«Une règle qui ne manque pas de sagesse», selon le rédacteur en chef adjoint de La Vie

France: Le célibat sacerdotal sous la loupe de Jean Mercier

Paris, 22 octobre 2014 (Apic) Le célibat sacerdotal est au cœur des discussions les plus vives au sein de l’Eglise catholique. Le regard de Jean-Mercier perce les nombreux lieux communs qui enveloppent la question pour atteindre ses fondements spirituels et historiques, mais également ses convenances pratiques. Dans un livre publié en septembre 2014 – «Célibat des prêtres. La discipline de l’Eglise doit-elle changer?» (DDB) –, le rédacteur en chef adjoint à l’hebdomadaire La Vie en propose une synthèse complète.

APIC: Votre livre s’appelle «Célibat des prêtres, la discipline de l’Eglise doit-elle changer? Après lecture de l’ouvrage, on a l’impression que la réponse est plutôt non…

Jean Mercier: En effet, je suis assez dubitatif sur les avantages qu’apporterait un changement radical, outre qu’il créerait des tensions, alors que l’Eglise n’en manque pas, comme on l’a vu pendant le Synode sur la famille. Aujourd’hui, la règle actuelle est l’obligation du célibat mais avec des dérogations pour les ex-ministres du culte protestant et anglican. Cela ne manque pas de sagesse, car une bonne règle comporte des exceptions. Reste à savoir s’il faut élargir le champ des exceptions.

APIC: Quels avantages et quels inconvénients voyez-vous dans le célibat au plans spirituel et pratique?

J.M.: L’idée la plus évidente est la disponibilité du prêtre. Je crois qu’il faut se situer moins en quantité d’heures de travail que de qualité dans la liberté: un homme qui n’a pas de charge de famille est plus libre pour s’exposer et donner sa vie de manière radicale.

Mais je pense surtout que le célibat est précieux car il a créé chez le prêtre catholique – je parle de façon générique – une spiritualité profonde de la sainteté. La sainteté n’est pas la perfection, mais l’ouverture radicale à l’action de la Grâce, c’est même «l’art» de ne pas résister à la Grâce. A cause du célibat, le prêtre n’est pas une sorte de super héros, mais un pauvre, un mendiant radical de la Grâce sans laquelle il ne pourrait rien faire. Cette expérience existentielle a imprégné de façon implicite la spiritualité catholique depuis des siècles.

APIC: Le célibat sacerdotal est-il un handicap pour être heureux?

J.M.: A partir du moment où ceux qui s’engagent dans la voie du célibat le font avec une vraie liberté, et aussi une vraie conscience de leurs limites, je ne vois pas pourquoi le célibat serait un handicap. Il y a des gens qui sont faits pour ça, d’autres non. La finalité du célibat sacerdotal n’est pas la mortification et le masochisme, mais la libération d’énergies pour aimer différemment mais pleinement… Le célibat est donc une voie de bonheur, non pas en soi, mais comme support d’une vie donnée à Dieu et aux autres.

APIC: Le célibat des prêtres est-il la source de déviances, notamment de la pédophilie?

J.M.: Non. On sait bien que la plupart des abus sexuels sur mineurs sont le fait d’hommes mariés. Par contre, il est possible que des personnalités plus ou moins saines choisissent ,consciemment ou pas, de devenir prêtres car elles croient qu’elles vont être protégées de leur démons intérieurs par une forme de sacralisation. Des pervers peuvent aussi imaginer qu’ils vont jouir d’une forme d’impunité. Théoriquement, les processus de discernement de l’Eglise doivent permettre de repérer et d’écarter les profils tordus, même si le risque zéro n’existe pas.

APIC: Que peut-on apprendre de l’étude historique du célibat sacerdotal?

J.M.: On dit souvent que le célibat n’a été imposé que lors du deuxième Concile du Latran, en 1139. En fait il remonte à un siècle plus tôt, lorsque les papes de la Réforme grégorienne (Grégoire VII est le plus connu) ont purifié l’Eglise de certaines dérives. La pratique d’ordonner des hommes mariés, qui existait depuis les débuts de l’Eglise, avait été corrompue: puisque l’Eglise était soumis aux puissances féodales, on s’était mis à faire entrer dans le clergé certains de leurs membres éminents, qui étaient mariés. Cette réforme, qui mit un terme au clergé marié, fut donc salutaire. Par ailleurs, on oublie de dire que ce clergé marié qui exista lors du premier millénaire était astreint à la continence sexuelle, du moins en Occident. Diacres, prêtres et évêques ne pouvaient pas faire l’amour avec leur femme. On estime que cette règle remonte aux temps primitifs de l’Eglise. En bref, l’Eglise latine occidentale, des apôtres jusqu’à la fin des années 1960, a eu des clercs astreints à la continence sexuelle. Vatican II a tout changé car on a réinstauré le diaconat permanent, mais sans astreinte à la continence, comme jadis. Cette révolution est passée inaperçue.

APIC: Vous êtes opposé au mariage des prêtres, pourquoi?

J.M.: Que les prêtres puissent se marier après l’ordination, en rompant le vœu solennel prononcé le jour de leur ordination diaconale, est en effet problématique. L’Eglise serait-elle vivable si les promesses énoncées un jour solennellement et en toute liberté par des hommes et des femmes – je pense au mariage – puissent être remises en cause à la faveur d’une rencontre amoureuse? L’Eglise est un édifice qui repose spirituellement sur la solidité des engagements de ses membres.

De toute manière, l’Eglise n’a jamais permis au prêtre de se marier après l’ordination (ce qu’autorisent l’Anglicanisme et le protestantisme pour leurs ministres). Vous imaginez si un jeune prêtre était un cœur à prendre? La paroisse vivrait au gré des rumeurs concernant ses affaires de cœur, ce serait ingérable.

APIC: Le célibat est il la cause de la pénurie des vocations? L’abroger résoudrait-il le problème?

J.M.: Vous trouverez toujours des hommes qui vous diront qu’ils auraient aimé devenir prêtres mais que l’idée de rester célibataires les a découragés. Reste à savoir si ces prêtres «manqués» auraient aussi accepté les autres contraintes du sacerdoce, notamment l’obéissance à l’évêque – la plupart des prêtres disent que c’est ce qu’il y a de plus coûteux…

La pénurie de vocations est une affaire complexe. Dans des pays où le statut du prêtre est socialement valorisé – je pense à la Corée et aux pays africains – il n’y a pas de problèmes de vocation, au contraire. Ce sont aussi des pays où le catholicisme a une image sociale très positive. En Occident, la désaffection face à la prêtrise reflète une crise de confiance globale envers les institutions. Il y a aussi une crise de l’Eglise et de la foi: Dieu est considéré, y compris par les catholiques, comme la «variable d’ajustement». Ce n’est pas très motivant pour devenir prêtre.

Quant à abroger le célibat, cela risque de créer un choc: on ne change si facilement une pratique aussi enracinée dans l’image que l’on se fait de l’Eglise, y compris à l’extérieur. Si on abolissait le célibat, il faudrait ouvrir d’emblée les séminaires à trois types d’hommes: ceux qui veulent rester célibataires, ceux qui sont célibataires mais veulent se marier avant l’ordination, et ceux qui sont déjà mariés. Il me semble que ce serait très complexe. Les séminaires risqueraient donc de se vider si l’on percutait l’identité sacerdotale de façon brutale. Ordonner des hommes mariés éprouvés dans leur foi est une piste toute différente.

APIC: Or, vous êtes également réticent quant à l’ordination d’hommes mariés…

J.-M.: Oui, car je pense que cette piste des «hommes éprouvés» (viri probati) doit être considérée avec beaucoup de prudence et de discernement. Pour moi, c’est de l’ordre de l’exception, alors que ceux qui défendent la thèse des viri probati ont l’air de penser cela à grande échelle. J’ai l’impression que la peur de manquer de prêtres conduit certains à croire qu’il suffit de prendre le meilleur laïc d’une paroisse pour en faire un prêtre, afin de continuer à assurer une présence sur le terrain. Mais on ne peut pas nécessairement faire un bon prêtre d’un bon laïc: un «cœur de prêtre» n’est pas un cœur de laïc. D’autres semblent penser qu’il faudrait ordonner ces viri probati uniquement pour dire la messe. Mais le prêtre est d’abord un théologien, il doit être formé pour prêcher et accompagner des situations humaines de plus en plus complexes. On ne peut pas niveler le sacerdoce par la base, en «baissant» le niveau.

APIC: Que peut-on apprendre des prêtres mariés dans l’Eglise catholique et dans les autres confessions chrétiennes?

J.-M.: Dans mon livre, je raconte mes rencontres avec plusieurs prêtres mariés de l’Eglise catholique latine, d’anciens ministres du culte anglican ou protestant. J’évoque aussi longuement les prêtres mariés des Eglises orientales. Leur expérience est fascinante. Il en ressort qu’il est possible d’être heureux comme prêtre marié. Mais que c’est un bonheur complexe, fruit d’un savant équilibre. Le prêtre marié est déchiré entre deux loyautés, celle de sa famille, celle de l’Eglise. Je pense que les prêtres mariés qui sont vraiment heureux sont ceux dont l’épouse et les enfants ont intériorisé que l’Eglise passait d’abord, dans la limite du raisonnable.

En fait, c’est très simple: si l’épouse est à 100% donnée à la tâche de son mari, si sa santé est parfaite, et si les enfants vont bien, c’est génial pour un prêtre d’avoir une famille. Mais si l’un des critères manque, la galère commence…

L’autre affaire est la question financière. Dans la majorité des cas, il faut que l’épouse travaille. C’est elle qui fait bouillir la marmite, ce qui n’est pas forcément facile pour l’égo masculin! Le travail de l’épouse conditionne la mobilité apostolique du prêtre: on ne peut déplacer facilement une famille d’un bout à l’autre d’un diocèse.

APIC: Que diriez-vous aux personnes qui trouvent le célibat malsain et contre-nature?

J.-M: En l’occurrence, c’est plutôt la continence qui est mal vue. Je dirais qu’effectivement elle pose problème à vues humaines. Si l’on pense que Dieu peut la permettre par sa grâce, c’est un peu différent. Les humains ont en commun avec les animaux d’être contraints par des pulsions corporelles, comme le sommeil, la soif, la faim, etc. Même si la pulsion sexuelle est forte et impérieuse, nous pouvons la maîtriser, à la différence des animaux. Donc c’est une pulsion particulière. Je ne pense pas que les hommes continents soient des «refoulés» qui vont ensuite compenser par des conduites aberrantes.

APIC: Quelles sont les perspectives d’évolution les plus probables au sein de l’Eglise sur cette question?

J.-M.: En mai 2014, dans l’avion de retour de Terre Sainte, François a dit que «la porte est toujours ouverte» sur ce dossier. C’est très flou, mais il semblerait que le pape veuille que les choses partent de la base. Il entend donner une sorte d’autonomie aux Eglises locales. C’est nouveau, car, pendant longtemps, on a cru que le changement sur cette question viendrait d’une sorte de Vatican III, d’une grande réunion au sommet. Le pape, à mon sens, veut éviter un grand déballage mondial sur ce sujet, et préfère encourager des évolutions locales. Stricto sensu, c’est possible, puisque le célibat est officiellement une discipline, non pas un dogme. Mais, si comme moi, on considère qu’il s’agit d’une tradition suffisamment enracinée pour en faire un «quasi dogme», cette solution n’est pas totalement satisfaisante. (apic/rz/pp)

22 octobre 2014 | 10:52
par webmaster@kath.ch
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