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William Clapier: «Contempler la Création nous sauvera»

Pour l’essayiste et théologien français William Clapier, un changement de cap civilisationnel est nécessaire pour la survie de l’humanité. Dans son livre «Effondrement ou révolution?» (Le Passeur, 2020), il appelle à retrouver notre connexion au Vivant, principalement par une démarche contemplative.

Réchauffement climatique, destruction de la biodiversité, érosion des sols, inégalités de richesses, délitement social… William Clapier réalise, dans Effondrement ou révolution-Fin du monde ou fin d’un monde…Un appel au sursaut spirituel, un constat plutôt sombre de l’état de notre planète. Il explique son espérance toutefois présente que l’humanité prenne la voie d’une véritable spiritualité, seule à même de nous sortir de la spirale d’autodestruction dans laquelle nous nous sommes enfermés.

Dans votre livre, vous énumérez les nombreux dangers qui menacent la planète et la civilisation. Mais quel est selon vous le plus urgent à traiter?
William Clapier: C’est une question difficile. Parce que nous faisons face à quelque chose d’inédit, qui dépasse notre entendement. Une situation tellement énorme que l’on a du mal à en avoir une vision d’ensemble. Par où commencer quand tout est lié? Comme le rappelle le pape François dans Laudato si’. Notre approche doit être globale, aucun aspect ne peut être négligé.

«Par où commencer quand tout est lié? Comme le rappelle le pape François dans Laudato si’»

Toutefois, l’urgence des urgences, c’est certainement le «mur climatique». Le dépassement probable des 1,5 degré, voire des 2 degrés entraînerait des catastrophes en chaînes qui pourraient échapper complètement à notre contrôle. Ce que le pape François souligne avec gravité dans sa dernière lettre du 1er septembre 2020, Réparer la Terre. La réponse implique une mobilisation générale et urgente de tous les secteurs de la société.

Vous dénoncez le risque environnemental, mais vous n’êtes vous-mêmes pas un scientifique. Comment justifiez-vous vos positions?
Il est vrai que je n’ai pas une formation strictement scientifique. J’ai un diplôme en théologie. Mais j’ai toujours eu une sensibilité écologique. A l’occasion d’une longue période d’hospitalisation, j’ai commencé à me renseigner sur la situation environnementale. Pendant les trois années de mon séjour en milieu médical, j’ai lu énormément sur le sujet et l’un des motifs de mon livre était de partager le résumé de ces connaissances acquises.

Ces lectures vous ont donc persuadé que quelque chose ne tournait pas rond…
C’est le moins qu’on puisse dire. J’ai épluché les sources les plus crédibles disponibles, notamment les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ceux du WWF, les articles des revues scientifiques les plus fiables. Et les données que j’ai collectées s’accordent toutes sur un diagnostic d’urgence extrême. J’ai aussi compulsé les rares sources «climato-négationnistes». Et il m’est apparu évident qu’elles ne faisaient pas le poids face à la quasi unanimité scientifique existant quant à la réalité du réchauffement climatique et ses conséquences désastreuses. Aujourd’hui, il est urgent de ne plus se mentir. Et, comme le disait Marie-Dominique Molinié (à la suite du philosophe Günther Anders), il faut que nous ayons «le courage d’avoir peur». De cette peur saine, qui nous alarme de façon bienvenue.

Mais cette alerte a déjà été lancée dans Laudato si’ en 2015. Quelle ‘plus-value’ pensez vous apporter face à l’encyclique du pape François.
Laudato si’ a été une de mes principales sources spirituelles pour écrire ce livre. C’est vrai que je délivre globalement le même message que le pape, mais tout en y adjoignant des données précises et chiffrées qui donnent du poids au diagnostic. Mais cela ne me dérange pas de relayer un message déjà maintes fois prononcé. Il est certainement utile de répéter ce que tout le monde doit à présent entendre.

«Mon message n’est pas de dire ›nous sommes foutus’, mais ›mobilisons-nous’»

Que diriez-vous à ceux qui pourraient vous qualifier de «prophète de malheur»?
Woody Allen a dit que ce qui différencie l’optimiste du pessimiste, c’est que le pessimiste connaît mieux la question. Effectivement, l’annonce de l’état catastrophique de notre planète n’est pas une nouvelle réjouissante. Mais est-ce que pour autant nous devons la taire? Mon message n’est pas de dire «nous sommes foutus», mais «mobilisons-nous» maintenant, sans tarder, pour nous en sortir. L’être humain est toujours rétif à reconnaître ce qui l’oblige à quitter sa zone de confort.

Justement, pour continuer sur la voie actuelle, on nous dit que si nous abandonnons la croissance, tout notre système s’écroulera. Qu’en dites-vous?
Tout dépend à mon sens de ce qu’on appelle «croissance». Selon l’acception du système dominant, il s’agit de la simple croissance du Produit intérieur brut (PIB). C’est à vrai dire un concept qui n’est pris en compte que depuis les années 1930. La méprise est que cette «croissance», qui est une comptabilité de la richesse économique d’un pays, est présentée comme l’unique indicateur de bien-être et de bonheur de la population. C’est une forme de réductionnisme anthropologique.

Il faudrait intégrer d’autres critères pour évaluer la qualité de vie. Le Bhoutan a par exemple introduit un indice, qui fonctionne bien, de «Bonheur national brut», qui prend en compte aussi bien l’état de l’économie que de l’environnement, de la santé ou encore de la politique. Par ailleurs, il est observable que la «croissance» selon le système dominant n’est plus synonyme de plein emploi, de pouvoir d’achat et de qualité de vie. Quelle est votre qualité de vie si vous résidez dans un environnement complètement pollué qui vous rend malade?

Il devient de plus en plus évident qu’il faut accepter une certaine forme de décroissance dans l’indice de consommation, pour sortir de la culture du déchet, et soutenir une croissance des valeurs humaines. Il est du reste illogique d’imaginer une croissance illimitée dans un monde limité.

«Il faut accepter une certaine forme de décroissance dans l’indice de consommation, pour sortir de la culture du déchet»

Au centre de la mentalité du profit à tout prix, semble se trouver la théorie du «ruissellement», selon laquelle le profit de quelques uns bénéficierait finalement à tous. Cette thèse est-elle défendable?
Les théories du «ruissellement» ou du «gâteau à partager» soutiennent depuis des décennies l’accroissement du chiffre d’affaires des élites économiques. La réalité sociale invalide sans appel ces théories faussement altruistes. Il suffit de constater que leur application a creusé les inégalités sociales depuis 50 ans. Le pape François en parle avec raison comme d’une conception «magique» du marché. Des personnalités qui sont loin d’être des «révolutionnaires gauchistes», telles que Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Attali ou encore Alain Minc, ont dénoncé ces théories en soulignant le grave danger du creusement des inégalités sociales.

Vous expliquez dans votre livre les mécanismes psychologiques et sociaux de «déni» face à la catastrophe environnementale. Peut-on faire un parallèle avec le «négationnisme» actuel face à la pandémie de coronavirus?
Il existe certainement des liens entre les populations «corona-sceptiques» et «climato-sceptiques». Il y a notamment à la base de cela des préjugés socio-politiques. Le combat écologiste est ainsi directement associés aux milieux «de gauche».  Ce qui est une caricature fort dommageable pour la cause de la «sauvegarde de notre maison commune». Toutefois, il importe, par-delà la crise pandémique actuelle, de ne pas oublier la crise autrement plus inquiétante qu’est celle du dérèglement climatique et du déclin vertigineux de la biodiversité, de notre mode de vie pollueur et prédateur du Vivant. Le coronavirus ne doit pas oblitérer la nécessaire mutation sociétale.

Un autre facteur important du «déni» est d’ordre psychologique. Il s’agit de notre difficulté à penser quelque chose qui n’est encore jamais arrivé : la possibilité d’un «collapse» (effondrement) de la civilisation humaine. Lorsqu’un événement n’est pas inscrit dans la mémoire collective, cela peine à susciter une réaction et un changement de comportement. Plus fondamentalement, comme je l’ai dit auparavant, l’être humain est fait de telle sorte qu’il a de la peine à accepter les récits qui menacent sa zone de confort, qui dérangent son mode de vie. Cela explique aussi certainement les réactions hostiles face aux mesures contraignantes prises dans le cadre de la pandémie.

Mais vous allez jusqu’à faire intervenir la biologie…
Il y a aussi une explication neurologique au refus du changement de mode de vie récemment mise en évidence par le neurobiologiste Sébastien Bolher. Elle fait entrer en jeu la partie du cerveau que l’on appelle le striatum, qui est un agent de sécrétion de la dopamine, la molécule dispensatrice du plaisir. La nature humaine est ainsi faite, qu’elle en réclame toujours plus. D’où la propension humaine à l’avidité et à la cupidité. Il nous est cependant possible de discipliner ces mécanismes hormonaux. L’une des voies est la méditation. La dimension spirituelle est la clé pour nous faire dépasser notre part d’animalité qui nous amène vers des comportements compulsifs autodestructeurs.

Vous soutenez donc qu’un sursaut spirituel est nécessaire. Pourtant, bon nombre de «climato-sceptiques» viennent de milieux religieux…De quel type ce renouvellement spirituel devrait être?
Il ne suffit pas d’être croyant au sens religieux du terme pour s’ouvrir à la réalité désastreuse de la planète et développer une «éco-sensibilité». Il suffit de voir la frileuse réception de Laudato si’ au sein de l’Eglise catholique. Une réserve qui peut être expliquée également par de nombreux préjugés, notamment que «l’écologie» serait réservée à quelques militants marginaux de la sphère politique, qu’elle s’apparenterait à une sorte de religiosité «concurrente» du christianisme, ou encore qu’elle ne serait que l’affaire des scientifiques.

«L’être humain est fait de telle sorte qu’il a de la peine à accepter les récits qui menacent de sa zone de confort»

Pourtant, la cause de la Création est profondément enracinée dans la longue tradition chrétienne jusqu’en sa source biblique, à travers de nombreux témoins, notamment des Pères de l’Eglise.

Ce renouvellement spirituel capable de nous ouvrir la voie de l’urgent relèvement civilisationnel, de nous sauver, passe par le recouvrement de notre lien vital avec la nature, le Vivant. Il ne s’agit pas de délaisser la Révélation du Christ, mais de communier au regard de Dieu sur sa création.

Mais comment faire, concrètement?
Pour retrouver ce sens esthétique et contemplatif, l’une des voies est de réapprendre à contempler silencieusement la création, de cultiver les immersions en pleine nature, les marches en montagne ou en bord de mer, de favoriser un contact aimant avec le Vivant.  »Ce que je sais des sciences divines et de l’écriture sainte, je l’ai appris dans les forêts et dans les champs», disait Bernard de Clairvaux. Contempler est l’âme du sursaut spirituel qui nous sauvera de la déroute éthique et morale actuelle de notre système. En fin de compte, la conversion évangélique au XXIe siècle sera «humaniste et écologique» ou ne sera pas. (cath.ch/rz)

Essayiste, conférencier, théologien, né à la foi au contact des spiritualités orientales, William Clapier a approfondi dans une vie religieuse l’oraison carmélitaine avant de s’investir dans le dialogue interspirituel et les débats socio-écologiques. Engagé dans l’action éco-citoyenne et les questions de société, il anime un atelier de méditation et un groupe chrétien de réflexion et de prière. Il est l’auteur de nombreux essais dont Quelle spiritualité pour le XXIe siècle? (Presses de la Renaissance, 2018) et Effondrement ou révolution? Etat d’urgence spirituelle pour un monde durable et désirable (Le Passeur, mars 2020).

William Clapier est théologien et essayiste | © DR
8 septembre 2020 | 17:00
par Raphaël Zbinden
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