Suisse

Vincent Perritaz: " La marche m'a imposé le retour à l'essentiel»

A vingt-six ans, Vincent Perritaz, de Fribourg, est une des rares personnes à avoir fait le pèlerinage de Rome par la Via Francigena, à l’aller et au retour. Au-delà des millions de pas, l’ancien garde suisse a surtout marché à la découverte de lui-même. «La marche m’a imposé le retour à l’essentiel».

Parti de Rome, le 1er juin 2019, Vincent Perritaz est arrivé à Fribourg, 37 jours plus tard le 7 juillet. Depuis la rentrée, il a rejoint les bancs de la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. Attablé à la mensa, le jeune homme, a raconté à cath.ch son périple, mais surtout son aventure intérieure. Il n’en n’était pas à son coup d’essai, puisqu’il avait déjà fait le chemin de St-Jacques de Compostelle et la Via Francigena de Fribourg à Rome.

Vincent Perritaz de retour dans sa ville de Fribourg | © V. Perritaz

Commençons par le début. Quel est le chemin qui vous a conduit à la Garde suisse au Vatican?
Après ma maturité fédérale, j’ai immédiatement enchaîné avec mon service militaire. En sortant de l’armée, je me suis lancé dans l’idée de faire seul le chemin de St-Jacques de Compostelle. Je n’avais pas de motivation religieuse. Je m’étais plutôt éloigné de Dieu et de la foi. J’étais parti surtout avec un grand orgueil, voulant prouver à moi-même et au monde que j’étais capable de le faire. Ce n’était pas si simple. Le chemin m’a fait vivre une véritable humiliation. C’est en marchant que j’ai redécouvert l’existence de Dieu et sa présence dans ma vie. Cela a été une conversion.
Pour redécouvrir la foi, je me suis dit alors que le meilleur endroit ne pouvait être que Rome en tant que centre du catholicisme, avec la présence du pape. Comme je remplissais les critères pour être garde suisse, je me suis dit: ‘pourquoi pas?’ Sur la lancée de Compostelle, j’ai donc repris la route à pied, cette fois-ci vers Rome, sur la Via Francigena.

La Garde suisse est d’abord un service de sécurité, avec une hiérarchie et une discipline stricte. Cela n’a pas grand-chose à voir avec la liberté du marcheur.
Le cadre ne me dérangeait pas puisque j’avais déjà l’entraînement de l’armée suisse. En outre, au sein de la Garde, la relation avec la foi et avec la personne du pape est assez forte. Nous vivons au rythme du Saint-Père. Nous avions un aumônier très actif. Et la foi se transmet aussi à travers les visiteurs du Vatican venus des quatre coins du monde.

Le garde suisse Vincent Perritaz salue le président de la Confédération Alain Berset | © V. Perritaz

Vous insistez volontiers sur votre lien avec le pape.
L’attachement au pape François est double. A travers sa personne et à travers son ministère. Je trouve qu’il mérite vraiment son titre de ‘serviteur des serviteurs de Dieu’. Je suis admiratif face ce vieil homme qui se donne autant pour l’Eglise. Lors des célébrations, lorsque nous sommes immobiles et moins concentrés sur la sécurité, nous pouvons aussi écouter son message. Il sait s’adresser à tous dans un langage très simple.

Au bout de trois ans à Rome, vous décidez cependant de partir.

J’ai compris que je n’avais pas la vocation d’être garde toute ma vie. Je me sentais bien, mais je devais faire autre chose. Partir n’a pas été facile. J’avais un peu peur de quitter le certain ‘confort’ d’une vie bien encadrée. Assez naturellement, l’idée de rentrer à pied s’est une nouvelle fois imposée à moi. C’était à la fois quelque chose de grand et de très simple: mettre un pied devant l’autre. Cette marche signait aussi un changement de lieu et de vie. Venu à pied, je rentrais à pied pour boucler la boucle.

Au-delà de son aspect physique, la marche a eu, pour vous, une autre dimension.
Oui celle d’un retour à soi-même. L’humain a toujours peur de l’inconnu et cherche donc à tout gérer, à tout prévoir. Renoncer à planifier les étapes et les logements a été une expérience du lâcher-prise ou de la confiance en la Providence. Il s’agit d’accepter de renoncer à tout contrôler soi-même. C’est une vraie épreuve. J’étais souvent enragé de ne pas atteindre mon objectif, de devoir lutter contre les éléments contraires. La marche a été le moyen de se détacher. Ce n’est pas: ‘je m’en fous et je laisse Dieu faire’. La marche a son aspect physique. Elle demande un effort, impose des privations. Ce n’est pas la passivité. Contempler est une action.

La Toscane offre de magnifiques paysages | Vincent Perritaz

Lors d’un parcours long de 37 jours, il faut aussi savoir se contenter de peu.
La marche m’a imposé ce retour à l’essentiel. Le monde nous nourrit de bonheurs périssables. Ces choses-là finissent par nous prendre complètement. J’avais un téléphone portable, mais uniquement pour prendre ou donner de mes nouvelles. J’ai éprouvé la gratitude de retrouver des choses simples, un toit, un lit, une rencontre, un repas. Le pape François nous dit d’être reconnaissant d’avoir de l’eau chaude pour se laver. Rien ne nous est dû.

Ce sont aussi de longs moments de solitude.
Je suis plutôt de caractère assez solitaire. La solitude a deux faces. D’une part, je suis tranquille, personne ne me dit quoi faire, personne ne m’embête, si j’ai envie ou pas de marcher. Je garde l’esprit libre. De l’autre, je n’ai personne à qui parler ou qui peut m’aider. En cas de problème, je dois trouver la solution moi-même. Personne ne m’encourage. Mais partir seul m’a ouvert d’autres perspectives intérieures. Le silence de la marche ne m’a pas laissé d’échappatoire.

Les interminables rizières de la plaine du Pô | © V. Perritaz

Votre sac était très léger: quelques habits, un peu de nourriture.
C’est très pratique. Plus le sac est léger, plus on marche facilement. Mais encore une fois, c’est une métaphore de la vie. Il ne faut pas se charger de choses futiles. J’avais trois livres avec moi: une Bible, Sous le soleil de Satan de Bernanos et un fascicule pour suivre la liturgie de la messe. Légers en poids, mais lourds en signification. On connaît les évangiles qu’on lit le dimanche, mais les relire de bout en bout permet de les redécouvrir autrement. Bien souvent, je n’avais pas d’autres distractions que la lecture de la Bible. En outre, en marchant, j’avais le loisir de méditer ce que j’avais lu.  

Comment s’est passé votre retour à la vie d’étudiant?
Depuis mon départ à l’armée après le bac, j’ai interrompu ma vie d’étudiant pendant cinq ans. J’avais un peu d’appréhension. Mon cerveau était-il prêt à engranger tant de nouvelles choses? Le choix de la théologie s’expliquait dans la continuité de ma première conversion sur le chemin de St-Jacques. Je veux mieux comprendre Dieu, pour mieux l’aimer. Après deux mois, j’ai l’impression d’avoir fait le bon choix. Je veux aussi apprendre pour mieux transmettre.

Aujourd’hui transmettre la foi n’est pas facile et se heurte à des obstacles.
Quand on s’approche de Dieu, on a d’abord l’impression de devoir renoncer ou perdre beaucoup de choses. La richesse ne se découvre qu’après. Et elle est bien plus grande que ce que j’ai dû ‘sacrifier’. Mais il m’a fallu beaucoup d’étapes pour y arriver.

Appartenir une Eglise en crise, frappée par les sandales et la contestation, n’est pas évident.
Nous étudions actuellement en cours un passage de l’évangile de Luc (9.26) où Jésus d’adresse à ses disciples: «Celui qui rougira de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui quand il viendra dans la gloire.» Je ne dois pas avoir honte de ma foi. Croire en Dieu n’est pas idiot. Au contraire, l’intelligence nous amène à Dieu.
En fait, je ne me fais pas tant de soucis pour l’Eglise, mais pour la société qui rejette Dieu et qui court à son auto-destruction. Etre chrétien c’est aller à contre-courant. Je connais beaucoup de gens à la foi sincère, et cela me rassure. Je n’ai pas besoin d’être théologien pour être chrétien, mais cela m’aide à le partager avec d’autres jeunes. (cath.ch/mp)

Vincent Perritaz a fait le trajet aller et retour à pied de Fribourg à Rome | © V. Perritaz
13 novembre 2019 | 16:00
par Maurice Page
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