«Une part de mystère doit toujours demeurer»
Série Apic : Les artistes dans les couvents en Suisse
Ora et labora. Dans les couvents, on travaille et on prie. Mais pas seulement. Dans de nombreux monastères en Suisse, des religieux expriment leur recherche de Dieu de façon artistique. Travail ou vocation? L’agence de presse Apic / Kipa a visité «les artistes qui se donnent à Dieu» et a déjà diffusé six portraits au cours de l’année 2009. Elle complète maintenant la série avec la présentation de cinq autres religieuses ou religieux.
Sœur Chantal Hug, peintre et sculptrice au couvent de Melchtal
Melchtal, 23 février 2010 (Apic) «L’art, pour moi, c’est …» Sœur Chantal Hug fait une longue pause …, mais ne parvient pas à décrire ce qu’elle peint et sculpte. Quelque 1’800 tableaux et oeuvres coulées en bronze portant sa signature se trouvent en Suisse, et trois sculptures sont parties aux Etats-Unis. En 2008, elle a vendu 38 tableaux et sculptures à l’occasion d’une exposition. «L’art, pour moi, c’est …», répète-t-elle, mais ne trouve toujours pas ses mots.
Loin dans une profonde vallée du canton d’Obwald se trouve le monastère de Melchtal. Une femme du canton de Bâle-Campagne qui a découvert ces religieuses passe des vacances dans leur maison. Rencontrant l’artiste Chantal Hug, elle lui affirme: «Cet endroit est tranquille, incroyablement tranquille».
Soeur Chantal s’occupe de tout ce qui concerne l’ouverture du couvent vers l’extérieur. Née en 1937 à Sulgen dans le canton de Thurgovie, Chantal Hug entre au couvent de Melchtal en 1960. Le complexe conventuel abritait alors plus de 60 religieuses et une centaine de filles à l’internat. On y trouve les plus grands bâtiments du village de Melchtal, situé au pied de la station de ski et du centre de rétablissement de Melchsee-Frutt. Une tradition du village, omniprésente dans la vallée, consiste à planter un mât orné de guirlande, appelé «Geburtsbaum», lors de la naissance de chaque enfant.
Une partie des tableaux de Sr Chantal orne les couloirs enchevêtrés des vastes bâtiments formant le couvent et l’internat. Le complexe sert parfois de centre de congrès et accueille des camps de jeunes. En général, les oeuvres de cette enseignante secondaire sont surtout liées à la vie conventuelle et à la région environnante. Elles représentent par exemple les petites et pittoresques maisons typiques de cette région montagneuse.
Ombre et lumière
Depuis peu, elle ne peint que des œuvres abstraites, affirme-t-elle. Les tableaux sont tous de couleurs claires, et emplis de formes dynamiques. S’ils peuvent aider quelqu’un «à sortir de la nuit», alors tant mieux. «Mais une part de mystère doit demeurer», précise la religieuse. Autre caractéristique de ses tableaux: la plupart contiennent des ombres. «Je ne veux pas montrer un monde indemne», dit-elle. La part d’ombre de l’être humain ne doit pas être exclue de ses représentations artistiques.
Parfois, un contour révèle une forme concrète. On reconnaît quelque chose comme un verre – peut-être une coupe – une croix ou le symbole d’un Dieu trinitaire. Le processus de création constitue «une part de ma vie, et même une part douloureuse». Parfois, le pinceau ne veut pas ce que veut l’artiste. D’autres fois, l’œuvre n’est pas réussie, car «elle ne correspond pas à ce que je m’était imaginé. Mais je l’accepte comme si c’était mon propre enfant».
De l’idée à la réalisation
«Chacun peut retirer du tableau ce qui lui convient», poursuit la peintre. Ses sources d’inspiration sont l’année liturgique, la bible, les livres de méditation, sa propre expérience, ainsi que celle de certains amis. Le message de Pâques, la victoire sur la mort, constitue également un sujet récurrent.
Elle trouve des idées pour ses tableaux par exemple quand elle prend un repas en silence avec ses consoeurs. «Une pensée peut me poursuivre toute la journée. Et lorsque je réussis à trouver son expression, alors …» – alors elle la note dans son cahier, soit sous la forme d’une esquisse en couleurs, soit celle d’une citation ou d’un poème.
Lorsque l’artiste s’assied devant la toile blanche, «cela provoque quelque part un stress. On n’ose pas commencer. C’est pourquoi j’ai ce cahier. Ce qu’il contient n’est pas contraignant, mais cela m’inspire.»
Les textes sont des sources d’inspiration pour la religieuse. Ils font naître des images. Mais Sœur Chantal a tenté à de rares occasions de se lancer dans les illustrations de livres. Elle a par exemple illustré les poèmes en dialecte de l’écrivain de Suisse centrale Romano Cuonz. Et elle ne peint pas de tableaux sur commande. Si quelqu’un lui en demande un, il devra accepter le tableau et le thème. «Si quelqu’un veut que je lui décrive par écrit de façon détaillée comment je suis arrivé au contenu du tableau, c’est pour moi un véritable purgatoire».
Un ancien poulailler devenu atelier
Sœur Chantal se déplace à travers le labyrinthe de couloirs de l’ancienne école jusqu’à son atelier, où elle dessine et peint depuis 30 ans. Non loin de sa chambre se trouve une petite construction en bois, qui a servi autrefois de poulailler et qui est maintenant son deuxième atelier. Des têtes, des personnages et des anges sont entreposés sur les étagères. La sculpture est la deuxième forme d’expression artistique de la religieuse. Au contraire des tableaux, ces œuvres sculptées sont de style «concret». «Lorsque je travaille au niveau tridimensionnel, je sens une forme d’équilibre. Alors je représente des thèmes précis, comme par exemple des joueuses de tennis, ou la mère et l’enfant.» Chantal Hug a réalisé plusieurs chemins de croix. L’un d’entre eux se trouve sur les parois de l’église du couvent de Melchtal.
«C’est vraiment quelque chose de particulier lorsque je presse dans la cire avec les doigts, les mains ou un instrument, et qu’apparaît un visage avec une expression précise. J’en reste mi-même fascinée». Elle s’efforce justement d’arriver au résultat «qu’elle veut». «Mais je suis tout de même surprise quand je vois la première fois la sculpture avec son visage.» Les modèles bâtis en terre glaise, en cire ou en plâtre sont ensuite coulées en bronze à Rancate en Tessin.
Sr Chantal a repris une spécialité de son enseignant, Frère Xaver d’Engelberg: la combinaison entre pierres semi précieuses et sculptures. La religieuse confectionne différentes sortes de fines bordures garnies de belles pierres comme le quartz que l’on trouve dans les régions alpines. Les grands formats ne lui conviennent pas, estime l’artiste, qui dit d’elle-même qu’elle ne tient pas en place. Elle a pourtant réalisé quelques peintures en batik grand format, qui servent de tentures.
Lorsque le pensionnat de Melchtal accueillait des élèves, la religieuse, qui était aussi enseignante, peignait parfois jusque tard dans la nuit. Elle a reçu l’autorisation de diminuer progressivement ses heures d’enseignement. A la suite de quoi Sœur Chantal a pu peindre et sculpter aussi durant la journée.
Le processus de création d’une œuvre est un beau moment et le temps de la séparation lorsqu’elle est cédée est douloureux. Sœur Chantal sait où se trouvent la plupart de ses œuvres. «Lorsque le nom de l’acquéreur me vient à l’esprit, alors je vois en même temps le tableau que j’ai réalisé. Il continue de vivre d’une certaine façon et je me trouve là-bas un peu comme à la maison». Beaucoup de ses anciennes élèves figurent parmi ses clients.
L’ancien pensionnat de jeunes filles est maintenant réduit au silence. Il est actuellement habité par 21 religieuses, âgées de 67 à 100 ans. Soeur Chantal ne trouve plus beaucoup de temps pour peindre ou sculpter. Elle finit pourtant par trouver une réponse à la question sur la définition de l’art. «L’art, pour moi, c’est l’expression d’une réflexion et d’un sentiment très intenses, c’est un processus philosophique. Dans l’activité artistique je peux transformer le monde de la pensée, je peux communiquer. Mais le travail artistique n’est pas pour autant un dialogue avec soi-même.»
Note: Des photos illustrant ce portrait peuvent être commandées à kipa@kipa-apic.ch. Prix pour diffusion: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.
(apic/gs/bb)



