Mgr Pierre Burcher, nouvel évêque auxiliaire (030294)
APIC Interview
du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg
Une devise: co-responsabilité et service
Fribourg, 3février(APIC) «J’ai d’abord fait part au nonce de mes questions, puis je suis arrivé à la conclusion, malgré mes objections et malgré
mes faiblesses, qu’il fallait accepter… dans un esprit de disponibilité,
comme je l’enseigne aux futurs prêtres», témoigne Mgr Pierre Burcher, nommé
jeudi évêque auxiliaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.
Mgr Burcher, actuel supérieur du séminaire diocésain, succède à Mgr Gabriel Bullet, dont il reprend toutes les charges. Il sera ordonné évêque à
la cathédrale St-Nicolas de Fribourg le samedi 12 mars et sera domicilié à
Lausanne. Il quittera prochainement la direction du séminaire diocésain.
Convoqué d’urgence lundi soir à la nonciature à Berne, l’abbé Burcher
n’a en fait pas hésité longtemps: à l’issue d’une bonne heure de discussion
avec Mgr Karl-Josef Rauber, il acceptait sa nomination, décidée samedi à
Rome par la Congrégation vaticane pour les évêques.
APIC:Quelles objections avez-vous fait valoir devant le nonce ?
MgrBurcher:D’abord j’estimais que d’autres que moi étaient capables d’assumer cette responsabilité, sans doute encore mieux que moi. Ce n’est pas
une fausse humilité, mais c’est la vérité. Je faisais un peu l’expérience
de certains personnages de la Bible qui se demandent: «Mais pourquoi moi?
Surtout pas moi!».
Il est vrai qu’actuellement être évêque n’est de loin pas facile, en
particulier quand je pense à la situation de l’Eglise en Suisse. Mais
j’espère qu’elle évoluera positivement, car il y a déjà des signes d’espérance dans ce sens-là. Cela me faisait souci d’accepter, vu l’ampleur de
cette tâche. Mais, si je parle du ministère local qui m’est confié, j’ai de
l’espoir, car il s’agit de collaborer avec l’évêque diocésain, son conseil
et les différents conseils de prêtres et de laïcs. C’est extrêmement encourageant de savoir que l’évêque, même si c’est lui qui est le responsable,
ne peut rien faire seul: il faut qu’il y ait dialogue, réflexion commune,
co-responsabilité.
APIC:Vous insistez beaucoup sur la co-responsabilité…
MgrBurcher: L’édification de l’Eglise ne peut se concevoir autrement que
dans un esprit de co-responsabilité et de concertation, et ceci à tous les
niveaux de la vie de l’Eglise et de la pastorale. C’est une ligne de force
de ce que j’entends faire. J’ai été habitué dès mon ministère de prêtre de
paroisse, comme vicaire, puis comme curé, à collaborer au maximum, en particulier avec les laïcs.
APIC:Où vous situez-vous dans une Eglise parcourue de courants divergents,
vous sentez-vous plutôt un rassembleur ?
MgrBurcher:J’ai la conviction que le prêtre, et à plus forte raison aussi
l’évêque, doit être un homme de communion. D’abord avec Dieu, qui est la
source. A partir de là, il peut, malgré ses faiblesses et ses difficultés,
devenir toujours plus un homme de communion et d’écoute.
APIC:Vous allez habiter Lausanne, vous sentez-vous «vaudois» ?
MgrBurcher:Je viens d’une famille de six enfants, des paysans de montagne
de la vallée de Conches. On parlait le haut-valaisan. J’avais 7 ans quand
mes parents ont dû émigrer pour trouver du travail. J’ai commencé mon premier jour d’école, au lendemain de notre arrivée au-dessus de Nyon, en sans
savoir un seul mot de français. J’ai fait l’expérience du déracinement, et
la première année a été difficile. Mais c’est l’âge idéal pour apprendre
les langues! De là vient vient mon goût des langues.
C’est dans le canton de Vaud que j’ai passé mon enfance, puis le temps
du collège et enfin une période comme vicaire et comme curé. Le fait que
j’aie aussi fréquenté le collège Saint-Louis à Genève, puis le lycée d’Einsiedeln, et enfin l’Université de Fribourg m’a beaucoup aidé à dépasser les
frontières cantonales et culturelles. Si je me sens bien dans le canton de
Vaud, où j’ai passé 18 ans de ma vie, je n’ai pas le droit de dire que je
suis vaudois. Je me définis tout à fait comme romand et je ne renie pas mes
origines valaisannes.
APIC:Et populaires…
MgrBurcher:Si je viens d’un milieu populaire, je n’ai jamais tenu, déjà
comme curé, à privilégier telle ou telle classe de la société. Je me sens
également à l’aise dans les différents milieux, tout en étant marqué par
des origines montagnardes que je suis loin de renier. Je suis très sensible
à la réalité du chômage, je la vis même au sein de la famille; ce n’est
donc pas pour moi une question théorique. Ces personnes ont besoin d’être
accompagnées, en particulier les chômeurs en fin de droit, car de nombreuses familles sont touchées.
Il est très important d’être à l’écoute et aussi proche que possible des
gens qui souffrent. Je suis aussi préoccupé par la recherche du sens de la
vie, dans la jeunesse en particulier. C’est l’un des ministères du prêtre
et en particulier de l’évêque de permettre aux hommes de voir vers quoi ou mieux, vers qui – ils sont en marche. Pour moi, la finalité est Dieu:
savoir que nous venons de Dieu et que nous retournons à Dieu, et, comme dit
saint Augustin, tant que nous ne serons pas en Dieu, nous serons inquiets.
(apic/be)
Propos recueillis par Jacques Berset
A propos du nouveau catéchisme de l’Eglise catholique
APIC – Interview
Quelques réflexions de l’Africain Bénézet Bujo,
professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg
Brigitte Muth-Oelschner, Agence APIC
Fribourg, 9décembre(APIC) «Ma première impression est que le nouveau catéchisme se base sur le droit naturel, pourtant toutes les cultures n’argumentent pas à partir du droit naturel… Pour nous, Africains, la base est
la conception de la communauté». Le Zaïrois Bénézet Bujo, professeur de
théologie morale à l’Université de Fribourg, dans une première réaction au
nouveau catéchisme de l’Eglise universelle, estime que de nombreux principes doivent être concrétisés par rapport aux diverses réalités culturelles
locales.
APIC:Lors de la récente présentation du nouveau catéchisme à Lausanne, le
président de la Conférence des évêques suisses, Mgr Pierre Mamie, a relevé
que ce document nous invite à réfléchir plus profondément sur certains thèmes afin de pouvoir en adapter le contenu aux situations locales. Vous en
avez lu, en tant que théologien moraliste, quelques passages. Comment
voyez-vous une adaptation de ceux-ci à la situation suisse ?
B.Bujo:Dans le catéchisme, il y a des principes qui doivent être concrétisés par rapport à la situation locale. Ici en Suisse, par exemple, la démocratie est fortement développée et la société sait s’en servir mieux que
dans d’autres pays. Etant persuadé de la démocratie et du fait que les
droits de l’homme en font partie, ceux-ci sont à mon avis à mettre en valeur dans l’Eglise, aussi bien au niveau paroissial qu’au niveau diocésain.
Et la même chose devrait être valable pour l’Eglise universelle, pour Rome
et les Eglises locales. On doit d’abord laisser aux gens le droit de se
prononcer sur leurs propres problèmes avant de tout régler d’en-haut.
APIC:Cela signifie que la démocratisation, également au sein de l’Eglise,
serait ainsi une adaptation locale. En tant qu’Africain, pouvez-vous donner
un exemple local d’une telle adaptation du nouveau catéchisme ?
B.Bujo:Pour l’Afrique, il faut d’abord noter une conception différente de
la famille. La communauté a une importance très grande en Afrique. Nous ne
pouvons pas agir individuellement et encore moins de façon individualiste.
Mais pour revenir à la question de la démocratie, soulignons qu’elle nous
amène à ne plus agir individuellement, à ne pas faire tout ce que l’on
éprouve personnellement comme un bien sans avoir consulté la communauté.
C’est le chemin normal dans la société traditionnelle africaine.
Concrétiser l’inculturation
Transposer ce concept de démocratie à l’Eglise consisterait à mettre en
valeur les «small christian communities» – les petites communautés chrétiennes – qui sont d’une grande importance pour le développement de l’Eglise africaine. On pourrait également apprendre de ces communautés au niveau
de l’Eglise mondiale. Car dans celles-ci, la vie religieuse part de l’initiative du groupe et pas uniquement de celle du chef. Chaque chef a son
conseil des anciens.
C’est ainsi que dans l’Eglise, l’évêque devrait consulter ses prêtres notons, entre parenthèses, qu’étymologiquement «prêtre» (presbyteros) signifie «vieux». Les plus anciens sont si importants pour nous, car ils possèdent la sagesse, et grâce à leur expérience, ils peuvent donner des conseils. Un prêtre devrait être pris pour un «ancien», indépendamment de son
âge. L’évêque devrait l’écouter. En plus, chaque baptisé participe à la sagesse de Jésus-Christ. Ce fait devrait s’exprimer aussi dans l’Eglise. Voilà ce qui serait une concrétisation de l’inculturation.
APIC:Le nouveau catéchisme est le premier du genre depuis le Catéchisme
Romain issu du Concile de Trente et qui a suscité des catéchismes comme par
exemple celui de saint Pierre Canisius, il y a plus de 4 siècles. Y
avez-vous rencontré des nouveautés ?
B.Bujo:Je ne veux pas donner un jugement définitif, mais concernant les
passages que j’ai lus, essentiellement en rapport avec la théologie morale,
je n’ai rien trouvé de substantiellement nouveau. On y souligne plutôt la
doctrine traditionnelle. Ce qui est nouveau, c’est qu’à certains passages,
on prend au sérieux des découvertes récentes, sans pour autant renoncer aux
idées traditionnelles. L’homosexualité, par exemple, est considérée comme
interdite, mais en même temps, il faut tenir compte pour les réflexions
éthiques qu’il y a des personnes qui ont cette inclination et qui doivent
vivre avec et sous cette croix. Cela sonne très moderne, mais pour le principe, rien n’a changé.
J’ai l’impression que le catéchisme souligne d’abord la doctrine traditionnelle de l’Eglise. A la fois l’on y trouve souligné «l’intrinsece malum» – la chose en question est un mal intrinsèque – et la remarque qu’il
faut en même temps tenir compte de la situation concrète. A ce propos,
l’Eglise ne changera rien, même si les Eglises locales, au nom de leurs
traditions locales, proposent d’autres interprétations et d’autres solutions.
APIC:En Afrique, il y a des régions où les futurs époux vivent ensemble
avant le mariage, pour s’assurer qu’ils auront une descendance. La sexualité pré-conjugale est considérée comme un péché grave. Comment un évêque
africain réagit-il face au conflit qui surgit entre la tradition et ce que
propose le catéchisme ?
B.Bujo:Je ne sais pas comment réagit concrètement un évêque africain,
mais ma première impression est que le nouveau catéchisme se base sur le
droit naturel. Toutes les cultures n’argumentent cependant pas à partir du
droit naturel. La base, pour nous Africains, c’est la conception de la
communauté. Ce n’est pas la nature sous l’aspect occidental mais le bien
commun et la communauté sur lesquels notre culture s’appuie. Ce bien commun
inclut toujours le bien pour les vivants et pour les morts. Les jeunes, par
exemple, qui ont décidé de se marier, sont accompagnés par toute la communauté. Sous cet angle, on ne peut pas parler de «désordre» au sens occidental du terme.
En Europe, la sexualité est quelque chose d’individuel qui permet à chacune et à chacun de se réaliser individuellement, bien qu’en deux. Par contre, en Afrique, les intérêts propres de l’individu ne sont pas aussi importants car ici l’épanouissement ne peut être réalisé qu’au sein de la
communauté, qui transcende la vie à deux ou la famille nucléaire.
APIC:Cet exemple ne montre-t-il pas que l’on ne peut pas définir exactement le mot péché, car tel acte peut être considéré comme un péché dans une
culture et pas dans une autre ? Faut-il alors dire que la conscience est la
première instance ?
B.Bujo:Oui, car l’interprétation du péché dans le catéchisme se base sur
des concepts philosophiques et non pas sur la Révélation. Mais des concepts
philosophiques sont discutables. Les cultures sont différentes et aucune
n’est meilleure que l’autre. Aussi longtemps que l’on discute des questions
philosophiques – par exemple: que signifie «nature», «personne», etc. – mes
réponses à moi se basant sur la conception d’une culture donnée vont être
toutes différentes de celles d’un Européen.
Parlant de décision de la conscience, il faut noter ce qui suit: pour
les Africains, la conscience, elle aussi, n’est pas une affaire personnelle. D’habitude, il s’agit d’une décision communautaire qui a été prise en
dialogue dans une palabre. Ce n’est donc point une décision arbitraire.
Toute la communauté s’y met pour trouver à la fois le juste et le bon.
Comme je viens de le dire: aussi longtemps qu’il s’agit de réflexions
philosophiques, on peut discuter. Et aussi longtemps que le catéchisme ne
différencie pas entre la Révélation, la Tradition et les opinions des Pères
de l’Eglise, on pourrait objecter que telle ou telle opinion de tel ou tel
Père, de tel ou tel théologien, n’a aucune valeur universelle, car elle
n’est issue que d’un certain contexte culturel.
APIC:Donc, le nouveau catéchisme ne peut être qu’un guide général à partir
duquel toutes les cultures créent leur catéchisme particulier adapté ?
B.Bujo:Surtout dans le domaine de la morale, il y a un tas de choses qui
doivent être gérées différemment dans les différentes cultures. Si on se
souvient de la pédagogie tolérante de l’Ancien Testament, une procédure un
peu plus prudente serait souhaitable. Il faut laisser du temps au peuple
jusqu’à ce qu’il trouve son propre chemin. C’est le devoir pastoral de
l’Eglise d’accompagner ces cultures sur ce cheminement, car dans chaque
culture, il y a un idéal respectable – et bien sûr aussi des contradictions
par rapport à cet idéal. Le devoir aussi bien de l’Evangile que du catéchisme serait de soutenir cet idéal.
APIC:Alors le catéchisme peut-il être relativisé et discuté ?
B.Bujo:Je pense que oui. Le pape Jean Paul II suggère lui-même dans la
préface que le catéchisme n’est pas universel quoi qu’il soit destiné à
conserver l’unité de la foi et la fidélité à la doctrine catholique.
APIC:En quoi consiste la valeur de ce nouveau catéchisme, pour vous personnellement ?
B.Bujo:J’aurais souhaité personnellement qu’aucun nouveau catéchisme
n’eût été écrit. Nous sommes toujours dans une période où les «jeunes Eglises» sont encore en train d’inculturer l’Evangile de Jésus-Christ. On
devrait laisser du temps à ces Eglises dites «jeunes» et on devrait faire
confiance à leurs évêques. Eux aussi sont des frères de Pierre et ils arrivent eux aussi à distinguer entre ce qui est compatible avec la foi et ce
qui ne l’est pas.
Si on avait eu confiance en eux, les différentes Eglises locales auraient pu élaborer des catéchismes d’où serait né, peut-être plus tard, un
vrai catéchisme à caractère plus ou moins mondial. Cette procédure aurait
été conforme au modèle de la palabre africaine et elle aurait respecté le
dialogue.
APIC:Ce catéchisme se prononce concrètement sur des problèmes actuels
comme la fécondation in vitro, le planning familial, le terrorisme, etc.
Considérez-vous ces explications détaillées comme un point fort ou un point
faible ?
B.Bujo:Naturellement, je n’ai pas encore lu le catéchisme dans son entier; mais si le pape dit qu’il s’agit d’un guide général, on devrait éviter d’aller trop dans les détails. (…) Mais le catéchisme, lu dans son
ensemble, est beaucoup plus riche qu’une casuistique. Il ne mérite pas non
plus la caricature grotesque qu’en ont trop facilement donnée certains
journaux. (apic/oe/be)
Encadré
Le professeur Bénézet Bujo est prêtre du diocèse de Bunia, au Zaïre. Après
ses études à Wurzbourg et au «Grabmann-Institut» à l’Université de Munich,
il a enseigné à la Faculté de Théologie catholique de Kinshasa, au Zaïre,
et ensuite à la Haute Ecole Théologique à Nairobi, au Kenya. Depuis quatre
ans, le professeur Bujo enseigne la théologie morale à Fribourg. Parmi ses
nombreuses publications, on peut citer notamment «Moralautonomie und
Normenfindung bei Thomas von Aquin» (1979); «Les Dix Commandements, pour
quoi faire?» (1985); «Die Begründung des Sittlichen» (1984); «Afrikanische
Theologie in ihrem gesellschaftlichen Kontext» (1986); «African Christian
Morality at the Age of Inculturation» (1990). (apic/oe/be)




