Un bilan plutôt mitigé

Vienne: Fin de la visite pastorale de Jean Paul II en Autriche

De notre envoyé spécial Jean-Marie Guénois

Vienne, 21 juin 1998 (APIC) A peine 50’000 personnes – beaucoup moins que prévu – ont assisté dimanche matin sur la Place des Héros à Vienne à la messe de béatification de trois religieux autrichiens, les Pères Jakob Kern (1897-1924) et Anton Maria Schwartz (1852-1929), mais surtout Sœur Restituta Kafka (1894-1943), une religieuse résistante guillotinée par les nazis. Selon les observateurs, le bilan de cette visite papale de 3 jours en Autriche est plutôt mitigé.

Malgré ce moment hautement symbolique sur une place qui avait été témoin de la marche triomphale d’Adolf Hitler en 1938, la foule attendue n’était pas au rendez-vous dimanche matin pour ce qui aurait dû être le point d’orgue de la visite de Jean Paul II. Une illustration de la profonde crise qui secoue l’Eglise autrichienne ?

Tout en assurant que le pape était «très heureux» de ce voyage, et qu’il a choisi «d’élever le débat plutôt que d’entrer dans des questions locales réductrices», Joaquin Navarro Valls, porte parole du Vatican, a implicitement reconnu que la mobilisation des Viennois n’a pas été totale pour la messe de béatification de ce dimanche. Sur les huit blocs de foules de la place des héros, les quatre derniers étaient très clairsemés. Une foule de moins de cinquante mille personnes pour la police. Navarro Valls a tenté une explication géographico-culturelle: contrairement aux gens du Sud, dans les pays du Nord beaucoup de gens regardent l’événement à la télévision…Vienne compte une population d’un million et demi de personnes, dont les trois quart sont catholiques.

Besoin de réconciliation et de conversion

Si ce voyage n’est pas tout à fait un échec, ce n’est en tout cas pas un succès triomphal, notent les observateurs. A voir la messe de Sankt Pölten, samedi après-midi, et la mobilisation timide des Viennois dimanche, il est indéniable que l’Eglise autrichienne traverse une phase difficile, même si le pape n’a pas abordé le problème de front. Lors de sa salutation, le cardinal Schönborn n’a pas caché les conflit qui déchirent l’Eglise autrichienne et qui ont mis à mal chez certains leur confiance dans le pape et les évêques. Ils sont nombreux à se sentir incompris de leurs pasteurs et à avoir l’impression que l’on ne tient pas compte de leurs soucis. «Tout cela appelle à la réconciliation, à la conversion et au renouveau», a lancé l’archevêque de Vienne dans son adresse à Jean Paul II.

Le véritable malaise de l’Eglise autrichienne a été mis en lumière par l’affaire Groër. Cette tristesse dont a parlé le pape dans son discours aux évêques autrichiens est visible chez maints catholiques autrichiens. L’embarras est certain, l’abcès aurait dû être percé dès on apparition. Et puis il y a les «déçus», qui le resteront au terme de ces trois jours. Ils sont «très présents dans ma prière» a tenu à souligner, dimanche matin, le pape, au même titre que le sont tous les membres de l’Eglise d’Autriche.

On n’a pas assez parlé des problèmes réels

Parmi eux, une figure emblématique, le Père Udo Fischer, démis de ses fonctions de curé par Mgr Krenn, parce qu’il a dénoncé le cardinal Groër pour abus sexuels. Interrogé par le correspondant de l’APIC, Jean-Marie Guénois, il relève que le pape, «un homme malade» tente certes d’apporter quelque chose, «mais il ne fait que lire des discours préparés par d’autres. Il ne parle donc pas de nos problèmes réels. Il vient dans un maison qui brûle en méditant sur la beauté des fleurs». Et d’affirmer que la grande majorité des fidèles de Sankt Pölten n’étaient pas contents, «car le pape n’a pas parlé de nos problèmes réels, et en particulier de Mgr Krenn à qui il faudrait retirer la charge du diocèse.»

Interrogé sur la faible mobilisation de cette opposition – moins d’une centaine d’opposants étaient présents samedi, pour une foule de quelque 25’000 personnes qui ont applaudi Jean Paul II, le Père Fischer répond : «Je vous assure que la grande majorité du diocèse est restée chez elle. Seulement 2 % des fidèles sont venus.» La ville compte 50’000 habitants, et le diocèse, catholique à 92 %, compte 600’000 habitants.

«Cette protestation ne surprend pas le pape, commente en écho dimanche matin, Joaquin Navarro Valls. «Il connaît bien la situation de ce pays… Il me semble toutefois que les protestations ont été modestes numériquement et maîtrisées dans leur expression. Elles ne sont pas importantes, sans doute 2 à 3 % de la population. Et puis, elles ne sont pas contre le pape, mais concernent surtout la situation locale de Sankt Pölten.»

Le pape n’est pas remis personnellement en cause

C’est vrai, le pape n’est pas personnellement remis en cause. Mais il est très conscient du fait que, de la déception à l’indifférence, le pas est vite franchi. Pire : «l’indifférence vis-à-vis du christianisme est plus dangereuse que la haine ouverte», a-t-il rappelé à Salzbourg, où il a comme supplié les catholiques de «ne pas quitter l’Eglise».

Comment donc sortir de cette crise à qui tout le monde pense mais dont personne ne parle ouvertement ? Jean Paul II, dimanche matin – lors de la messe de béatification du Père Jacob Kern, un prêtre très zélé, du Père Anton Marie Schwartz, un apôtre de la défense des ouvriers, et de Soeur Restituta Kafka, martyrisée par les nazis à qui elle a résisté héroïquement – a insisté sur l’importance de la «crédibilité» des chrétiens.

L’Eglise n’a pas besoin de catholiques à temps partiel

«L’Eglise d’aujourd’hui, a-t-il lancé, n’a pas besoin de catholiques à mi-temps». Les trois béatifiés a-t-il indiqué n’ont pas été «des chrétiens de pure convention, reproduits en série, mais chacun a été, par son témoignage, un chrétien authentique et unique». Et d’insister sur la crédibilité nécessaire des messagers pour que le message soit socialement pertinent. «Ainsi, la nouvelle évangélisation commence avec nous, à partir de notre style de vie. (…) La juste profession de foi doit être accompagnée pas une juste conduite de vie. L’orthodoxie requiert l’orthopraxie».

Appel au dialogue et à l’unité des évêques

Sans référence directe au contexte polémique de l’Eglise autrichienne, il a ajouté que malgré les défauts et les ombres, il y a toujours dans l’Eglise des hommes et des femmes, dont l’existence a mis en lumière la crédibilité de l’Evangile. Après s’être adressé à la foule des fidèles, le pape à déjeuné avec les évêques, leur laissant un message écrit où il insiste à la fois, sur l’unité des évêques entre eux, mais aussi sur l’importance du dialogue, comme de ses limites.

«Il arrive, a-t-il observé, que nous traversions des périodes où il est difficile de témoigner de la joie (…) et que l’enchevêtrement des problèmes épineux rend particulièrement difficile l’exercice de notre ministère pastoral parce que l’on est exposé aux malentendus et aux incompréhensions». C’est «une expérience douloureuse», témoigne Jean Paul II. Second conseil de Jean Paul II: que chacun des évêques fasse savoir à son confrère «qu’il n’est pas seul». Sinon, note le pape, «à la place de l’harmonie, c’est une confusion bruyante qui s’installe». Si l’évêque reçoit individuellement une forte «responsabilité pastorale», celle ci ne va sans la nécessité d’une forte unité à l’intérieur du corps épiscopal.

Enfin, dernière voie pour sortir de la crise, le dialogue, en l’occurrence «le Dialogue pour l’Autriche», grand mouvement institué par cette Eglise et qui trouvera son achèvement cet automne. Le pape l’encourage tout en posant toutefois en préalable les conditions de cette démarche. «Le dialogue dans l’Eglise n’est jamais une pure forme d’ouverture vers le monde et non plus une forme d’adaptation superficielle. (…) Il serait trop aplati s’il avait une simple dimension horizontale, se limitant à un échange de points de vue où à une simple confrontation stimulante. Le dialogue doit en effet s’ouvrir à une dimension verticale, qui le conduit vers le Sauveur du monde».

Le dialogue peut aussi échouer, parce qu’au lieu de porter à la vérité et à l’entente, «il ne va pas au-delà d’un discours sans substance, qui pour finir, se désintéresse de la vérité.» Pour le pape, «sans la disponibilité à se convertir à la vérité, tout dialogue s’épuise. S’abaisser à un compromis serait une plaisanterie, parce que l’on doit garantir que le consensus des parties n’est pas seulement une apparence, ou un calcul, mais qu’il naît du coeur».

L’interférence des médias dans les débats internes de l’Eglise

Avant de conclure, le pape a mis en garde contre deux dangers qui menacent le dialogue. Le premier est «la prétention de penser que l’on a toujours raison», le second vient des interférences de l’opinion publique alors que le dialogue est encore en cours. «L’Eglise de notre temps s’efforce de devenir toujours plus une maison de verre, transparente et crédible. Et c’est un bien. Mais comme toute maison possède des pièces particulières, qui ne sont pas tout de suite ouvertes à tous les visiteurs, ainsi en est-il du dialogue à l’intérieur de l’Eglise, où existent des pièces réservés. (…) La réussite du dialogue est en effet en danger s’il se déroule en présence de personnes qui ne sont pas qualifiées ou qui ne sont pas suffisamment préparées ou avec l’engagement, pas toujours impartial, des médias. Un engagement précipité et inadéquat de l’opinion publique, peut perturber sensiblement un processus de dialogue en soi prometteur».

Avant de quitter Vienne dimanche en fin d’après-midi, le pape a visité un hospice de malades et d’infirmes où il a souligné le sens de telle souffrances dans une société en proie au mythe moderne de l’efficacité et de la consommation. Insistant une nouvelle fois sur le respect de la vie, il a conclu que le soin et l’assistance des personnes proches de la mort «sont l’un des modes les plus significatifs de la crédibilité ecclésiale.» (apic/kap/imedia/jmg/be)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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