Une psychanalyse collective pour regarder le passé avec lucidité

Vaud: Jacques Chessex met en garde les Eglises contre l’antisémitisme rampant

Déo Negamiyimana, pour l’Apic

Ropraz, 24 janvier 2009 (Apic) Sur invitation conjointe du Service communautaire Solidarité de l’Eglise réformée vaudoise et la Fondation l’Estrée, le romancier Jacques Chessex a commenté son roman «Un juif pour l’exemple» (*). Une occasion pour l’auteur d’exposer, pour les habitants de la commune de Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, ce qui l’a conduit à publier un livre qui, actuellement, met la Commune de Payerne et les Eglises chrétiennes vaudoises dans un certain embarras.

Paru chez l’éditeur parisien Grasset début janvier, «Un Juif pour l’exemple» suscite encore la polémique dans le Pays de Vaud, en particulier à Payerne où l’écrivain est né. Chessex a passé son enfance dans cette petite ville de la Broye vaudoise où se déroule la trame de son roman.

Jacques Chessex insiste sans cesse pour confirmer le succès que connaît son roman «Un Juif pour l’exemple» et souligner l’interpellation qu’il adresse aux Eglises chrétiennes. Devant une foule de Ropraziens et de curieux venus d’autres communes vaudoises, le romancier avoue qu’il a honte de ce qu’il a écrit dans son livre. Mais il affirme qu’il devait tout de même faire un travail de mémoire. On a donc affaire à une écriture impitoyable et cruelle où transparaît le dégoût d’un Vaudois en colère.

Les événements se déroulent à Payerne, ville natale de l’auteur et capitale helvétique de la charcuterie, en 1942. A l’époque, il a 8 ans; son père dirige l’école de la petite bourgade. L’Allemagne nazie connaît alors son apogée, Hitler domine l’Europe. A l’Ouest, seule l’Angleterre lui résiste, à l’Est, ses armées ne sont pas encore embourbées dans les plaines russes, elles avancent, la bataille de Stalingrad ne débutera que quelques mois plus tard.

Un pasteur fanatique à la solde de Berlin, galvanise de petites troupes

La petite ville de Payerne connaît des périodes de chômage, de troubles économiques. Il faut trouver des boucs émissaires. Pas difficiles dans toute l’Europe où l’antisémitisme fait rage. Ce sont les Juifs. Un pasteur fanatique à la solde de Berlin, Philippe Lugrin, galvanise de petites troupes de chemises brunes qui ont pour héros le journaliste Georges Oltramare qui s’illustre sous l’Occupation à Radio Paris par des chroniques antisémites sous le pseudonyme de Charles Dieudonné. Sous le l’impulsion du pasteur, le petit groupe trompe son ennui en tirant des balles sur les façades des maisons juives de Payerne, mais il leur en faut davantage une victime. Ce sera Arthur Bloch, un négociant en bétail de Berne qui se rend régulièrement dans la commune pour acheter des vaches.

Dans un style concis et lapidaire, Jacques Chessex décrit l’assassinat sordide, l’horreur du dépeçage du cadavre réduit à l’état d’une carcasse de boucherie et la rage qu’il a connu vingt deux ans plus tard quand il rencontre le pasteur Lugrin, par hasard, constatant qu’il n’éprouve aucun remord…»Je ne suis pas un oiseau qui oiseau qui salit son nid», explique Chessex, rejetant en bloc les accusations que de nombreux Payernois formulent à son encontre. L’écrivain fait remarquer que Payerne est la seule région suisse où un Juif a été tué seulement parce qu’il était Juif et que le forfait a été commis à l’instigation d’un homme d’Eglise. A son avis il aurait fallu au moins que la Commune appose une plaque commémorative sur la façade du lieu du crime. Rien n’a été fait et l’auteur a choisi d’exorciser par un roman le crime que tous auraient préféré oublier.

L’Eglise catholique n’a pas toujours porté les Juifs dans son coeur

Invités à la lecture, des représentants des Eglises catholique et réformée prennent la parole pour exprimer leurs avis. Tous, sans exception, désavouent un tel crime commis avec l’encouragement d’un pasteur. C’est le cas de Jean-Robert Allaz, vicaire épiscopal de l’Eglise catholique du canton de Vaud, qui rappelle que son Eglise n’a pas toujours porté les Juifs dans son coeur.

Il faudra le Concile Vatican II (1962-1965) pour ouvrir quelques pistes de dialogue. Quant au pasteur Antoine Reymond, membre permanent du Conseil synodal de l’Eglise réformée vaudoise, il considère le livre comme une psychanalyse collective proposée aux Payernois pour les aider à regarder lucidement leur passé. Un passé qui semble pourtant d’actualité si l’on en croit Lionel Elkaim, assistant rabbinique à la synagogue de Lausanne.

L’antisémitisme n’est pas encore mort

Pour lui, même si l’antisémitisme d’aujourd’hui n’est pas le même que celui du 20ème siècle, il reste inquiétant de voir que certains Suisses profèrent encore aujourd’hui des propos antisémites surtout dans certaines circonstances comme la guerre au Liban en 2006. Lionel Elkaim se souvient d’avoir entendu des gens qui disaient qu’Hitler n’avait pas fini son travail. Certaines personnes auraient même voulu semer des troubles dans les synagogues. Des mesures de sécurité ont dû être prises pour éviter le pire.

De la part des représentants des Eglises et du public, il se dégage la volonté de mener un travail sensibilisation aux différences, quelles qu’elles soient, surtout dans les écoles. Il faudrait aussi éviter la globalisation et l’assimilation des individus aux étiquettes, genre «le Payernois», «le juif», «le protestant»….

Une occasion de tester cette mise en garde est le débat sur la construction des minarets qui parfois dérape. Si l’initiative ne viole pas, selon le Conseil fédéral, le «noyau dur des droits de l’homme, reconnu par l’ensemble des Etats et qui ne souffre aucune dérogation», elle n’en reste pas moins incompatible avec plusieurs droits fondamentaux consacrés par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) et par le Pacte de l’ONU relatif aux droits civils et politiques (Pacte II de l’ONU). DNG

(*) Jaques Chessex, Un Juif pour l’exemple, Grasset, 2009, 106 pages (apic/dng/be)

24 février 2009 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Partagez!