Assemblée spéciale du synode des évêques pour l’Afrique
APIC – Dossier
Rome 10 avril – 8 mai 1994 (3e partie)
Fribourg/Bruxelles, 5avril(APIC/CIP) «Ce synode tombe à point nommé… On
le dit téléguidé, manoeuvré, romain: je pense qu’on va être surpris. Les
évêques africains sont capables de nous étonner.» Tel est l’avis du Père
Walter Aelvoet, ancien missionnaire au Rwanda et rédacteur de divers
magazines africains. Tout en se réjouissant du sérieux de la consultation,
qui est déjà en soi un résultat essentiel, le dominicain René Luneau espère
que les évêques qui iront à Rome parleront sans crainte. Le synode, même du
point de vue de ceux qui portent sur lui un regard critique, reste une formidable chance à saisir.
Les critiques parfois violentes et un peu trop systématiques – souvent
injustes et inspirées par l’Europe, dit-on dans les milieux du Vatican dénotent au moins l’importance de l’événement.
L’importance de la préparation
Le synode n’échappe pas à la loi des autres grands rendez-vous, qu’avait
énoncée en son temps le cardinal Cardijn: ses fruits seront surtout ceux de
sa préparation. Sans minimiser l’importance de l’assemblée romaine, on ne
peut l’isoler de son contexte, celui d’une longue maturation et d’une consultation que Rome a voulue la plus large possible, et ensuite d’une mise
en oeuvre en de nouvelles étapes.
Tant Maurice Cheza que René Luneau soulignent l’insistance de Rome, lors
de la préparation, sur l’indispensable implication de toute la communauté
chrétienne. «Dès les premiers textes parus dès janvier et mars 1989, il est
dit que tous dans les Eglises doivent être associés, depuis les Universités
catholiques jusqu’aux communautés de base.» Le pape au cours de ses voyages
en Afrique est souvent revenu sur la question. En juillet 1990 les «lineamenta» présentent les fameuses 81 questions. Pas seulement destinées aux
évêques: il était clair que ce questionnaire devait être distribué le plus
largement possible», déclare R. Luneau dans une récente interview à l’agence APIC. Et d’ajouter : «Au total, même si certaines Eglises ont dormi sur
leur copie, des milliers de pages sont revenues à Rome. On a été surpris
par le nombre et par la qualité des réponses. Le document de travail a malgré tout essayé d’en tenir compte.»
«Signes de temps» en Afrique
Se référant à l’avis d’étudiants africains intéressés par le synode, M.
Cheza a souligné l’importance en Afrique des «signes des temps» que sont la
pauvreté, l’exploitation et le sous-développement. «En d’autres mots, ditil, l’évangélisation ne peut pas faire l’économie de l’analyse des réalités
humaines dans toute leur complexité et même dans leur caractère tragique:
séquelles du colonialisme, sous-développement, famines, endettement, progression du désert et sécheresse, démographie galopante, sida, apartheid.»
Jean-Paul II ne disait pas autre chose lors de son voyage au Burkina Faso (1990): «Pour les chrétiens, la recherche du développement et l’action
en faveur de la justice et de la paix ne peuvent être séparées de l’évangélisation. Car c’est l’homme lui-même qui est le vrai sujet du développement.»
Ancien missionnaire au Rwanda, fondateur et ancien responsable de plusieurs magazines – New Afrika, Wereldwijd, Bulletin d’Information Africaine
(ANB-BIA), le Père Walter Aelvoet insiste sur l’importance cruciale de la
contribution de l’Eglise à la justice et à la paix. «Spécialement en Afrique, où l’injustice et la guerre l’emportent à nouveau, et où seules les
Eglises peuvent encore indiquer une autre direction.» Les Eglises restent
le plus souvent l’unique instance capable de dominer les explosions ethniques et de déterminer l’avenir de l’Afrique grâce à un message de fraternité universelle.
Pas un hasard non plus, dit W. Aelvoet, si «les peuples africains choisissent presque instinctivement comme médiateurs des évêques capables de
mettre entre parenthèse leur appartenance ethnique: Mgr Monsengwo au Zaïre, Mgr Kpozdro au Togo, Mgr Kombo au Congo-Brazzaville, Mgr De Souza au
Bénin, Mgr Napier et Mgr Tutu en Afrique du Sud, et tant d’autres.
C’est dans cette perspective également que Sidbe Semporé voit le synode:
«Il s’agit d’une invitation au mouvement, à la marche en avant, d’une mise
en branle qui fait de la mission une fête sans fin. Syn-ode signifie ébranlement, marche cahotante et cependant joyeuse de ceux qui font route ensemble. (…) Nous sommes appelés à faire véritablement de ce synode un exode,
à sortir de nos immobilismes, à quitter nos sentiers battus de la routine
cultuelle, de l’adaptation culturelle et de l’inflation sacramentelle pour
explorer résolument les chemins qui mènent aux pauvres de nos sociétés, aux
humiliés de nos campagnes, aux désespérés de nos villes. Panser les plaies,
libérer des servitudes, semer l’espérance constitue pour l’Eglise une tâche
originelle et congénitale capable de mobiliser les énergies et l’imagination d’une assemblée synodale.»
Enjeu
Cette attention aux «signes des temps» est indissociable du devoir d’inculturer le message. Le grand enjeu du synode est ni plus ni moins l’avenir
du christianisme sur le continent africain. Loin d’être un luxe, le synode
est une nécessité. L’Eglise du Rwanda le reconnaissait en faisant le bilan
vingt ans après le concile Vatican II: «Beaucoup de Rwandais restent de
bons païens baptisés, heureux d’être doublement religieux.» Comment dépasser cette schizophrénie religieuse? Tel est bien l’enjeu.
L’»Instrumentum laboris» n’est qu’un «instrument» et il n’a rien de définitif. Dans les mains des évêques, il pourrait – il devrait – devenir une
parole absolument neuve, cette parole que l’Eglise d’Afrique attend depuis
longtemps pour être vraiment le sacrement du Christ pour tout le continent.»
René Luneau refuse de croire que «les dés sont jetés», que «ce synode
africain ne sera en définitive qu’un synode romain où l’on parlera de
l’Afrique». Il n’est pas sûr que cette lecture négative soit la bonne et la
seule possible, écrivait-il dans «La Croix» (6 mars 1993).
P. Rutayisire encourage les Eglises à jouer le jeu : «Au moment où
l’Afrique est en marge du reste du monde, la mettre au centre de l’attention, sur le plan ecclésial, serait un geste prophétique. Il est souhaitable que le synode serve de tribune internationale aux Eglises d’Afrique
qui, comme leurs sociétés, sont considérées comme les parents pauvres de
l’Eglise universelle. Les Eglises africaines perdraient leur crédibilité si
elles n’utilisaient pas à bon escient cette occasion.» (apic/cip)
Encadré
Une Afrique multiforme
L’Afrique est un continent multiforme, comme le rappelait dans une interview Mgr Matondo, évêque de Basankusu, au Zaïre (La Croix, 28 mars 1990).
C’est d’abord l’Afrique noire, celle-là même d’où sont venues l’aspiration
à l’indigénisation de l’Eglise et la requête d’un concile africain. Celle
qui a beaucoup parlé, beaucoup publié. Avec, en toile de fond, une question, rappelle Mgr Matondo: pourquoi la condition de l’homme noir pose-telle partout (également aux Etats-Unis et en Amérique Latine) des problèmes
spécifiques?
Il y a l’Afrique arabe. Des communautés ecclésiales florissantes étaient
présentes en Afrique du Nord pendant les premiers siècles du christianisme,
avec des grandes figures comme Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin.
Quelques papes furent africains. Comment l’Eglise y est-elle présente aujourd’hui? Il s’agit le plus souvent d’une Eglise très minoritaire formée
presque exclusivement d’étrangers.
Il y a l’Afrique des Blancs qui se disent Africains (comme en Afrique du
Sud) et celle des Blancs qui ne se disent pas Africains et qui continuent
d’occuper une place très importante: quels discours tiennent-ils les uns et
les autres?
Il y a l’Afrique des chrétientés coptes et éthiopiennes dont les origines remontent jusqu’aux temps apostoliques et qui ont developpé leur culture et leur rite propre et qui ont résisté aux assauts de l’islam. (apiccip)
Lancement vendredi en Suisse d’une semaine (220492)
APIC-Dossier
d’action contre la prostitution enfantine
L’exploitation sexuelle
des enfants est un crime
Jacques Berset, Agence APIC
Rires gras autour d’une table de bistrot. Des «contemporains», pas toujours
d’âge mûr, racontent leur expédition dans les bordels de Patpong ou de Mombasa. Qui n’a pas, une fois ou l’autre, assisté à de telles fanfaronnades
«bien innocentes» ? Aujourd’hui, les séducteurs d’opérette se font discrets, sida oblige: le ministère de la santé thaï avance un chiffre de 200
à 300’000 séropositifs. Mais les «consommateurs» ne sont pas moins nombreux. Ont-ils pris conscience que dans les bordels de Bangkok ou de Manille, les partenaires de leurs aventures sexuelles ne sont souvent que des
enfants mineurs, kidnappés, réduits en esclavage, pris dans les filets de
la misère ou de réseaux de proxénètes violents et sans scrupules ?
Aujourd’hui, en Suisse, des gens sont décidés à montrer que l’exploitation sexuelle des enfants est un crime. C’est sur ce thème que la Campagne
suisse contre la prostitution enfantine lance du 24 au 30 avril prochain
une semaine d’action et de sensibilisation dans plusieurs villes. Les «touristes du sexe» ignorent-ils vraiment qu’exploiter sexuellement un enfant
est un acte criminel, qui relève du code pénal ? Que les enfants qui subissent de tels actes, «même s’ils sont vivants, meurent du dedans», parce
qu’ils sont atteints au plus profond de leur humanité ? Pourquoi certains
touristes des pays riches se permettent-ils dans les pays pauvres ce qu’ils
n’oseraient jamais faire chez eux ?
Malgré la volonté de la Fédération suisse des agences de voyages de défendre un tourisme «irréprochable sur le plan éthique» – après l’enquête de
l’Hebdo, suscitée par le Comité International pour la Dignité de l’Enfant
(CIDE), la Fédération a expulsé de ses rangs l’agence de voyage Partner
Travel à Regensdorf -, il y a encore certains voyagistes suisses «spécialisés» qui favorisent plus ou moins discrètement le tourisme sexuel et la pédophilie. C’est ce que confirme la Campagne suisse contre la prostitution
enfantine, une initiative soutenue par une trentaine d’organisations, mouvements et oeuvres d’entraide, catholiques, protestantes ou confessionnellement neutres.
Le phénomène de la prostitution enfantine, relève-t-elle, prend des proportions dramatiques dans d’autres pays d’Asie, en Amérique latine et en
Afrique, car beaucoup de touristes du sexe cherchent des victimes toujours
plus jeunes dans l’espoir d’être moins exposés au sida. Avec la participation d’intervenantes du tiers monde et de la Suisse, les initiateurs ont
l’intention de dévoiler la face cachée de la prostitution enfantine et de
mettre en évidence les rapports entre cette pratique dans les pays en développement et la violence sexuelle exercée contre les enfants chez nous également. La campagne débutera à l’aéroport de Zurich-Kloten par la présentation de six petites pièces de théâtre sur le thème de l’exploitation sexuelle des enfants. Les oratrices invitées exposeront, dans les villes de
Zurich, Berne, Lucerne, Bâle, Winterthur, Schaffhouse, Lausanne et Genève,
les diverses facettes de cette «nouvelle forme d’esclavage».
Les armes du CIDE
Au 24 de l’Avenue de Florimont, à Lausanne, dans une petite pièce, s’entassent les dossiers et les projets d’enquête : trafic d’organes prélevés
sur les enfants en Amérique du Sud, enquête sur les réseaux de prostitution
enfantine par le biais du Minitel rose (en France voisine, on a découvert
que des parents échangeaient par ce biais leurs enfants pour des «parties»), recrutement d’enfants par les bandes armées au Mozambique, etc…
Le CIDE, le Comité International pour la Dignité de l’Enfant fondé l’an
dernier, est à l’étroit dans ses locaux et sollicite l’aide financière du
public pour mener des enquêtes indépendantes et bien étayées. C’est que
dans de nombreux pays, les organisations non gouvernementales agissant sur
place sont plus ou moins tenues à la discrétion, sinon elles risquent l’expulsion.
Journaliste à la RTSR durant 23 ans, Georges Glatz, le tout nouveau délégué à la prévention des mauvais traitements envers les enfants pour le
canton de Vaud, est le fondateur du CIDE et son président. Des souffrances
infligées aux enfants, il en a vues tellement que c’en est devenu pour lui
insupportable. Il lui fallait agir plus concrètement que par la parole et
l’image. Pour se faire connaître, rien de mieux qu’un coup d’éclat médiatique. Il lui a été fourni en février dernier par l’enquête de Pascal-Arthur
Gonet, dans l’Hebdo, et la plainte pénale déposée contre Bob W. Fischer,
responsable de l’agence de voyage Partner Travel. Le CIDE a une autre agence du même type dans le collimateur, mais en France cette fois-ci.
Battage médiatique et poursuites pénales
Cette affaire, dont la presse a abondamment parlé, prouve une chose, relève Georges Glatz, c’est que nous devons faire aussi le ménage chez nous.
«Les autorités thaïlandaises ont vu dans l’action du CIDE un signe d’encouragement, car elles ont pu se dire que finalement, ce ne sont pas toujours
les mêmes qui sont montrés du doigt; en menant le combat chez nous, dans
les pays de provenance des touristes du sexe, les autorités des pays touchés par la prostitution enfantine sont encouragées à prendre des mesures».
Pour l’ancien journaliste, il faut combiner actions médiatiques et poursuites judiciaires dans notre pays contre les «consommateurs» d’enfants
dans le tiers monde. «En Suisse, la loi permet de poursuivre ces personnes
à leur retour, mais encore faut-il apporter des preuves… Notre idée est
qu’on pourrait le faire sur la base de témoignages de police, car il y a
des touristes suisses ou européens qui se font prendre là-bas». Le CIDE
dispose, sur des pédophiles qui ont été pris puis libérés, d’informations
fournies par des associations humanitaires, notamment aux Philippines.
L’organisation lausannoise ne veut pas jouer le rôle dévolu à la police,
«mais d’abord protéger à tout prix les droits de l’enfant».
En septembre 1987 déjà, INTERPOL, lors d’une réunion européenne à SaintCloud consacrée à l’exploitation de la prostitution et de la pornographie,
il a été convenu que la police devait placer les questions de pornographie
utilisant des enfants sur sa liste de priorité et suivre de près le développement du «tourisme du sexe». Pour le CIDE, INTERPOL est l’une des pistes à suivre en matière de coopération internationale contre le fléau de la
prostitution enfantine.
On ne fait que commencer à découvrir l’ampleur du fléau
Si l’on est resté si longtemps indifférent à ce fléau, regrette le président du CIDE, c’est qu’on ne fait que commencer à découvrir l’ampleur du
phénomène, dans le sillage de l’Année Internationale de l’Enfant et de la
Convention internationale de l’ONU sur les droits de l’enfant. Et la coordination internationale n’est pas ce qu’elle devrait être, surtout que ce
genre de criminalité est organisée en réseaux supranationaux.
Ce marché – plus connu en Allemagne ou en Hollande – est extrêmement juteux. La prostitution enfantine (on a découvert même un marché spécialisé
de jeunes vierges dans une villa près de Rome!), par rapport au marché de
la prostitution «normale», occupe un marché plus restreint et très fermé,
mais son chiffre d’affaires est très élevé. «Un amateur d’enfant est prêt à
payer très cher», note Georges Glatz, et une simple cassette vidéo pornographique avec des enfants comme «acteurs» va se vendre au bas mot un millier de francs.
Aujourd’hui, un certain nombre de reportages ont attiré l’attention sur
les souffrances et la misère morale et matérielle qu’engendre la prostitution forcée et la traite des enfants. Ainsi, grâce au travail des médias,
il est désormais difficile de continuer à prétendre que ce «métier» – prétendûment le plus vieux du monde – est «inoffensif», voire «utile» parce
qu’il procure des moyens de survie à des familles pauvres.
Plus insoutenable encore de lire dans le guide pour homosexuels «Spartacus» – remis dans la documentation de voyage de ses clients par une agence
de voyage comme «Partner Travel» – que les conditions en Thaïlande sont
«quasiment paradisiaques», parce que «les hommes âgés trouvent l’accomplissement de leurs désirs sexuels même quand ils se tournent vers un partenaire beaucoup plus jeune». «Avant, on ne percevait pas ce que signifiait
vraiment être forcé à se prostituer pour survivre, conclut Georges Glatz,
et l’image dorée du commerce du sexe – «c’est dans les moeurs», «ils n’y
voient pas de mal», «on les aide à s’en sortir» – est en train de s’effriter, quand on en découvre toute l’horreur. Grâce à l’éducation et à l’information, on va vers plus de respect… l’image de l’enfant a changé, il a
désormais des droits». JB
Encadré
Des revendications concrètes
La Campagne suisse expose un certain nombre de revendications concrètes
comme la ratification immédiate par la Suisse de la Convention de l’ONU sur
les droits de l’enfant, avec une adaptation correspondante de la législation suisse; une politique étrangère, financière et économique, équitable,
ainsi que des moyens supplémentaires pour la coopération au développement;
un travail de sensibilisation auprès de l’opinion publique; un soutien thérapeutique pour les victimes de violences sexuelles; l’information des touristes et des sanctions contre les agences de voyage qui encouragent la
prostitution au travers de leurs brochures. Notons que Caritas Suisse,
l’Action de Carême, Pain pour le Prochain, l’Entraide protestante EPER,
Helvetas, l’Armée du Salut, Swissaid, l’Oeuvre Suisse d’Entraide Ouvrière
OSEO, Terre des Hommes, la DDA, entre autres, soutiennent activement cette
campagne, qui a déjà été lancée dans d’autres pays. JB
Encadré




