«Vous voulez préserver l’Amazonie ? Mangez moins de viande !»

Brésil: Rencontre avec le Père Edilberto Sena, militant de la cause environnementale en Amazonie Interview Jean-Claude Gerez

«Chers auditeurs de Radio Rural, Bonjour. Aujourd’hui, je vais vous parler de la honte qui s’est abattue sur l’Université de notre bonne ville de Santarem. Y a-t-il en effet un autre mot pour qualifier la légèreté avec laquelle les dirigeants de cette institution ont accepté que leur département archéologie soit financé par l’entreprise Cargill, alors que cette même entreprise a bâti en toute illégalité ses installations portuaires sur un site archéologique de la plus haute importance ?»

Bienvenue sur les ondes de Radio Rural AM, à Santarem, une ville de 500’000 âmes, située au cœur de l’Amazonie brésilienne. Au micro, le Père Edilberto Sena, la soixantaine, l’un des animateurs de radio les plus redoutés du Brésil. Entretien avec un religieux au verbe haut.

Fondateur du Front pour la Défense de l’Amazonie (FDA), militant écologiste infatigable qui collabore avec Greenpeace, celui qui a été ordonné prêtre en 1971 délivre chaque jour sur les ondes ses éditoriaux sans concession. Né il y a 60 ans à 45 km de Santarem au sein d’une famille de 12 frères et sœurs, l’Amazonie et ses habitants, son coin de pays, lui tiennent particulièrement à cœur. Le Padre Edilberto, religieux adepte de la théologie de la libération, a étudié aux Etats-Unis au Collège franciscain de Quincy, en Illinois. Il est aujourd’hui prêtre diocésain incardiné dans le diocèse de Santarem.

Ses cibles ? Pêle-mêle, les forestiers illégaux, les politiciens «indignes», les «élites économiques et sociales» et surtout les producteurs de soja, responsables à ses yeux de la disparition progressive de la forêt amazonienne. Avec un morceau de choix: Cargill, la multinationale américaine que le Père Edilberto n’a pas hésité à attaquer en justice.

Apic: Depuis son implantation en 2003 à Santarem, Cargill est la cible d’attaques de nombreux défenseurs de l’environnement, dont le Front pour la Défense de l’Amazonie (FDA) dont vous êtes le fondateur. Pourquoi ?

Père Sena: L’entreprise américaine Cargill s’est implantée de manière illégale. Elle a construit un terminal de chargement du soja sur un site archéologique. Or, la Constitution brésilienne spécifie que dans ce cas, l’entreprise doit réaliser au préalable une étude d’impact environnemental. Ce qui n’a pas été fait. Pire, Cargill a bénéficié de l’appui de l’élite économique et politique de l’Etat brésilien. Nous avons donc engagé des poursuites judiciaires pour invalider cette implantation et… quatre ans plus tard, en 2007, la justice a rendu un jugement contradictoire. Elle a reconnu que l’entreprise s’était installée de manière illégale, mais elle a permis à cette dernière de continuer son activité, l’obligeant simplement à réaliser une étude d’impact environnemental à posteriori.

Apic: Les défenseurs de l’Amazonie font de Cargill l’un des principaux responsables de l’avancée du soja et de la déforestation. Pourtant l’entreprise ne plante aucun pied de soja…

Père Sena: C’est vrai, Cargill ne plante pas de soja, mais elle garantit et stimule l’invasion de la frontière agricole et amène de très nombreux producteurs à venir s’installer dans la région. Depuis la fin du XXème siècle, notamment à cause de la crise de la vache folle et du boum économique en Chine, le soja est devenu un produit très prisé, dont la rentabilité a grimpé en flèche. Du coup, le Brésil, 2ème producteur mondial et pays disposant du plus grand espace potentiel pour sa production, s’est transformé en «Eldorado» pour les grandes entreprises agroindustrielles. La progression géographique du soja est d’abord partie des Etats du Sud du Brésil (Rio Grande do Sur, Parana, Mato Grosso do Sur) puis s’est développée vers le Nord et a donc fini par atteindre l’Amazonie.

Apic: Mais pourquoi un port à Santarem ?

Père Sena: Il fallait résoudre le problème logistique, à savoir transporter la production, notamment vers l’Europe. Santarem s’est imposée naturellement car la ville se situe à seulement deux jours de navigation de Belém, porte d’entrée de l’Océan Atlantique, et parce que son port est suffisamment profond pour accueillir des bateaux d’une capacité de 50’000 tonnes. Il faut savoir que le soja est une plante complètement exotique pour l’Amazonie. Cela veut donc dire que s’il n’y avait pas le port de Cargill à Santarem, il n’y aurait pas de plantation de soja dans la région. Car ce serait impossible de transporter les productions de grains de l’Amazonie vers les ports du Sud du Brésil, beaucoup trop éloignés.

Apic: Vous évoquez les appuis, notamment politiques, dont aurait bénéficié cette entreprise pour s’implanter. Cela veut-il dire que les politiciens brésiliens sont du côté de ceux qui détruisent la forêt Amazonienne ?

Père Sena: Malgré les discours officiels destinés à rassurer la communauté internationale, les politiques brésiliens agissent contre la protection de la forêt amazonienne. Ainsi, en ce moment, les parlementaires débattent de la possibilité de légaliser le grilagem (1) des terres en Amazonie. Par ailleurs, il faut se rappeler que le président Lula a fait adopter le «Plan d’Accélération de la Croissance» (PAC), pour permettre au pays de développer son économie, notamment à travers l’agro-industrie. Avec cette démarche purement économique, le gouvernement justifie notamment la déforestation illégale, l’invasion du soja en Amazonie, et la création de méga centrales hydroélectriques qui entraînent une énorme destruction environnementale et sociale.

Apic: En même temps, le gouvernement Lula a voté un plan «Déforestation zéro» à l’horizon 2015, doté de 15 millions d’euros…

Père Sena: C’est bien la contradiction de ce gouvernement ! Quand il est arrivé au pouvoir, Lula a voulu satisfaire les «Grecs» et les «Troyens». Les «Grecs», il les a contentés en nommant Marina da Silva, ministre de l’Environnement, une femme respectée, spécialiste de l’environnement et originaire de l’Amazonie. Les «Troyens», eux, ont été nommés à des postes clés comme ceux de l’Agriculture, de l’Industrie, de l’Economie et des Finances. Résultat, Marina da Silva a démissionné au bout de cinq ans, après s’être rendu compte qu’elle était en train de perdre son combat face aux multinationales car elle n’avait pas les moyens d’agir. Elle a préféré garder son honneur et sa crédibilité. Elle a été remplacée par Carlos Minc, grand communicateur, mais peu efficace. Or, en face, les ministères de l’Agriculture et de l’Economie n’ont jamais été aussi puissants.

Apic: Les organismes de l’Etat, tel l’Institut Brésilien de l’Environnement et des Ressources Naturelles Renouvelables (IBAMA), qui lutte contre la déforestation en Amazonie, ont-ils une crédibilité ?

Père Sena: L’IBAMA, comme l’Institut National de la Réforme Agraire (INCRA) ou d’autres organismes gouvernementaux, fait ce qu’il peut avec les maigres moyens dont il dispose. Par exemple, lors de sa prise de fonction, Carlos Minc a annoncé la création de 1’500 postes de fonctionnaires de l’IBAMA pour l’Etat du Para, un Etat grand comme la France. Mais le gouvernement a très vite divisé par deux cette prévision. Or, rien que pour la région de Santarem, l’IBAMA a besoin de 300 fonctionnaires pour remplir sa mission de base qui consiste à vérifier la légalité des terres occupées et prévenir la déforestation.

Apic: Quel est le rôle de Radio Rural dans votre combat ?

Père Sena: Radio Rural est une radio militante, dont la ligne éditoriale repose sur quatre points: l’éthique dans l’information, l’engagement pour l’éducation à la citoyenneté, l’évangélisation en tant que radio d’Eglise et, enfin, la priorité à l’auditeur. Notre militantisme ne se limite pas seulement à la protection de la forêt, mais à tout ce qui est lié à cette région, comme sa dimension humaine et culturelle. Nos programmes sont donc largement axés sur l’éducation à l’environnement et sur les cultures des peuples amazoniens. Nous organisons de nombreux débats et laissons largement la parole aux auditeurs.

Depuis l’an dernier, nous avons commencé à mutualiser les moyens éditoriaux de huit radios locales disséminées sur l’ensemble de l’Amazonie brésilienne. Cela donne un journal quotidien d’information de 15 minutes et un débat hebdomadaire qui aborde les enjeux des grands projets, notamment hydro électriques, prévus en Amazonie. Nous travaillons aussi beaucoup sur l’aspect «dénonciation de crimes environnementaux». Mais comme nous ne disposons que de faibles infrastructures, en particulier en ce qui concerne internet, nous avançons doucement.

Apic: Quelles sont vos ressources ?

Père Sena: Quelques rares bienfaiteurs et un peu de publicité ! Mais pas n’importe qui. Evidemment, on n’accepte pas de publicité de la Cargill, ni des exploitants de mines ou des forestiers, ni d’entreprises qui ont été condamnées pour travail esclave. Cette fermeté nous a permis de gagner le respect de nos auditeurs, mais provoque également de violentes migraines lorsqu’il s’agit d’équilibrer les comptes !

Apic. A l’instar de nombreuses autres personnes qui luttent pour dénoncer les crimes environnementaux commis en Amazonie, êtes-vous menacé pour votre activisme ?

Père Sena: Il y a trois ans, j’ai été menacé de mort par deux jeunes hommes qui dialoguaient sur internet. Leurs échanges ont été publiés dans la presse écrite et il y a eu alors d’innombrables manifestations de solidarité. Dans cette même période, nous avons également reçu plusieurs prix nationaux et internationaux pour notre lutte pour la défense de l’Amazonie (2), ce qui nous a conféré un statut plus public. Je suis peut-être naïf, mais je n’ai jamais changé de comportement. Je continue à marcher sans protection dans la rue et à critiquer ceux qui le méritent sur les ondes.

Apic: Père Sena, comment, en Europe, peut-on lutter contre la déforestation et l’avancée du soja en Amazonie ?

Père Sena: En réduisant la consommation de viande ! Parce qu’un Européen qui mange de la viande provoque indirectement le développement des cultures de soja en Amazonie. Et donc de la déforestation. JCG/JB

(1) Le «grilagem» est une appropriation illégale de la terre, rendue possible par la présentation de faux titres de propriété. Le projet de loi consiste donc à légaliser tous ceux qui occupent actuellement des terres et qui sont à même de présenter des titres de propriétés… vrais ou faux !

(2) Le Père Sena a été récompensé par l’Ordre des avocats brésiliens du Pará (un prix remis en 2004 à la religieuse américaine Dorothy Stang, assassinée en janvier 2005 à Anapu). Il a été menacé de mort avec le Père José Boeing, président de la Commission des droits de l’Homme de Santarém.

Des photos de ce reportage peuvent être commandées à l’agence apic: tél. ++41 (0)26 426 48 01 ou jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/jcg/be)

19 août 2009 | 12:01
par webmaster@kath.ch
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