Une mauvaise santé peut rendre pauvre, et vice-versa
Berne : 250 participants au Forum 2010 de Caritas Suisse «Pauvre Suisse riche»
Berne, 15 janvier 2010 (Apic) La pauvreté n’est pas une maladie, mais elle peut affecter la santé. De même, le manque de perspectives professionnelles et la situation de pauvreté qui en résulte peuvent rendre malade. Lors de son Forum 2010 intitulé «Pauvre Suisse riche», Caritas Suisse, le 15 janvier à Berne, a lancé en Suisse l’Année de lutte contre la pauvreté» adoptée par l’Union européenne.
Dans son introduction devant près de 250 participants, issus pour la plupart du monde de travail social, l’ancien conseiller national tessinois Fulvio Caccia, président de Caritas Suisse, a souligné que Caritas Suisse n’a pas tardé à donner une suite concrète à l’Année européenne contre la pauvreté. Elle a lancé, en automne 2009, une Décennie de lutte contre la pauvreté, avec pour objectif de la réduire de moitié. Dans cette perspective, Fulvio Caccia a affirmé que «la politique la plus favorable en matière de pauvreté est celle qui empêche son apparition».
Carlo Knöpfel, responsable du secteur national de Caritas Suisse, a dressé un tableau de la pauvreté dans notre pays. Il a confirmé qu’entre 700 et 900’000 personnes connaissent une situation dans laquelle elles pourraient bénéficier de l’aide sociale, même si une faible proportion d’entre elles frappe à la porte du service social. Ce qui correspond à près de 10% de la population totale. Le conférencier a cité 4 facteurs importants intervenant dans les causes de pauvreté: le niveau de formation, le nombre d’enfants à charge, le lieu de résidence (il y a de grandes disparités dans les aides sociales selon les cantons) et la provenance sociale. Au niveau des mesures à adopter, Carlo Knöpfel a prôné la nécessité d’une politique et d’une analyse transversales en matière de lutte contre la pauvreté, ainsi qu’une collaboration plus efficace entre Confédération, cantons et communes. Selon lui, une bonne politique sociale doit consister à soutenir très rapidement les enfants dans leur parcours de formation.
Rapport stratégique de la Confédération contre la pauvreté
Pour sa part, Ludwig Gärtner, sous-directeur de l’Office fédéral des assurances sociales, a assuré que la lutte contre la pauvreté constituait un objectif central de la Confédération. Dans le cadre de l’Année européenne contre la pauvreté et l’exclusion sociale, le Conseil fédéral est en train d’élaborer un rapport stratégique au niveau national. Sans dévoiler les détails de ce document, qui n’a pas encore été adopté, le conférencier en a cité trois points forts: la prévention par la formation et la qualification (avec notamment l’insertion sur le marché de l’emploi et des efforts de réinsertion), un meilleur soutien aux familles, qui facilite la compatibilité entre famille et profession, et une optimisation des systèmes de prestation sociale.
Ilona Kickbusch, directrice du Programme global de santé à l’Institut pour les études internationales et de développement à Genève, souligne que d’une part la pauvreté a des conséquences sur la santé et que d’autre part l’état de santé a de l’influence sur la pauvreté. Ce constat se vérifie clairement en posant un regard sur les pays en voie de développement, où l’espérance de vie est bien plus bas qu’en Occident. Mais pas seulement. Dans la seule ville de Glasgow en Ecosse, l’espérance de vie peut connaître une différence de 28 ans d’un quartier à l’autre. Autres chiffres révélateurs: un Berlinois sur 6 est considéré comme pauvre. Et c’est le cas d’un enfant sur 5 dans l’Union européenne. Ceci n’est pas dû principalement à l’adhésion de pays de l’Est comme la Roumanie ou la Bulgarie, a souligné Ilona Kickbusch. «A Londres, on perd une année d’espérance de vie à chaque arrêt de bus entre le quartier le plus riche et le plus pauvre, a-t-elle lancé. Il ne faut pas le nier: la pauvreté touche directement la santé. Elle a des conséquences sur l’alimentation, la scolarité, l’accès à la santé, la précarité de l’emploi. Par exemple, les concernés craignent de perdre leur place de travail, et renoncent à prendre congé si leur enfant est malade.
C’est l’absence de travail qui rend malade
Ilona Kickbusch rejoint les autres conférenciers en affirmant que «si des emplois rendent malades, rien ne rend plus malade que l’absence de travail». Surtout chez les hommes, qui ont tendance à se définir en fonction de leur activité professionnelle.
Christophe Dunant, directeur d’une entreprise sociale d’intégration à Genève, a développé le slogan «Places de travail pour tous» en soulignant qu’en Suisse, «il faut travailler pour exister». Un emploi procure revenu, formation continue, mais également liens sociaux et estime de soi. De ce fait, les aides sociales dispensées par l’Etat ne permettent pas aux bénéficiaires «d’exister». D’ailleurs, a souligné le conférencier, les personnes peu qualifiées ont davantage besoin de travail pour ne pas tomber dans la marginalisation de la société.
Se basant sur son expérience d’intégration, Christophe Dunant se dit convaincu que «personne n’est inemployable». Chacun peut travailler, moyennant parfois des adaptations car la capacité de travailler est toujours relative; elle peut diminuer ou se transformer à travers des facteurs comme l’âge ou les circonstances de la vie. Dan ses conclusions, le conférencier affirme que «seul un vrai travail (à savoir basé sur des activités économiquement utiles) favorise l’insertion». Les programmes d’occupation ne suffisent pas. Dans ce sens, Christophe Dunant est persuadé que l’accès à l’emploi et à un revenu décent doit être au centre des politiques de lutte contre la pauvreté.
Condamnés à fonctionner dans un système ’ultra-libéral’?
Lors de la table ronde finale, Simon Darioli, chef de Service cantonal de l’action sociale du canton de Valais, a affirmé qu’en Suisse, nous avions une façon «très plate» d’affronter les problèmes sociaux. Il n’y a pas de remise en question de certaines bases de la société, y compris lors de ce forum de Caritas. Christophe Dunant a enchaîné ne se demandant: «Sommes-nous condamnés à fonctionner dans un système ’ultra-libéral’?», prônant une voie intermédiaire qu’il a nommée «économie sociale et solidaire». Ce même point de vue a été partagé par la conseillère aux Etats Anita Fetz, laquelle a souligné que les instances de décision politique ne sont souvent pas conscientes de la dimension de la pauvreté en Suisse. La politicienne estime que dans les années 1980, on n’a pas assez investi dans la lutte contre les fondements de la pauvreté, en notamment dans la formation. Pour Christophe Dunant, ce retard a déjà été amorcé il y a 40 ans. Il affirme que 85% des personnes qui passent dans son entreprise sociale d’intégration ne bénéficient pas d’une formation de base. Souvent, elles sont même illettrées ou ne maîtrisent pas le français. Simon Darioli explique ce retard dans les mesures sociales de prévention davantage par un manque de prise de conscience des priorités politiques que par le coût des mesures à adopter. «Il faut plusieurs décennies à la Confédération pour ne pas réussir à mettre en place une politique sociale. Mais en trois semaines elle a injecté plusieurs milliards de francs pour sauver un établissement bancaire. C’est donc bien une affaire de perception des priorités», a lancé chef de Service cantonal de l’action sociale en Valais. (apic/bb)



