: «La théologie doit faire des efforts pour que les institutions religieuses acquièrent des pratiques critiques et développent le dialogue. Et les propositions sonnent comme un grand courant d’air.»
«Il faut passer de la compréhension de la religion comme pratiques figées à des pratiques en mouvement radical, assure-t-elle. Il faut aussi réviser l’image de Dieu et voir comment nous comprenons le concept de divinité. C’est fondamental. Il faut renforcer la conscience de l’altérité comme principe théologique qui nous amène à grandir, au lieu de leur imposer notre vision et notre théologie. Enfin, nous devons récupérer de nos entrailles mystiques et prophétiques les capacités de nourrir nos luttes et la transformation de la société.» Bref, la jeune théologienne convie ses collègues à se demander si «une autre théologie est possible.» (apic/jcg/bb)



