Homélie du 11 janvier 2026 (Mt 3, 13-17)

Abbé Boniface Bucyana – Eglise Saint-Joseph, Lausanne

Un Dieu qui se fait baptiser par sa créature faible et pécheur ! Un Dieu saint qui est lavé dans les eaux sales du Jourdain ! Un Dieu tout grand qui s’abaisse pour faire comme tout le monde ! Un Fils de Dieu qui choque et surprend pour révéler et réveiller ! Un baptisé qui purifie l’eau au lieu d’en être purifié ! Le baptiste découvre que le Sauveur arrive parmi nous, pour nous, en nous et rien de nous ne lui est étranger !

Au catéchisme, on nous a appris que le baptême était aussi pour nous purifier de nos péchés et leurs séquelles. Bien sûr, il nous incorpore aussi dans l’Eglise, famille des enfants de Dieu. Alors pourquoi, Jésus se fait-il baptiser, Lui qui est sans péché, Lui qui est plutôt l’Agneau de Dieu qui enlève tous les péchés du monde ! Son baptême que nous célébrons en ce dimanche qui suit le temps de Noël, est un baptême de révélation : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma joie », déclare la voix du Père. L’enfant de Noël est révélé comme enfant de Dieu Père en qui il se complait, dont il est fier. C’est le baptême, signe d’appartenance au Père et de relation d’un Dieu trinitaire, du Père, du Fils et de l’Esprit Saint symbolisé par la colombe.

Baptisé pour être envoyé

Ce baptême inaugure aussi la mission publique de Jésus. Cela nous rappelle qu’on n’est pas baptisé juste pour soi-même, mais pour être envoyé, pour une mission divino-humaine. Au nom de notre baptême, à l’exemple du Christ, nous devons être des serviteurs fidèles de cette mission, dite mission baptismale. Et notre service, comme le suggère le prophète Isaïe dans la première lecture, nous oblige à proclamer le droit, la justice, à être la lumière des nations, éclairer tous sans frontières, ouvrir les yeux des aveugles. Pour cela nous devons d’abord ouvrir les yeux de notre cœur pour rester attentifs, disponibles aux attentes de Dieu et celles de nos semblables.

Nous laisser éclairer par l’Esprit Saint

Mais comment proclamer le droit en vérité dans un monde où la volonté de puissance nous laisse sans voix ? Comment offrir les lois de Dieu, la loi d’amour devant la loi du plus fort qui sème la violence et la mort ? Comment ouvrir les yeux des aveugles alors que nous sommes nous-mêmes aveugles ? Autrement dit, nous sommes invités à éviter d’être des aveugles qui veulent guider d’autres aveugles.
Par notre baptême, nous devons nous laisser éclairer par la lumière de l’Esprit Saint pour être des portes flambeaux du Christ, c’est-à-dire ses témoins, les témoins de l’amour de Dieu miséricordieux qui pardonne tous les péchés, et rend les pécheurs sans péché s’ils le demandent et l’accueillent, par et dans la foi baptismale.

Notre mission baptismale, comme nous le rappelle les actes des apôtres, est aussi prophétique, c’est-à-dire parler du Dieu juste et impartial, dire qu’il accueille celui qui le vénère et dont les œuvres sont justes, parler en son nom sans peur, annoncer la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ qui est Seigneur de tous, Roi et Serviteur qui ne méprise, n’écrase, ne condamne personne, Prince de la paix qui peut faire taire les sirènes de la guerre. Il guérit tous les maux et répand le bien là où le mal risque de pulluler dans l’indifférence totale, le mal de la division et la confrontation, le mal de la corruption etde l’exploitation, le mal du mensonge et de la manipulation.

Le baptême de Jésus rapporté dans l’évangile de Matthieu, nous révèle l’appartenance, comme Fils du Père, dans la communion de l’Esprit Saint. Cela fonde notre appartenance lorsque nous sommes baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Le signe de croix, signe d’appartenance rappelle que nous sommes fils et filles du même Père, enfants de la même famille, que par le Fils de Dieu nous devenons frères et sœurs pour une fraternité universelle, que par l’Esprit Saint nos esprits sont reliés à Dieu et que la sève divine coule dans nos veines pour nous purifier, nous sanctifier pour être plus spirituels, nous rendre meilleur parce que nous valons mieux et plus que nous sommes. Et comme dit l’écriture, dans la vie comme dans la mort, tous nous appartenons au Seigneur, au Maître de la vie qui s’est offert pour tous.

Tenir debout malgré l’opacité des ténèbres de la mort

Justement, le baptême du Seigneur préfigure son baptême sauveur où il est plongé dans la souffrance et la mort pour resurgir vivant et révéler qu’au nom de l’amour la vie reste plus fort que la mort. Aujourd’hui, au moment où la tragédie de Crans-Montana nous écrase, nous aplatit au-delà de notre pays, la voix retentit pour couvrir nos cris, notre colère, nos révoltes pour nous dire : « Morts ou vivants vous êtes mes enfants bien-aimés ». Et le Christ, le saint, le juste, qui a souffert, qui est mort injustement nous souffle discrètement « je suis là, dans ces silences assourdissants ». Il offre respectueusement sa compassion à tous ceux qui souffrent, sa proximité avec les blessés, les survivants, les parents, les proches afin qu’ils continuent à croire en la vie, et non en la mort, pour tenir debout malgré l’opacité des ténèbres de la mort. Le baptême du Seigneur nous rappelle que la souffrance et la mort ne doivent pas avoir le dernier mot, qu’au bout de la nuit, il ne doit pas y avoir la nuit, qu’au bout de la vie il n’y a pas la mort, mais la Vie au-delà de nos horizons si courts et obscurcis par la douleur extrême. Nous devons continuer à croire en la vie continuer à vivre la vie que ces jeunes nous laissent sinon nous risquons d’être des morts vivants et ce n’est ce qu’ils nous souhaitent là où ils sont.

À l’exemple du Christ, vivons notre compassion au nom de la vie qui nous est tous prêtée et que nous partageons malgré nos fragilités, notre impuissance devant des épreuves énormes. C’est donc dans la solidarité humaine, dans le respect de tous ceux qui souffrent et dans l’humilité devant l’incompréhensible, dans le silence présence que nous devons nous incliner devant les décédés, porter dans nos cœurs et nos pensées les blessés et ceux qui les accompagnent. Bref, pour être serviteur humble de Dieu parmi son peuple et solidaire avec l’humanité restons vivants aussi pour les autres, serviteurs de toute vie, témoins de la compassion du Christ auprès de tous ceux qui souffrent dans leur chair, dans leur cœur et dans leur esprit. Ravivons la foi de notre baptême, la foi en la vie qui se reçoit et qui se donne que nous célébrons en chaque eucharistie.
Amen.

Fête du Baptême du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 42, 1-7; Psaume 28; Actes 10, 34-38; Matthieu 3, 13-17

Homélie de l’Epiphanie, 4 janvier 2026 (Mt 2, 1-12)

Abbé Etienne Catzeflis – Café du Col de Torrent, Villaz/Evolène, VS

L’Epiphanie : Reprenons donc les lectures pour entrer dans ce mystère.
C’est d’abord un climat sombre qui force une promesse : « Debout Jérusalem, voici Ta lumière », écrivait le prophète Isaïe.
En réalité, c’est à cause de la morosité ambiante que le prophète est chargé de redonner courage. Toutes les expressions de lumière qui figurent dans cet extrait ne relèvent pas de l’euphorie d’un peuple mais au contraire, d’un découragement !

Impression d’être dans un tunnel, « mais au bout, il y a la lumière »

Malgré leur libération de l’exil à Babylone, les voici de retour au pays, dans le marasme et dans diverses difficultés avec la population qui s’y est installée pendant leurs 50 années d’absence. On a l’impression d’être dans un tunnel. Ne vivons-nous pas aussi cela, non seulement avec le drame de Crans-Montana, mais avec tout l’horizon sombre de paix menacée, de changement climatique, etc ?
« Mais au bout, il y a la lumière », affirme Isaïe : « Les nations marcheront vers ta lumière, apportant leurs offrandes d’or et d’encens. Lève les yeux. Regarde autour de toi. »

L’univers entier sera un jour réuni en Christ

Avec le psaume la promesse précise quelle est cette lumière. Depuis toujours, on rêve d’un roi qui apporte richesse et prospérité pour tous., d’un bout de la terre à l’autre. Promesse d’un roi, qui sera à l’image de Dieu

Que dit Paul dans sa lettre aux chrétiens d’Ephèse ? Il a justement la charge d’annoncer que l’univers entier est réuni sous un seul chef, le Christ, ce roi de justice et de paix. Il écrit : « Les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus. Par l’annonce de l’Évangile ».
Quand nous disons que ta volonté soit faite, dans le Notre-Père, c’est de ce projet de Dieu que nous parlons.
Cela ne concerne donc pas seulement les Juifs, mais l’humanité tout entière. L’univers entier sera un jour réuni en lui, le Christ.

Le père Domergue, Jésuite explique :
« S’il y a un peuple élu, c’est entre autres pour nous faire comprendre que l’amour n’est pas global mais s’adresse à chacun comme s’il était seul au monde. Israël n’est pas choisi pour lui-même. « Si Israël a été choisi en premier, c’est pour que nous comprenions qu’il s’agit ici d’amour. Or l’amour à moins de devenir totalement abstrait, ne s’adresse pas à des masses prises en bloc, mais à un être choisi. C’est bien ce qui arrive à Israël.
Mais voici qu’avec le Christ, cet amour s’adresse à tous les hommes. Comme il s’est adressé au peuple élu. Chacun est connu et appelé par son nom, ce qui revient pour lui à sortir de l’anonymat. » C’est grâce à l’INCARNATION : Dieu, en son Fils, rejoint tout homme.
Ainsi, chacun des mages garde sa particularité, et offre un cadeau différent. Mais ils sont unis dans la même démarche, l’adoration de l’enfant.

C’est une mystérieuse étoile qui conduit les mages.
A ce propos, Philippe Lefebvre, bibliste dominicain, rappelle un verset du livre de la Genèse : « Au beau milieu de la semaine de la création, Dieu crée le soleil et la lune et les étoiles, pour qu’ils « servent de signes pour les rencontres ». (Gn 1,14)
Ces astres n’ont pas à être adorés, mais ils servent de signes pour les rencontres. Signe, désigne souvent dans la Bible un lieu et un temps où Dieu se manifeste
Quant au terme traduit par rencontre, il renvoie d’habitude aux fêtes du calendrier, où le peuple est appelé à rencontrer son Dieu plus intimement. Ce que vont vivre nos mages aujourd’hui.

Il est vrai que les mages n’ont pas bonne presse en Israël. Dans la Bible, mage est souvent associé à devin. Les mages ont des pratiques que la loi de Dieu réprouve. Ils consultent en effet le soleil, les étoiles, comme si c’étaient des divinités. Ces mages d’Orient sont inquiétants au premier abord.

Les mages sont incapables de trouver, seuls, la clé de leur recherche

Or, l’aventure des Mages participe à nous ouvrir les yeux.
D’abord, même si des vérités qui nous concernent intimement peuvent nous venir d’ailleurs, par des chemins inattendus comme par ces mages – le roi des Juifs, qui vient de naître ; nous sommes venus nous prosterner devant lui – , il n’en reste pas moins que ceux-ci, ces mages, sont des personnes incapables de trouver, seules, par elles-mêmes la clé de leur recherche. Ils ont besoin des indications des chefs des prêtres et des scribes d’Israël.
C’est un paradoxe récurrent, qui survient encore souvent aujourd’hui, comme l’avait annoncé le Christ : beaucoup des membres du peuple élu, « disent et ne font pas » (Mt 23, 1-3) ; ils « connaissent », mais n’agissent pas en conséquence. A notre tour, puissions-nous être bien conscients, en tant que chrétiens, que nous sommes porteurs d’un Trésor qui nous dépasse, car Dieu veut nourrir la soif du monde, et que ce Trésor est à livrer au monde humblement, même si bien souvent nous ne sommes pas à la hauteur du cadeau de Dieu.

Mais revenons aux mages : Ils viennent adorer le Christ. En réalité, là, c’est le Christ qui les rejoint, roi de l’univers. Les mages gardent leurs particularités. A la fin, ils rentrent chez eux, probablement, pour retourner à leur occupation habituelle. Mais par un autre chemin : tout demeure semblable et pourtant, tout est différent.

EN CONCLUSION :
il est bon de se rappeler que Dieu emprunte les chemins mêmes de l’homme, qui sont parfois bien tortueux, pour arriver à le conduire à bonne destination.
– Par exemple, les Israélites se sont donnés un roi, contre la volonté de Dieu (1Samuel 8,4-9). Or Dieu s’est servi de cela pour annoncer la promesse du Messie (de la descendance de David).
– Ou encore, Salomon, fruit de l’adultère de David, devient ancêtre de Jésus. Même le mal est asservi par l’amour, en fin de compte pour procurer le bien. (Marcel Domergue). N’est-ce pas dire que « l’univers entier est réuni sous le Christ » ?
L’Esprit de Dieu va d’une extrémité à l’autre pour investir celui qui est le plus contraire. Si donc c’est par leur pratique divinatoire, que ces mages viennent en fin de compte adorer le Christ, cela nous amène à notre tour à garder beaucoup de retenue dans nos jugements hâtifs à l’encontre de pratiques qui ne nous sont pas habituelles dans notre monde occidental.
Avant de peindre trop vite le diable sur la muraille, savons-nous d’abord relever l’effort
– de tous les hommes « en recherche » (comme les mages) pour comprendre « ce que signifie le fait d’être là (exister) ?
– de tous les scientifiques, philosophes, artistes,
– de tant d’hommes et de femmes doués d’un don de guérison (pour stopper une hémorragie, lutter contre une brûlure) ou de connaissance, cherchant à soulager leurs frères et sœurs. Peut-être sans même savoir qu’ils peuvent être le jeu de forces occulte.

Pour ces hommes de bonne volonté, il y a cette lueur, cette étoile qui conduit au Christ.

Epiphanie du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 60, 1-6; Psaume 71; Ephésiens 3, 2-6; Matthieu 2, 1-12

Homélie du 28 décembre 2025 (Mt 2, 13-23)

Abbé Marc Donzé – Eglise Saint-Joseph, Lausanne

Dimanche de la Sainte Famille

Quand les parents de Jésus le retrouvèrent dans le Temple de Jérusalem, après trois jours de recherche, Marie eut ce mot bien compréhensible : « Ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés ». Jésus avait alors douze ans.

« Ton père et moi »

Ce mot tout simple dit les plus belles choses sur Joseph. « Ton père et moi ». Pour Marie, Joseph est père de Jésus. Il est aussi son époux.
Puisque Jésus a été conçu par le Saint-Esprit, Joseph n’est pas le père physique de Jésus. Il ne l’est pas selon les spermatozoïdes et les chromosomes. Mais il l’est pour tout le reste, et avec une grandeur faite de silence, de respect et d’amour.
Il l’est en accueillant Marie enceinte chez lui, en ajoutant foi au mystère qui lui est révélé par l’ange.
Il l’est pendant le voyage de Nazareth à Bethléem. Et l’on peut imaginer combien de trésors de tendresse et de protection il a déployés envers Marie et l’enfant qui allait naître, pour que le voyage se passe dans la paix, la sécurité et l’harmonie, malgré les circonstances qui étaient hostiles.
Il l’est lors de la naissance de Jésus, en trouvant un lieu favorable pour que Marie puisse accoucher et en assistant son épouse de toutes les manières utiles et possibles.
Il l’est lors de la fuite en Egypte. Quel courage n’a-t-il pas fallu pour qu’il puisse protéger Marie et Jésus lors de ce long et dangereux voyage, sous la menace des persécutions d’Hérode.
Il l’est lors du retour de l’Egypte, avec le soin qu’il met pour trouver une maison dans un environnement paisible à Nazareth, afin que sa famille vive en paix.
Il l’est tout au long de la croissance de Jésus, en tout cas jusqu’à l’adolescence. Car Jésus a dû apprendre, comme tous les enfants, la manière d’être en relation avec les personnes, les coutumes religieuses de son peuple, les difficiles circonstances politiques en Israël à cette époque-là. Et le père a une grande importance pour transmettre ces connaissances et ces comportements essentiels.
Peut-être Joseph a-t-il appris à son fils son métier d’artisan en bâtiment (traduction plus juste que charpentier), pour que Jésus ait des possibilités de gagner sa vie dignement de ses mains.

Joseph, un homme plein d’amour pour Jésus et pour Marie

En tout cela, Joseph a œuvré pour que le petit Jésus grandisse dans l’harmonie, dans l’ajustement à la volonté de Dieu, dans un environnement de tendresse et d’amour. De Joseph, il est dit souvent qu’il est un homme « juste ». C’est vrai, mais ce n’est pas assez. Il faut ajouter qu’il est un homme plein d’amour pour Jésus et pour Marie. Combien d’amour n’a-t-il pas fallu pour accueillir le mystère de Marie, combien de délicatesse pour la protéger dans tous ces chemins périlleux, combien de tendresse pour vivre une vie de famille dans le bonheur des Béatitudes.
Joseph est vraiment et pleinement père dans le sens le plus noble du mot. Selon une belle expression, il exerce la « paternité de la personne » (qui est bien plus engageante que la paternité physique), en ce sens qu’il met tout en œuvre pour que son enfant grandisse, trouve son chemin et devienne une personne juste, aimante et généreuse. D’ailleurs, en Israël, la paternité de la personne est considérée comme une vraie paternité, plus importante que la paternité physique.

Joseph est vraiment époux de Marie. Parfois les peintres l’ont représenté comme un vieil homme, un peu à l’écart, rêveur et même paumé. En fait, ils ont imaginé qu’il était vieux, que les désirs charnels étaient éteints en lui et qu’ainsi il a pu respecter la virginité de Marie sans trop de tentations. Mais ce n’est pas du tout mon avis. Joseph était sûrement un homme dans la force de l’âge. Mais il était pétri d’un infini amour de Dieu et d’une immense tendresse pour Marie. Du fond de son cœur, il a su trouver la manière de vivre la tendresse avec Marie, en respectant pleinement son propos de virginité. Il y a tant de manières de vivre un couple et celle-là est aussi possible. Je ne peux pourtant pas imaginer qu’il n’y ait pas eu de beaux gestes d’affection entre Marie et Joseph. Mais il a fallu à ce dernier une intense présence à Dieu, pour que le respect gère, avec le plus d’amour possible, les soubresauts cosmiques des hormones.

« Jésus est né dans la série et hors série »

Souvent la question est posée : mais pourquoi donc Jésus n’a-t-il pas été engendré de façon habituelle ? pourquoi a-t-il fallu la conception virginale ? Il arrive assez souvent que cette question soit balayée d’un revers de main comme si c’était une bagatelle ou une fantaisie d’évangéliste. Mais c’est trop facile. Quand il y a un mystère – ou un chemin inhabituel – c’est qu’il y a un enjeu. Cet enjeu est formulé de la façon la plus précise par ce mot de Maurice Zundel : « Jésus est né dans la série et hors série ». Dans la série des générations, c’est bien évident, comme le montre la généalogie de Matthieu : Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, etc. Et Marie, comme fille d’Israël, fait partie de cette longue histoire de descendances. Mais si Jésus n’était que dans la série des générations, qu’apporterait-il de radicalement nouveau ? Ce serait « toujours plus de la même chose », comme disent certains psychologues. Mais, par la conception de l’Esprit saint, Jésus est pour une part hors série. Il est pleinement inclus dans l’histoire de l’humanité, mais il est aussi une nouvelle « genèse », une nouvelle création de l’humanité qui prend en compte toute l’histoire et qui en même temps la renouvelle, car elle la remet dans l’harmonie de Dieu. En quelque sorte, Jésus, né hors série, offre un nouveau départ à l’humanité. Ce nouveau départ a commencé à s’accomplir il y a deux mille ans, mais hélas, il avance bien lentement, car il est offert aux hommes et aux femmes qui ne l’accueillent pas toujours, tant s’en faut.

C’est la grandeur de Joseph d’avoir accueilli cette naissance dans la série et hors série. C’était inouï et on peut bien imaginer combien il lui a fallu de confiance et d’amour pour oser ces chemins nouveaux à l’appel du Seigneur.
Dans l’Écriture, Joseph est d’une absolue discrétion. Mais si l’on réfléchit à ce qu’a pu représenter sa vie, quelle juste et humble grandeur. Puisse-t-il nous inspirer pour aller à la profondeur du mystère, tout en le vivant dans le quotidien. Amen
.

Lectures bibliques : Ben Sira le Sage; 3, 2-14; Psaume 127; Colossiens 3, 12-21; Matthieu 2, 13-23

Homélie du 25 décembre 2025, messe du jour (Jn 1, 1-18)

Abbé Marc Donzé – Eglise du Sacré-Cœur, Lausanne

Maurice Zundel, lors d’une interview à la Radio suisse romande le jour de Noël 1972, avait commencé ainsi : « Pour aller tout de suite au centre du mystère, je dirais que Noël, dans un langage franciscain, c’est la révélation de la Pauvreté de Dieu à travers une pauvreté humaine ». C’est un propos tellement profond qu’il demande explication.

Révélation à travers une pauvreté humaine. L’enfant Jésus, sur la paille de Bethléem est né dans une radicale simplicité, qui plus est dans une situation de non-accueil. Marie et Joseph sont, eux aussi, eux en premier, d’une condition sociale toute simple. Mais attention, ils ne sont pas dans la misère. Ils ont un âne et tout ce qui est nécessaire pour accomplir le voyage de Nazareth à Bethléem. Il est très important de souligner que cette pauvreté humaine n’est pas la misère. Car la misère, qui met les personnes dans une situation déshumanisante, ne révèle rien. Elle est à combattre avec toutes les forces dont nous sommes capables, pour que chaque personne sur cette terre puisse bénéficier du nécessaire qui permette une vie digne, aimante et créative.

La situation de l’enfant Jésus – et de ses parents – est donc toute simple, sans rien de clinquant, ni de m’as-tu-vu. Avec les mots de l’Évangile, on peut dire : le Verbe s’est fait chair et il a planté sa tente parmi nous. Il a planté sa tente au plus essentiel de la condition humaine, pour rejoindre tous les hommes et surtout les plus pauvres. Plus audacieux encore, il a planté sa tente dans le non-accueil, donc aussi dans les tragédies de l’humanité, où l’homme n’accueille pas Dieu, où l’homme n’accueille pas l’homme. Cependant, il faut remarquer que, dans le champ des bergers, il n’y avait pas de bombes, ni de drones, ni de destructions systématiques. Bethléem, il y a deux mille ans, n’est pas Gaza aujourd’hui. Il y a de la tragédie humaine autour de la crèche, mais pas d’horreur destructrice. Dans la vie de Jésus, l’horreur viendra au moment de la Croix.

Parce que Jésus est né dans la crèche, entouré d’un âne et d’un bœuf, aimé par Marie et par Joseph, recevant la visite des pauvres de la porte d’à côté, les bergers, Zundel parle d’une pauvreté humaine, mais on sent bien qu’il s’agit d’une pauvreté digne, noble, humblement rayonnante.

Mais quand il parle de pauvreté, à la manière de saint François d’Assise, l’abbé va plus loin encore. Ce ne sont pas uniquement les circonstances de la crèche qui parlent. C’est aussi l’attitude de l’enfant Jésus couché sur cette paille qui, par sa présence, devient si belle qu’elle a des reflets d’or.

La meilleure illustration de cette attitude nous est offerte par les Petites Sœurs de Foucauld qui fabriquent des petits Jésus en terre cuite avec un doux sourire et les bras ouverts. Jésus dans un geste d’accueil tendre et infini.

La pauvreté, dans son sens évangélique, c’est la désappropriation et le don

Car la pauvreté, dans son sens noble, dans son sens évangélique, c’est selon les mots de Zundel, la désappropriation et le don. La désappropriation, concrètement, c’est une vie simple et sobre, une vie qui n’est pas encombrée et qui de ce fait permet l’accueil et le partage, une vie qui ne fait aucunement place à la domination, à la violence, à l’accaparement, une vie qui permet l’expression de la fraternité et l’offrande de l’amour. C’est pourquoi, une telle vie est aussi une dynamique de don, un don gratuit, un don vivifiant.

Pour l’abbé Zundel, une telle manière de vivre constitue le fondement le plus profond, mais aussi le plus exigeant de la vocation humaine. La question nous est donc posée depuis la crèche de Bethléem : comment inventer une telle forme de vie, là où je suis ? Le petit Jésus, avec son sourire, avec ses bras ouverts, avec l’espace de son cœur, avec son innocence déchirante (Claudel), pourrait nous inspirer. Comme Jésus adulte qui, sa vie durant, a vécu cette forme haute, noble, franciscaine en un mot, de la pauvreté comme ouverture, comme accueil, comme don.

Mais il faut aller plus loin encore. Qu’est-ce que cela nous révèle de la Pauvreté de Dieu ? Au premier abord, cela peut paraître étrange de parler de la Pauvreté de Dieu, car la première image associée au mot pauvreté est plutôt celle d’un manque. Or, Dieu est Dieu, comme disait saint François. C’est pourtant lui qui a épousé Dame Pauvreté, comme il disait dans le langage des chevaliers. Et Dame Pauvreté, ce n’était rien moins que Dieu. Et en Dieu, il ne saurait y avoir de manque.

Alors, pour essayer de comprendre, regardons le petit enfant Jésus. Sur la paille de la crèche, il offre tout son être, tout son amour, toute sa lumière autour de lui. C’est pourquoi les peintres l’ont souvent représenté comme si sa présence irradiait sur toute l’humanité et même sur tout le cosmos. Et le petit enfant est la parfaite transparence de Dieu.

Dieu est Pauvreté parce qu’il veut faire avec chaque personne une alliance d’amour

Il nous montre que Dieu est tout Don, tout Amour, toute Lumière. Il nous montre que Dieu est offrande de vie, offrande de sourire pour tous les hommes. Il nous montre que Dieu est paix. Il nous montre précisément ce que les anges chantaient à Noël : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ». Dieu est Pauvreté dans ce sens-là ; autrement dit, il est Pauvreté, parce qu’il donne tout son Amour, mais en douceur, en respectant la liberté des hommes, en prenant le risque de ce respect pour le meilleur et pour le plus tragique. Il est Pauvreté et non pas domination extérieure qui veut asservir et posséder. Il est Pauvreté, parce qu’il veut faire avec chaque homme et avec toute l’humanité une alliance d’amour, un partenariat d’amour, mais hélas, il n’est pas toujours accueilli.

Mais alors, s’il s’agit d’alliance et d’amour, cela se passe du cœur au cœur. C’est pourquoi, pour l’abbé Zundel, il est capital de dire que la présence la plus essentielle de Dieu, elle n’est pas haut plus des cieux, elle est dans notre cœur, si nous voulons bien l’accueillir. Dieu fait route avec nous, non pas comme un lointain étranger, mais comme l’ami le plus intime.

Alors oui, Noël, c’est la révélation de la Pauvreté de Dieu dans une pauvreté humaine et nous pouvons prendre le sourire de l’enfant Jésus dans notre cœur pour qu’il nous inspire les vrais – et souvent tragiques – chemins de l’Amour de Dieu.

Fête de la Nativité du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 52, 7-10 ; Psaume 97 ; Hébreux 1, 1-6 ; Jean 1, 1-18