Soeur Lorena Jenal médiatrice de paix en Papouasie Nouvelle Guinée | © Bettina Flitner/Missio Aachen
Tribune

Une paix qui n’est pas celle du monde…

Le terreau des conflits armés est multiple: déstructuration des sociétés, crises économiques, climatiques ou sociales. Mais l’on peut également déceler les prémisses de la violence physique et des conflits, dans les dérives du langage politique, tout comme l’a documenté le linguiste allemand Victor Klemperer dès le début des années 30.

Avec cette tribune de Florence Quinche, philosophe éthicienne et directrice de la commission ‘Vox Ethica’ de la Conférence des évêques suisses, cath.ch inaugure un nouveau format donnant l’occasion à une ou un spécialiste dans différents domaines de donner sa vision de façon extensive sur un sujet particulier.

La professeure Florence Quinche, directrice du service Vox Ethica de la CES | © HEP VD

Dans son ouvrage LTI. La langue du 3ème Reich (1947), il analyse au jour le jour comment la rhétorique politique nazie transforme la langue, dans un premier temps en l’appauvrissant, pour la réduire peu à peu à un discours purement émotionnel, caricatural, dénué de tout fondement rationnel ou même argumentatif. Ces dérives populistes se nourrissent alors de désinformation et de propagande. Elles contribuent à une polarisation des visions du monde justifiant guerres et actions violentes («clash des civilisations»).

Nombreux sont les discours porteurs des prémisses de la guerre: les discours de peur, générant un climat d’anxiété face à l’autre, à l’étranger, visant à accentuer les différences (culturelles, religieuses) et à les évaluer négativement, les présenter comme irréconciliables.

«La dangerosité potentielle de l’adversaire devient un argument servant à autoriser sa propre brutalité»

Suite à cette réduction de la complexité des situations, on assite souvent à une déshumanisation de l’autre, qui passe par la caricature et aboutit à une chosification, puis à des discours de haine. Tous ces éléments contribuent à rendre la violence acceptable, voire même souhaitable. Accompagnés d’un discours fataliste, où plus aucune autre issue n’est envisageable, ils justifient le recours à la violence.

La dangerosité potentielle de l’adversaire devient alors un argument servant à autoriser sa propre brutalité, qui devient alors une «auto-défense» préventive. Ce type de dérives peut toucher autant le monde politique que la société civile: affaiblissement voire suppression du service civil, investissements massifs dans le réarmement, instrumentalisation des médias à des fins politiques…

Repenser le temps de paix

Les historiens ont longtemps tendu à valoriser les événements violents et belliqueux comme les seuls événements réellement historiques (révolutions, conflits, batailles, crises…). La prévalence de l’histoire militaire comme seule histoire réellement importante, donnait une vision limitée des autres périodes et des autres domaines d’activité (hors guerre et politique), notamment les moments pré ou post-conflits, les périodes de paix, ou les intenses périodes de travail diplomatique visant à mettre fin aux conflits. Ces moments sont souvent restés dans l’ombre, perçus comme des temps «où il ne se passe rien», où l’on n’a rien à raconter.

«Les processus de construction ou de reconstruction de paix se répartissent entre de nombreux acteurs, pas toujours facilement identifiables»

Une histoire se limitant aux «grandes dates», certes, si elle est bien dépassée, n’en laisse pas moins des traces dans notre imaginaire, ou de ce qui vaut comme «événement marquant». Car le lien avec l’agenda setting des médias n’est pas loin, lui aussi à la recherche d’événements frappants, souvent violents et ponctuels aptes à remplir quotidiennement les rubriques «actualités».

Or les processus de construction ou de reconstruction de paix, lents, foisonnants, se répartissent entre de nombreux acteurs, pas toujours facilement identifiables. Ils œuvrent souvent dans les coulisses, avec une discrétion qui est parfois nécessaire à l’efficacité de leur travail. Institutions internationales, associations, ONG, Eglises… Nombreux sont les acteurs de paix qui font rarement la Une des actualités généralistes.

«Les périodes de paix sont aussi le temps du possible»

L’historien Bruno Cabanes, spécialisé dans ces «entre deux» souvent délaissés par l’histoire officielle, met en lumière l’importance des périodes de transition et les dégâts à long terme causés par la guerre sur les populations (réfugiés, déplacés, mutilés, traumatisés, familles détruites..) et qui se répercutent des années durant. Ces nouvelles perspectives historiques remettent en cause l’idée reçue que les périodes de paix sont des moments «en creux» de l’histoire, où rien ne se passe, sans événements réellement marquants. Ces périodes sont pourtant cruciales car elles sont aussi les temps du possible, où la reconstruction des sociétés est en œuvre, tant sur le plan familial, que sociétal ou institutionnel.

Éduquer à une paix désarmée

Quel rôle des Églises et de la société civile face à ces dérives? Ces acteurs peuvent jouer un rôle très important d’une part dans la prévention des conflits, pour éviter la banalisation des discours polarisants et excluants. En rendant à nouveau possible la rencontre réelle des personnes d’horizons différents (pour aller au-delà des discours idéologiques et caricaturaux) en permettant la réouverture aux capacités de dialogue. Certes ceci demande souvent des formations et prend du temps.  Mais se confronter aux visions différentes et interagir en situation de désaccord s’apprend. Ces compétences sont un préalable au développement de capacités à la résolution de conflits, à la négociation et a fortiori au développement d’aptitudes à construire du neuf. Or ces échanges pacifiés sont nécessaires pour réinstaurer la confiance en l’autre et lutter contre les discours de peur et de discrimination. Lorsque l’on prend conscience de l’impact réel des discours de haine sur les victimes, on fait déjà barrière aux discours de propagande.

«Le discours ‘prophétique’ contribue à la réalisation de ce qui est annoncé»

Or les chrétiens ont un important rôle à jouer dans ces changements sociétaux. Comme le rappelle la Note pastorale de la Conférence épiscopale italienne «Éduquer pour une paix désarmée et désarmante» (5.12.2025). Dans ce texte, les chrétiens sont présentés comme des «prophètes de paix». Chaque chrétien, chaque Église, est appelée à devenir une «maison de la paix et de la non violence». Le discours «prophétique» contribue à la réalisation de ce qui est annoncé, commence à le mettre en œuvre sans attendre que les faits aient déjà changé.

En ce sens il est déjà un acte de réconciliation, de pacification. Cette «prophétie de la paix», pensée dans le contexte des violences mafieuses, qui ont gangréné la société italienne durant des décennies, peut se traduire dans d’autres contextes. Nous pouvons tous et toutes être acteurs de paix, chacun à son niveau. Le texte prend comme exemple les immenses efforts de reconstruction du tissu social opérés par les Églises et la société civile, qui en luttant activement contre l’isolement, la précarité et l’exclusion font barrière à la violence et à la criminalité. Par des paroles ou des gestes, qui promeuvent une culture du dialogue, de la solidarité et du pardon contre les tentations du découragement et de l’indifférence.

Une conversion du regard

En s’inspirant de la Doctrine sociale de l’Église, où l’on commence par voir les choses, avant de les juger et d’agir. Devenir artisan de paix, c’est d’abord une conversion du regard sur l’autre. Que l’on perçoit non plus comme ennemi ou étranger, mais d’abord comme personnes à respecter, protéger et accueillir. Chaque geste d’accueil, de soin, de ‘care’ envers cet autre, contribue à créer une culture de paix, alternative à la violence.

«L’idéalisme croit en des idées, le discours prophétique en des personnes»

En ce sens la paix devient un processus de transformation et d’éducation des personnes. L’on comprend mieux les paroles du Christ ressuscité «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix; je ne vous la donne pas comme le monde la donne» (Jean 14:27) et que les artisans de paix sont à l’œuvre dans un monde de guerre et de violence. Mais ils sont eux-mêmes porteurs de cette paix intérieure, leur espérance qui nourrit ces ferments de changement, dont les fruits ne seront peut-être visibles que bien plus tard. 

Le texte Éduquer pour une paix désarmée et désarmante oppose ainsi «idéaliste» à «prophétique». L’idéalisme renvoie à une attitude détachée du réel, alors que le prophétique annonce un autre état de fait et croit fermement en sa possibilité. En ce sens, le discours prophétique, s’apparente aux discours performatifs, qui contribuent à réaliser ce qui est annoncé et devient déjà en lui-même la première pierre de ce nouvel état de fait, comme le sont le pardon et la promesse. L’idéalisme croit en des idées, le discours prophétique croit en des personnes et en leur capacité d’action et de renouvellement.

Florence Quinche, responsable voxethica.ch

2 mars 2026

Soeur Lorena Jenal médiatrice de paix en Papouasie Nouvelle Guinée | © Bettina Flitner/Missio Aachen
2 mars 2026 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 6  min.
Florence Quinche (2), guerre (556), Paix (329), Violence (156), Vox Ethica (1)
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