Zaïre: le scandale d’un pays en plein désastre (130594)
Bilan sans complaisance de «Justice et Paix» France
Kinshasa/Paris, 13.5.94(APIC) Membre consultant de «Justice et Paix» France, Jean-François Ploquin, qui vient de rentrer d’une mission au Zaïre,
dresse l’état des lieux de ce pays. Sans complaisance aucune, après l’avoir
sillonné et rencontré de nombreux acteurs de terrain, en particulier des
Commissions diocésaines Justice et Paix. Bilan et constat du désastre économique et politique d’un pays pourtant doté de richesses colossales.
L’ancien Congo belge, le plus grand pays francophone du monde par sa superficie, est un géant africain. Vaste comme l’Europe des Douze, aussi peuplé, avec ses 42 millions d’habitants, que la Côte d’Ivoire, le Cameroun,
le Tchad, la République centrafricaine, le Congo et le Gabon réunis, il occupe de surcroît, sur le plan géostratégique, une position de verrou de
l’Afrique centrale qui lui a valu d’être longtemps choyé par le camp occidental.
Le Zaïre, c’est encore des richesses naturelles colossales: diamant, or,
argent, cuivre, cobalt, zinc, manganèse, fer, plomb, étain, tungstène, pétrole, hydroélectricité (13% du potentiel mondial, le seul barrage d’Inga
pouvant couvrir les besoins annuels de la France en électricité), mais aussi bois tropicaux (un tiers de la forêt africaine), plantes médicinales,
hévéa, café, thé, huile de palme, coton, riz, maïs, élevage et pêche…
A ces ressources s’ajoute le potentiel humain: une population jeune
(plus de la moitié de moins de 20 ans), une grande variété culturelle. une
élite, mais souvent réduite, en raison de la crise, à chercher ailleurs où
s’épanouir, un fort dynamisme agricole et commerçant dans certaines régions.
Un pays pillé
Mais le Zaïre, c’est aussi, en PNB par habitant du moins (150 dollars
contre 170 pour la Somalie et 3’000 pour le Gabon), un des pays les plus
pauvres du monde. «Scandale géologique», le Zaïre est aussi un «scandale
économique»: 10 milliards de dollars de dette extérieure en 1993 et pillage
des richesses par l’oligarchie politico-affairiste ont conduit au désastre
actuel. Au sommet de ce qui reste d’Etat, le maréchal Mobutu, au pouvoir
depuis 1965, entend bien y rester par tous les moyens. Ses atouts? L’argent, la répression, de rares appuis extérieurs, mais aussi la faiblesse
d’une opposition désunie, en panne de stratégie.
Bilan? Désagrégation de l’économie formelle, effondrement des infrastructures de production (la Gécamines, fleuron minier du Zaïre, a vu sa
production de cuivre passer de 450’000 t à 45’000 en quelques années), réseau de transport à l’abandon, télécommunications en panne, enseignement et
système de santé laissés à l’action des Eglises, hyperinflation (8’000% en
rythme annuel), paupérisation continue d’une population qui survit au jour
le jour (un médecin gagne 1,50 f, une bière coûte 4 f, armée dont le gros
des troupes – unités d’élites mises à part – survit grâce au rançonnement
et au brigandage, épidémies de rougeole, dysenterie, choléra, maladie du
sommeil, sans compter la sous-nutrition chronique dans certaines villes et
campagnes. Le tableau est noir et la responsabilité du régime écrasante.
Le bilan est loin d’être exhaustif. Depuis deux ans, des politiciens
sans scrupule, utilisant de vieilles rancoeurs, ont attisé la haine ethnique, au point que 700’000 habitants du Shaba (ex-Katanga) minier ont été
chassés, parce que «non-originaires», tandis qu’à l’Est du pays, au Kivu,
des massacres entre «non-originaires» et «originaires» ont causé la mort de
3’000 personnes.
L’action dans le terrain
Au cours de son voyage, Jean-François Ploquin est entré en contact avec
certains groupes de Justice et Paix dans les villes de Bukavu, Goma, Butembo, Kisangani et Kinshasa. Sur le «chantier Justice et Paix», on trouve
différents types de partenaires: les Commissions, bien sûr, mais aussi des
Associations extra-ecclésiales ou laïques. A Bukavu, ville de 200’000 habitants, fief de l’opposition politique au régime et de la «société civile»,
la Commission Justice et Paix agit dans quatre domaines qu’on retrouve peu
ou prou partout: la formation de juristes et l’information sur les droits
fondamentaux; la visite de la prison et des cachots; le travail de médiation dans les conflits villageois; l’action sociale en faveur des personnes
démunies.
A Goma (150’000 habitants), chef lieu d’une région déchirée par des violences ethniques qui ont causé des milliers de morts, des dizaines de milliers de personnes déplacées et une interruption dramatique des récoltes,
la Commission a lancé un programme de formation et d’information sur des
thèmes en rapport avec l’actualité: non-violence active, réconciliation inter-ethnique, élections démocratiques. Une autre association assure le suivi médical pour des enfants ainsi que l’accueil de détenus sortis de prison
en raison de leur état de santé (deux d’entre eux sont estropiés: on leur a
soudé sur les jambes les fers qui les retenaient prisonniers).
Partout dans le pays des actions semblables sont menées par les diverses
commissions. Tous ces groupes, et bien d’autres encore, luttent contre
l’arbitraire administratif et militaire, interpellent les autorités, procurent une assistance judiciaire gratuite, forment des citadins et des villageois en matière de droits élémentaires. Reste qu’à l’heure des massacres
inter-ethniques au Rwanda, alors qu’on ne voit pas la fin du calvaire des
peuples de Somalie, d’Angola, du Libéria, et donc du Zaïre, notamment, toute vue optimiste sur l’Afrique relèverait de l’illusion. (apic/jp/pr)



