Belgique: Un chanoine de l’abbaye de Leffe se dévoile

Une vie placée sous le signe de la charité

Dinant, 27 septembre 2011 (Apic) De passage en Suisse, frère Hervé raconte la naissance de sa vocation. Dans une interview décontractée, il décrit le quotidien d’un chanoine régulier prémontré de l’abbaye Notre-Dame de Leffe, en Belgique.

Apic: Frère Hervé, pourquoi avoir choisi l’abbaye de Leffe, à Dinant, dans le diocèse de Namur?

Frère Hervé: Lors d’un séjour à l’abbaye, j’ai été séduit par l’architecture du lieu. Et surtout, j’ai beaucoup apprécié sa vie communautaire chaleureuse. J’ai été profondément interpellé: comment des hommes si différents peuvent-ils vivre ensemble? J’ai constaté que le Christ, réellement présent à Notre-Dame de Leffe, rassemble les chanoines et permet un don plus grand et plus absolu de soi.

J’ai aussi été séduit par la vie de prière, qui est centrale dans la vie de Saint Norbert, notre fondateur. La prière est vécue de manière communautaire, tout en respectant des moments seul à seul avec Dieu. Cette oraison du cœur nous entraîne à faire silence, durant nos activités, pour prier Dieu.

Apic: Votre parcours n’a pas été sans détours. Comment s’est opérée votre arrivée à l’abbaye?

Frère Hervé: A l’âge de 23 ans, j’ai décidé de prendre une certaine distance avec ma famille, mes amis et mes études, pour réfléchir sur mon projet de vie. J’ai vécu une année en Irlande, avec la communauté de l’Arche fondée par Jean Vanier. Au contact des personnes handicapées et aidé par une heure de prière quotidienne, j’ai compris que je devais consacrer ma vie à Dieu dans le célibat, tout en ne connaissant pas encore sa forme particulière.

Après une retraite ignacienne (le but des «Exercices spirituels» de saint Ignace de Loyola est de renvoyer le retraitant à Dieu, son Créateur et Seigneur, et de s’attacher à la personne de Jésus, tout en gardant sa personnalité propre, ndlr), j’ai à nouveau ressenti ce désir de consacrer ma vie à Dieu, de manière radicale dans la vie religieuse. J’éprouvais le besoin de partager avec tous, et non pas avec une personne plus particulièrement, comme dans le mariage. J’ai alors commencé des études de philosophie et de théologie à l’Institut d’Etudes Théologiques (IET), à Bruxelles. Elles m’ont mené ensuite à l’abbaye de Leffe.

Apic: Décrivez-nous la communauté des chanoines réguliers de Notre-Dame de Leffe.

Frère Hervé: La communauté de Leffe compte actuellement 16 chanoines: 13 prêtres et 3 personnes qui ne le sont pas encore. Nous sommes un ordre de clercs, c’est-à-dire de prêtres. Tous sont donc normalement appelés au sacerdoce. Il arrive toutefois que l’un ou l’autre reste frère ou diacre permanent.

Notre communauté est relativement jeune. Sa moyenne d’âge est de 55 ans. Le benjamin a 25 ans, l’aîné 82 ans. Nous ne détenons pas le secret de la jeunesse. Par contre, nous essayons de vivre ensemble l’Evangile. Notre vie communautaire et de prière, ainsi que notre ministère à l’extérieur, interpellent.

Apic: Vous prononcez le vœu de pauvreté. Mais vous n’êtes jamais démunis. Est-ce vraiment vivre la pauvreté?

Frère Hervé: Oui, nous vivons une pauvreté matérielle, car rien ne nous appartient. Tout est mis au service de la communauté. Lorsque nous éprouvons un besoin, nous le partageons en communauté pour savoir s’il est nécessaire. Car nous sommes responsables, vis-à-vis de la communauté mais aussi de l’Eglise et des autres, des fonds mis à notre disposition.

Nous pouvons également vivre une pauvreté spirituelle. C’est-à-dire se sentir petit au niveau de la foi, par rapport aux autres qui nous entourent. L’Eglise en général, et l’Eglise de Belgique en particulier, vit un creux terrible. Il s’agit d’une réelle et grande pauvreté, qui nous invite à redécouvrir l’Evangile.

Apic: Selon la règle de saint Augustin, qui est la vôtre, la charité s’entend comme «le bien commun passant avant l’intérêt propre, non l’intérêt propre avant le bien commun». Alors, la charité fraternelle est-elle un défi ou une contrainte?

Frère Hervé: Si la charité fraternelle est vécue comme une contrainte, c’est une catastrophe. Il vaut mieux arrêter le projet de vie commune. Au contraire, la charité est un défi. Tout est vécu en communauté. La vie d’un chanoine régulier exige que nous mettions au service du bien commun tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons. Ainsi, la personne ne pense plus directement à elle. Elle se décentre d’elle-même.

Apic: Il revient à la communauté «de contribuer à construire la communauté humaine dans la charité», lit-on dans la présentation de l’abbaye. Comment Leffe participe-t-elle à l’édification de la communauté humaine?

Frère Hervé: A Leffe, nous avons toujours le souci de placer notre mission au service du bien de tous. Le ministère pastoral est la caractéristique la plus remarquée de l’institution norbertine à laquelle j’appartiens. Les Prémontrés remettent «leur choix à la prudence de l’Abbé. Ce n’est plus alors l’engagement d’un individu, mais l’engagement du monastère», a écrit le Père Norbert Calmels, ancien Abbé général.

Père Bruno m’a nommé cellérier de l’abbaye. Je suis responsable de la gestion du personnel, de l’intendance, des bâtiments (mobilier, nourriture, consommables, …) et de la maison d’accueil (nous pouvons recevoir 31 personnes et nous disposons de 11 chambres).

En dehors de l’abbaye, j’exerce une activité de suppléance en paroisse, le week-end. Je m’occupe également de la préparation aux sacrements de la confirmation et du mariage. En plus, je participe à la pastorale des jeunes du diocèse de Namur.

Apic: Afin d’édifier un monde plus humain, l’abbaye de Leffe promeut la symbiose de la foi et de la culture. Sous quelle forme?

Frère Hervé: Pour nous, il est fondamental de soutenir la culture et de partager le beau avec tout homme. Nous partons du principe que le beau se trouve dans des œuvres ou dans la musique contemporaines. Par exemple, nous soutenons le «Dinant jazz nights festival», qui a parfois lieu en nos murs. Nous favorisons aussi diverses activités (théâtre, animation de rue).

Selon moi, des prêtres, des religieux doivent se réinvestir dans le culturel et accompagner les artistes dans leurs intuitions spirituelles. Cette rencontre nous permet d’être témoin de quelque chose et surtout des porteurs du Christ. Or, je déplore qu’aujourd’hui, nous n’ayons quasiment plus d’œuvres d’art à connotation religieuse.

Encadré

Saint Norbert, fondateur des Prémontrés

Norbert est né vers 1080 dans le château paternel près de Xanten (Rhénanie du nord). Il est apparenté aux empereurs d’Allemagne. Vers neuf ans, il est confié à un chapitre de chanoines séculiers pour être instruit et préparé au sacerdoce.

En 1115, à trente-cinq ans, Norbert se convertit sur la route de Wreten (Westphalie). Pendant un orage, il est jeté à bas de cheval, foudroyé et laissé pour mort. Jusque là, chanoine et chapelain de l’empereur Henri V, il a mené la vie d’un abbé de cour, uniquement occupé de ses plaisirs. Il décide alors de devenir un saint. Il vend tous ses biens et, nu-pieds, vêtu de peau d’agneau, il parcourt les rues de Xanten, prêchant la pénitence et adjurant les chanoines de donner l’exemple. Voyant le peuple prendre son parti, les chanoines qui ne voulaient pas changer de vie, l’accusent de prêcher sans mandat. Norbert va trouver le pape Gélase II, réfugié en Provence, lequel l’autorise à prêcher partout où il veut dans l’Eglise latine.

Sur le chemin du retour, il rencontre en Flandre Hugues de Fosses, qui devient son ami. Ensemble, ils évangélisent une partie de la Belgique, puis se rendent à Laon (Aisne), où l’évêque désire qu’ils réforment son clergé. N’y réussissant point, Norbert décide de faire du neuf. En 1120 à Prémontré, près de Laon, il fonde une communauté de chanoines réguliers qui vivent tantôt en moines à l’abbaye, tantôt en prêtres séculiers à l’extérieur. Trente ans plus tard, une trentaine de communautés fleurit en Europe.

Entre-temps, Norbert est nommé archevêque de Magdebourg (1126), où le clergé n’est pas édifiant. Par deux fois, les adversaires de ses réformes tentent de l’assassiner. Il meurt à Magdebourg, le 6 juin 1134.

Encadré

La Communauté de l’Arche de Jean Vanier

Jean Vanier est né en 1928 à Genève. Après avoir été officier de marine et docteur en philosophie, il se consacre aux personnes ayant une déficience intellectuelle. En 1964, avec le Père Thomas Philippe, il fonde la Communauté de l’Arche. En 1968, il crée l’association Foi et Partage, et en 1971 Foi et Lumière.

Encadré

L’Institut d’Etudes Théologiques (IET) à Bruxelles

L’Institut d’Etudes Théologiques (IET), créé en 1968 à Bruxelles, a remplacé la Faculté de Théologie de la Compagnie de Jésus à Eegenhoven (banlieue de Louvain). Sa pédagogie s’enracine dans la spiritualité des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola. L’Institut accorde un soin particulier à l’étude de l’Ecriture Sainte, considérée comme l’âme de la théologie, dans sa relation avec la Tradition dogmatique, morale, contemplative et missionnaire de l’Eglise. (apic/ggc)

27 septembre 2011 | 08:35
par webmaster@kath.ch
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