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Zeina Chahine: «La majorité des Syriens sont pour Assad»

La population syrienne soutient largement le président Bachar el-Assad pour avoir «libéré» le pays de la menace islamiste, affirme Zeina Chahine. La Focolarine libanaise, qui travaille auprès d’enfants pauvres de Damas, constate que l’espoir renaît lentement, même si la guerre a dévasté aussi bien les corps que les âmes.

Zeina Chahine, âgée de 35 ans, est arrivée en Syrie en juillet 2017, avec la conviction que Dieu lui demandait de surmonter ses peurs et d’aller aider la population de ce pays. Elle travaille à la Maison des enfants, une institution gérée par l’organisation chrétienne des Focolari, dans le quartier pauvre damascène de Douela. La Maison accueille en ce moment 90 enfants âgés de 6 à 10 ans – 56 chrétiens et 34 musulmans – dont les familles ne peuvent souvent plus s’occuper. Outre les connaissances de base, les enseignants s’efforcent de leur donner de l’amour et de soigner leurs traumatismes consécutifs à la guerre. Le quartier était encore il y a peu un lieu de combat entre le gouvernement syrien et les rebelles. cath.ch a joint Zeina par téléphone au Proche-Orient.

Quelle est la situation actuellement à Damas?
Zeina Chahine: De manière générale, c’est calme. Il y a encore des combats dans trois secteurs au sud de la ville. Mais ce sont des zones éloignées de quelques kilomètres. Nous avons donc un peu moins peur. Même si nous sommes conscients qu’un obus «perdu» peut nous tomber à tout moment sur la tête.

Zeina Chahine | © Zeina Chahine

La vie est quelque peu revenue à la normalité. On a l’impression de mieux respirer. Les enfants ont des examens fin mai et nous avons bon espoir qu’ils puissent étudier et passer les épreuves.

Vous avez vécu des derniers mois difficiles…
Jusqu’en décembre, il y a eu presque chaque jour des bombardements très proches. Le bruit était effroyable, c’était très dur pour les enfants. Un jour, une bombe a explosé à quelques mètres seulement de la maison. J’aurais dû me trouver à cet endroit pour rejoindre mon travail, mais j’avais retardé mon départ de 10 minutes. J’y vois un signe du destin.

Nous avons dû fermer pendant plusieurs semaines, en février, mais le centre a pu rouvrir ses portes en avril.

Comment aidez-vous les enfants dans des situations si traumatisantes?
Les enfants refoulent beaucoup. Souvent, ils n’expriment pas directement ce qu’ils ressentent. Mais l’on perçoit en eux une impatience, une violence. Nous sommes inquiets pour eux car Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste française, dit que tout se joue avant 6 ans. Et certains de nos pensionnaires ont vécu des choses tellement horribles que l’on ne sait pas comment ils vont pouvoir grandir normalement.

«Nous avons pu faire de belles processions de Pâques»

A quels types de problèmes faites-vous face?
Il n’y a pas que la guerre en elle-même qui affecte la population. Souvent, les hommes, les pères de famille, sont partis combattre. Certains ne sont pas revenus, et cette absence est douloureuse pour ces familles, aussi bien financièrement que psychologiquement. Ceux qui sont retournés chez eux sont aussi démolis par ce qu’ils ont vécu et retournent cette violence contre leurs proches. Pour cela, il est important de donner aux enfants de notre centre l’amour et l’attention qu’ils ne peuvent souvent pas avoir dans leurs foyers.

Comment se passe la cohabitation entre enfants chrétiens et musulmans?
Elle se passe plutôt bien à l’intérieur de notre centre, mais l’on ressent que la convivialité est un peu plus difficile qu’avant. Dans la Syrie, en général, on s’aperçoit d’un côté qu’une certaine méfiance s’est installée entre les communautés. Mais de l’autre il faut dire qu’à cause des déplacements des musulmans  vers les quartiers chrétiens, ces derniers ont démontré un accueil favorable et ont offert leur soutien. Les chrétiens de la guerre donnent un tout nouveau témoignage de charité qui touche profondément les musulmans. La Syrie est un pays  «laïc» et la cohabitation entre chrétiens et musulmans était toujours pacifique et cordiale. Il se peut que, à cause de la guerre, on se méfie plus des pseudo-musulmans, des rebelles, des fanatiques, qui n’expriment pas le véritable islam.

Depuis les victoires de l’armée régulière, les chrétiens se sentent en grande sécurité. Et nous avons pu faire, autour de Pâques, de belles processions dans les rues, comme on le faisait dans le passé.

Beaucoup d’enfants syriens sont livrés à eux-mêmes (Photo d’illustration: Jordi Bernabeu Farrus/Flickr/CC BY 2.0)

Les habitants sont donc satisfaits de la reprise en main du pouvoir?
Totalement. Je dirais que la majorité des Syriens sont en faveur d’Assad. Ils lui sont reconnaissants d’avoir libéré le pays des islamistes, avec l’aide des Russes. Le président est soutenu même chez les sunnites, qui pourtant ont subi une grande influence de la part de l’Arabie saoudite pour s’opposer à Assad.

Mais aussi avant la guerre il était populaire, car il avait réussi à vraiment améliorer l’économie et à élever le niveau de vie.

A vous entendre, il n’a que des qualités…
On ne peut pas dire ça. Il faut aussi reconnaître que le pays a des gros problèmes de gestion. Et du côté des chrétiens, certains regrettent les méthodes militaires que le président a utilisées. Mais il a redonné aux Syriens une vie normale et ils sont pour cela prêts à lui passer beaucoup de choses.

Et que dites-vous des armes chimiques lancées sur Douma?
Sur cette question, une enquête est en cours, et je pense qu’il faut attendre ses conclusions. Mais je peux dire, qu’ici, peu de personnes croient que cela s’est vraiment produit. Assad n’était plus censé être en possession d’armes chimiques. Moi, je ne connais pas la vérité, mais je trouve bizarre qu’il ait pu avoir recours à ce genre d’armement alors qu’il était à deux doigts de gagner le terrain.

«Je suis convaincue que la guerre cessera avant fin 2018»

Pourquoi aurait-il voulu se mettre à dos la communauté internationale à ce moment-là? Beaucoup de personnes voient ça comme une manipulation dans le cadre d’intérêts géostratégiques. Mais dans cette guerre, il faut bien avoir à l’esprit que chacun poursuit ses propres intérêts, que ce soit+ les Russes, les Américains, les Saoudiens…et que rien n’est fait de façon désintéressée.

Les tirs de missiles occidentaux n’étaient donc pas opportuns?
Je pense que cela faisait partie d’une stratégie pour satisfaire les alliés des Etats-Unis. Et, à vrai dire, nous avons eu encore plus peur durant les bombardements occidentaux que pendant les combats entre le pouvoir et les rebelles. Réveillés à quatre heures du matin par le bruit infernal, nous avons récité le chapelet jusqu’à l’aube en priant pour notre survie.

Quel espoir avez-vous maintenant?
Je suis tout d’abord convaincue que la guerre cessera avant la fin de 2018. Tout sera ensuite à reconstruire, car les dégâts sont énormes, autant matériellement que psychologiquement. J’espère que les enfants et les jeunes parviendront à surmonter leurs traumatismes et rebâtiront une Syrie juste, où toutes les communautés vivent en harmonie. Nous essayons modestement d’y contribuer avec notre institution.

Un signe de cette renaissance va bientôt se matérialiser, car nous allons pouvoir pour la première fois organiser une excursion de jeux à l’extérieur du quartier. Cela fait des années que les enfants n’en sont pas sortis et ils ont un grand besoin de se défouler. Nous espérons qu’ils arriveront, en se retrouvant hors de leur environnement habituel, à effacer un peu de leur esprit les horreurs de la guerre. (cath.ch/rz)

Les élèves de la Maison des enfants de Damas veulent oublier le temps des bombes | © Maison des enfants
9 mai 2018 | 08:30
par Raphaël Zbinden
Focolari (19), Syrie (377)
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