Vers une «Eglise du témoignage»
Bâle: Pour Mgr Felix Gmür, l’Eglise d’aujourd’hui, en pleine transition, est en chantier
Soleure, 12 mars 2012 (Apic) Mgr Felix Gmür considère que l’Eglise aujourd’hui, en pleine transition, est véritablement en chantier. Du modèle d’Eglise multitudiniste et populaire (»Volkskirche»), existant jusqu’aux années 70, on s’achemine vers celui d’une «Eglise du témoignage». L’évêque, depuis un an aux commandes du diocèse de Bâle, s’adressait samedi 10 mars aux membres de l’Association suisse des journalistes catholiques (ASJC) réunis en assemblée générale à Soleure.
Devant la vingtaine de personnes présentes à l’évêché, Mgr Gmür a rappelé qu’il y a un demi-siècle encore, dans cette Eglise populaire, chacun avait sa place bien définie: hommes, femmes, jeunes, clergé, laïcs… Puis l’institution, dans un contexte de sécularisation accrue, s’est transformée en «Eglise de l’offre», où les professionnels, prêtres ou assistants pastoraux, fournissent des prestations variées – baptêmes, mariages, etc. – pour différents segments de la communauté chrétienne.
Dessinant ensuite les traits de l’Eglise du futur, Mgr Gmür voit une «l’Eglise du témoignage», participative, où chacun donne à sa manière un témoignage de foi dans sa vie quotidienne. Il n’existe plus alors de séparation entre professionnels qui offrent des services et les fidèles simples consommateurs. Il la voit déjà, par exemple, dans tous ces groupes de bénévoles qui visitent les malades ou les personnes âgées dans les EMS.
#Quand les attentes sont élevées, le potentiel de conflits est grand
Il y aura toujours des différentes fonctions, mais la relation sera plus horizontale, avec une grande «intercommunication». Dans ce passage d’un modèle à l’autre, admet-il, il y a des ruptures et des peurs, et c’est normal, estime le jeune évêque de Bâle. «C’est une nouvelle réalité, constate-t-il, et je ne sais pas s’il y a déjà eu de tels modèles dans l’histoire… Il existe dans ce modèle un fort potentiel de conflits, car les attentes sont hautes!».
Face au monde globalisé, qui permet désormais la confrontation de nombreux modèles – un monde plus difficile à comprendre et à maîtriser -, certains cherchent à se réfugier derrière un modèle centralisateur. «On voit ce phénomène partout, également dans l’Eglise». Dans cette nouvelle réalité, où les médias sociaux règnent désormais en maîtres, le public dispose d’une multitude d’informations dont il n’aurait jamais pu rêver quelques années auparavant.
Il lui manque par contre souvent la capacité de discernement et les instances d’orientation. Certains catholiques cherchent cette orientation du côté de l’autorité: le supérieur, l’évêque, le pape, les documents romains. Pour la tendance inverse, l’autorité n’est qu’une instance d’orientation parmi d’autres. Il est nécessaire et bon de tenir compte de l’histoire et de ne pas jeter aux orties tout ce dont nous avons hérité, souligne Mgr Gmür, «mais nous devons aussi construire l’Eglise de demain et laisser de côté ce qui n’est plus adapté à la réalité présente».
#La nouvelle génération d’agents pastoraux est moins mobile
Après une année à la tête du diocèse de Bâle, Mgr Gmür considère que son expérience est très enrichissante, «bonne, voire très bonne». Il dit n’être pas venu avec un programme tout fait, mais seulement avec l’Evangile de Jésus-Christ. «Je veux aller à la rencontre des fidèles, des agents pastoraux et de la société civile, et j’ai commencé à mettre ces priorités en pratique… J’interviens sur des podiums qui ne sont pas forcément consacrés à l’Eglise».
Sa première responsabilité est celle du personnel du diocèse de Bâle. Mgr Gmür souligne qu’il est «pour l’essentiel merveilleux, montrant beaucoup d’engagement». Désormais, les biographies de ceux qui sont prêts à s’engager dans la vie du diocèse sont très diverses. Ceux qui désirent devenir prêtres ou assistants pastoraux n’ont, la plupart du temps, pas fait le parcours classique des études – bac, uni, mais ils ont déjà une profession… Par rapport à autrefois, ils ont les profils les plus divers, qui vont du menuisier au médecin. «C’est une richesse, mais cela représente aussi de nouveaux défis!»
Contrairement aux générations précédentes, ils ne sont plus aussi mobiles géographiquement. «Aujourd’hui, ils ont de la peine à quitter la région où ils ont grandi. Nous avons souvent affaire à des pendulaires. Leur disponibilité géographique est très réduite, alors que notre diocèse est très étendu, de Gstaad, dans le canton de Berne, à Arbon, dans le canton de Thurgovie, de Boncourt, dans le Jura, à Vitznau, dans le canton de Lucerne. «Il nous faut pourtant des agents pastoraux partout!», note-t-il, en remarquant également que la sphère privée de cette nouvelle génération prend de plus en plus de place.
«Avant, la vie du prêtre, du curé, n’était pas séparée de sa vie privée, tandis qu’aujourd’hui, les agents pastoraux veulent davantage délimiter le champ du travail de celui du temps libre. Plus question d’être disponibles 24h sur 24 et 365 jours par année», remarque-t-il. De plus, ils veulent s’engager davantage dans une pastorale spécialisée (aumôneries de prison, d’hôpital, de jeunes, etc.), alors qu’avant, on avait affaire à des généralistes.
#Ce n’est pas seulement l’obligation du célibat qui fait problème
Il déplore aussi une tendance chez certains à se méfier de tout ce qui est de ce monde: l’administration, l’organisation, les finances, les choses de la vie quotidienne en somme, considérées comme «pas assez spirituelles». Face au manque de prêtres, ce n’est pas seulement l’obligation du célibat qui fait problème, puisqu’on note le même phénomène dans l’Eglise protestante, où les pasteurs peuvent se marier. Le diocèse ne manque pas seulement de prêtres, mais également d’autres personnes qualifiées, comme des théologiens laïcs, des catéchistes ou des enseignants de religion.
Mgr Gmür rencontre de nombreux jeunes de 14 à 19 ans. Lors de la préparation de la confirmation, il est étonné de voir combien ils sont éloignés de l’Eglise. «Jésus n’est pas leur premier intérêt, et ils ignorent ce qu’est l’Esprit Saint». Pour eux, l’image de l’évêque est celle de saint Nicolas… L’Evangile leur semble trop difficile à lire. Par contre, ces jeunes sont extrêmement intéressés aux questions du sens de la vie. «Ils voient la réalité avec des lunettes humaines, pas avec des lunettes chrétiennes, et c’est à nous de partir de l’homme tel qu’il est!»
#Besoin de journalistes catholiques bien formés
A propos des médias, Mgr Gmür remarque que beaucoup d’évêques en ont peur. «Il ne faut pas les craindre. Ils offrent des services, bâtissent des ponts, permettent l’échange et la confrontation des idées. C’est le bon côté des choses. Mais ils peuvent aussi contribuer à creuser des fossés. L’évêque de Bâle regrette que les médias parlent trop souvent de la hiérarchie, et pas assez des fidèles de base dans l’Eglise, du peuple de Dieu. Heureusement, la presse locale continue de diffuser presque tous les jours des nouvelles positives sur l’Eglise.
Il relève que la majorité des journalistes aujourd’hui ne savent presque plus rien de l’Eglise, d’où l’importance d’avoir des journalistes catholiques bien formés. Les journalistes catholiques doivent inviter à la réflexion, fournir les éléments de compréhension sans entrer dans les polémiques. Interrogé sur la dernière lettre de Mgr Vitus Huonder, évêque de Coire, concernant le mariage et l’accès des divorcés remariés aux sacrements, Mgr Felix Gmür a souligné que les journalistes catholiques doivent mettre perspective le «dilemme» de cette problématique.
Il y a ce que dit Jésus de l’indissolubilité du mariage, ce qui a été ancré dans le droit canonique, mais il y a aussi sa pratique de la miséricorde et aussi la réalité de l’homme d’aujourd’hui.
#La polémique sur le «genre», «un problème des francophones»
Si, selon la doctrine de l’Eglise, tous les péchés possibles sont susceptibles d’être pardonnés un jour, il serait «absurde» que la seule exception soit celle du remariage des divorcés. Face à la polémique née en Suisse romande à propos de documents de la campagne de carême concernant le «genre», Mgr Gmür a relevé que c’est là «un problème des francophones». En Suisse alémanique, la notion de «genre» est comprise différemment et est utilisée sans que cela ne fasse problème. JB
Encadré
A l’occasion de leur assemblée générale, la vingtaine de membres présents à Soleure ont rendu hommage au Père Bruno Holtz, président d’honneur, décédé le 29 février 2012. Le Père Holtz a présidé aux destinées de l’ASJC de 1994 à 2004. Il lui a redonné de la vigueur en recrutant de nouveaux membres, en créant le Prix médias pour jeunes journalistes, en faisant de l’assemblée annuelle une rencontre conviviale, en mettant sur pied diverses manifestations et colloques. «Pour beaucoup de membres de l’Association, Bruno Holtz a été un soutien et un encouragement dans notre carrière professionnelle. Nous lui gardons une profonde reconnaissance», a déclaré Maurice Page, président de l’ASJC.
Ce dernier a relevé que l’Association des journalistes catholiques suit depuis plusieurs années la réflexion lancée sur la communication de l’Eglise catholique en Suisse à la suite des rapports «Jacobi» et «Ruettimann» et du business plan qui en a découlé. Le comité de l’ASJC reconnaît que le monde des médias est en perpétuel mouvement et en remise en cause continue. «Il est difficile de dire quelle seront les évolutions des prochaines années, mais un transfert vers les médias électroniques et les réseaux sociaux semble inéluctable», a-t-il relevé. Il a toutefois insisté sur le fait que, face à la configuration spécifique des médias catholiques en Suisse romande, la proposition de mettre sur pied une «Maison de la presse» à Lausanne était une «fausse bonne idée».
Evoquant le lancement réussi en Suisse romande du portail catholique cath.ch en mars 2011, Maurice Page a estimé que pour que cette plateforme joue vraiment son rôle, «il est essentiel que nous journalistes catholiques ayons le réflexe de la consulter et surtout de l’alimenter. Le temps où chacun faisait sa petite cuisine internet dans son coin est révolu. Il en va de la crédibilité de notre travail et du message que nous voulons faire passer». JB
Encadré
Maurice Page a également évoqué la dissolution de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP), dont l’ASJC était membre. «Notre association a clairement refusé de s’associer à la transformation de l’UCIP en ICOM suite au retrait de la reconnaissance par le Vatican du statut d’organisation internationale catholique. Le manque total de transparence du secrétaire général et la manière de s’approprier indûment le patrimoine intellectuel et matériel de l’UCIP ne sont pas acceptables. Le comité l’a fait savoir dans un courrier à l’UCIP mais s’est heurté à une fin de non recevoir du secrétaire général qui tente par tous les moyens de se justifier. Nous n’avons pas pu obtenir davantage de renseignement sur l’ICOM, quant à ses membres, ses statuts ou ses finances. En conséquence de quoi le comité a décidé de ne verser plus aucune contribution à la nouvelle ICOM que nous ne reconnaissons pas comme successeur légitime de l’UCIP».
Si l’ASJC parvient à maintenir le nombre de ses membres – environ 110 -, ses finances se portent moins bien. L’Association connaît un problème de liquidités et son capital propre ne se monte plus qu’à quelque 4’100 francs. Face au déficit structurel qui chaque année ponctionne le capital restant, l’ASJC va explorer la possibilité de trouver des financements extérieurs, notamment auprès de fondations. (apic/be)



