Pérou: Le pays s’enfonce à nouveau peu à peu dans la violence
APIC – Dossier
Le «Sentier» renaît de ses cendres nées des foyers de misère
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Lima, 7 avril 1998 (APIC) Le Sentier Lumineux (SL), qu’on pensait moribond, renaît de ses cendres nés des foyers de misère toujours plus nombreux au Pérou. Après l’arrestation en 1992 du chef charismatique de ce mouvement terroriste d’obédience maoïste, Abimael Guzman, les Péruviens pensaient que le pire était derrière. Las. La volonté du président Fujimori de choisir le bain de sang lors de l’épisode de l’occupation de la résidence de l’ambassadeur du Japon, en avril 97, a privilégié la culture de la violence plutôt que la vertu de la négociation. Reportage.
Ces derniers jours, des affrontements armés dans la partie centrale du pays comme en Amazonie ont fait plus de dix morts de part et d’autre. Depuis un an, les attentats se multiplient. Les victimes aussi. La guerre sale reprend.
Le réveil est brutal. Même si le gouvernement tente aujourd’hui de minimiser les faits, la réorganisation du SL est une réalité. Pire, le mouvement est arrivé en 1997 et durant les premiers mois de cette année à retrouver son niveau d’actions d’avant: trois actes terroristes tous les deux jours en moyenne, et à égaler le sinistre nombre de victimes: une quinzaine par mois.
Le réveil pourrait s’avérer plus dramatique encore. Nombre de sendéristes qui, il y a quatre ans, ont honoré et continuent d’honorer l’appel de Guzman en faveur d’un arrêt de la lutte armée, et signé «un accord de paix» avec le gouvernement, considèrent aujourd’hui sérieusement la possibilité de reprendre la lutte armée. De rejoindre le dissident du SL, le «camarade Feliciano», l’un des seuls leaders sendéristes à n’avoir pas emboîté le pas à l’appel lancé par Guzman de sa prison «El Fronton». L’un des seuls leaders aussi à considérer qu’il n’y a pas d’autre chemin que la «guerre populaire».
Dans une interview accordée à l’un des principaux quotidiens de Lima, «La Republica», «Antonio», chef politique d’une cellule urbaine du SL, crie aujourd’hui son dépit: «Nous avons été trompés», assure celui qui avait activement participé à l’onde de choc qui avait frappé la capitale, Lima, en 1992, peu avant l’arrestation de Guzman et de ses principaux acolytes. «Depuis que Guzman a lancé son appel en public, nous avons fidèlement respecté notre ligne, à savoir: lutter pour un accord de paix. Le gouvernement se refuse aujourd’hui à reconnaître ce processus».
Prêts à reprendre les armes
Conséquences, confesse «Antonio», le «traître» à la base de la scission du SL, «Feliciano»- Oscar Ramirez Durand -, est en train de recomposer ses troupes. Il poursuit actuellement sans pitié nos camarades qui ont choisi la loi du repentir». C’est vrai, reconnaît-il, «nous avons gardé nos armes. Et si cela est nécessaire, nous les utiliserons pour obliger le gouvernement à s’asseoir à une table de négociations. Nous sommes toujours membres du parti (réd: communiste). L’échec de l’accord de paix sera celui du peuple. Un seul en tirera le bénéfice: Feliciano».
Selon les chiffres de l’Institut national pénitenciaire, 3’500 militants du SL jugés par contumace pour terrorisme, ont jusqu’à ce jour honoré l’accord de paix. Feliciano pourrait aujourd’hui compter sur l’appui d’au moins 20% sinon 30% d’entre eux. Tous fortement armés.
Entre janvier et septembre 1997, et plus particulièrement depuis le mois de mai, plus de 150 attentats ont été commis un peu partout dans le pays, affirme DESCO, une ONG péruvienne reconnue pour la haute fiabilité de ses sources et de ses recherches. En octobre, les opérations du SL ont coûté la vie au gouverneur du Département de «La Libertad», au nord de Lima, ainsi qu’à une trentaine de personnes, militaires et policiers pour la plupart. Le 12 octobre, une colonne d’une centaine de membres du SL ont occupé pendant deux heures la ville de San Miguel, capitale de la province de La Mar, dans le Département d’Ayacucho. Six jours plus tard, une patrouille militaire tombait à Huanuco, dans la sierra centrale. L’armée garde le mutisme le plus complet sur cet épisode sanglant.
Depuis, les attentats et actes de violences se sont multipliés. Et, peut-on lire dans «Dial», le bulletin de diffusion de l’information sur l’Amérique latine, d’autres théâtres d’opération sont maintenant devenus importants, y compris Lima. Il est loisible de penser que le SL est en train d’avancer dans ses efforts pour se réorganiser. Les faiblesses de l’Etat contribuent largement à sa stratégie subversive.
Le 13 mars, une dizaine de militants présumés du SL et plusieurs militaires sont morts lors d’un affrontement dans le district de Huanta, proche d’Ayacucho. Le 23 mars, un officier et deux soldats ont été grièvement blessés dans la région montagneuse de Vizcatan, qui passe pour le principal refuge de Feliciano, et où on assiste actuellement à un important déploiement militaire à l’aide d’hélicoptères. Le 30 mars enfin un autre choc entre 60 guérilleros et des soldats a laissé un nouveau lot de morts dans la selva orientale (Amazonie), près de Tocache. L’armée se refuse à faire le bilan de cette opération.
Dans la seule région de l’Alto Huallaga, dans le Département de San Martin, affirment de leurs côtés les membres du Conseil de Paix, à Lima, près de 700 personnes ont renoncé ces derniers mois à leurs mandats politiques sous la menace, que ce soit au niveau du district, de la province ou de la commune. La région passe pour la principale zone d’action du SL. Elle est actuellement sous le contrôle de quatre colonnes sendéristes formées de 60 à 70 guérilleros chacune. Entre janvier et novembre 97, on a dénombré 64 victimes abattues par le SL.
Le plan du 25 mai
La reprise des activités terroristes du SL coïncide en réalité avec la réorganisation du mouvement, début 1997. Une réorganisation à l’échelle du pays que la police nationale situe entre le 1er et le 31 mai 1997, sous la direction de deux des trois nouveaux leaders du dissident «Sentier Rouge», Feliciano et Artemio. Selon des sources dignes de foi, confirmées par la même police nationale, les différents comités régionaux ont approuvé le 25 mai 97 un plan stratégique appelé à être mis en pratique en juin. Ce qui c’est dramatiquement vérifié depuis. Des témoins affirment que dans les zones attaquées par le SL, les colonnes ne sont pas uniquement formées de «militants restés en guerre», mais aussi de jeunes garçons et filles venus grossir les rangs.
L’opportunité gâchée
Pour la sociologue péruvienne Carmen Rosa Balbi, la faillite du modèle économique péruvien du président Fujimori fait que les projets liés à la violence sont devenus «plus attractifs» pour tout un secteur de la population. La solution militaire et définitive pour mettre un terme à l’occupation du MRTA de la résidence de l’ambassadeur du Japon, en avril 1997, a, selon elle, largement gâché une opportunité de mettre fin à la violence dans le pays.
Une opinion que nombre de Péruviens ressentent confusément ou affirment clairement: Dans une interview accordée à l’APIC au lendemain de l’action sanglante des forces de l’ordre contre le MRTA, César Hildebrandt, l’animateur de «En Persona», l’un des programmes TV politico-économico-culturel les plus écoutés du Pérou, relevait: «La guérilla ou toute autre personne intéressée au changement social pourrait bien tirer de cet acte la leçon suivante: avec l’Etat péruvien, il est impossible de négocier. J’ai peur que la leçon morale de tout cela soit celle de la culture de la violence plutôt que la vertu de la négociation».
Ces 18 dernières années, la violence et la guerre ont laissé entre 30’000 et 40’000 morts selon les sources, et causé pour quelque 25 milliards de dollars de dégâts matériels.
Le couloir de la misère
La sociologue Carmen Rosa Balbi trace sur la carte ce qu’elle nomme le couloir de la misère dessiné par le SL: Ayacucho, Huanta, Huanuco, Junin, Cerro de Pasco, Ucayali, San Martin, La Mar, l’Alto Huallaga et La Libertad, sans oublier Lima. Des régions qui partent du nord au sud du pays, situées entre la partie centrale et les zones tropicales péruviennes, jusqu’à Tingo Maria, principal axe d’où se développe et part la réorganisation du SL, un lieu de prédilection et de négociations pour les narcotrafiquants. C’est du reste dans ces différentes parties du pays que le gouvernement a prolongé, en janvier 1998, l’état d’urgence dans les provinces et districts de six Départements du centre et du sud du Pérou, y compris Ayacucho, où le SL a commencé sa lutte armée en 1980.
Toutes sont des régions et des provinces d’une extrême pauvreté, constate Carmen Rosa Balbi. Dans la province de Junin, 90% de la population est dépourvue des services de base: l’eau et l’électricité. A Huanuco (Ayacucho), 13 enfants sur 100 sont dans l’obligation de travailler et seules 8 personnes sur 100 peuvent se targuer d’avoir un métier. Quant au niveau de dénutrition, il atteint des sommets dans les régions de Huanta (Ayacucho) et de La Mar. C’est aussi là que les niveaux d’éducation et de santé sont les plus bas du Pérou.
Pour l’un des responsables des «rondas», groupes de paysans d’autodéfense utilisés par l’armée, le SL gagne effectivement du terrain en profitant de l’extrême misère et du terrible malaise social.
Le triste constat des évêques péruviens
Dans une déclaration faite en octobre dernier, la Conférence des évêques péruviens mettait à son tour en garde et dénonçait: «Les institutions démocratiques du pays sont en perdition, discréditées et rongées par des luttes internes. A l’appui, les évêques citaient une étude du programme des Nations Unies pour le développement selon lequel 49,5% de la population du Pérou vit avec moins d’un dollar par jour. Les pauvres, écrivaient-ils dans une lettre pastorale, ne bénéficient pas du développement actuel du pays. Le problème du chômage est encore aggravé par les entreprises nationales, pénalisées face à la concurrence que livre le puissant capital étranger, encore favorisé par l’ouverture sans restriction au commerce extérieur.
Les chiffres laissent en effet songeur. Près de la moitié des 26 millions de Péruviens vivent dans une extrême pauvreté. Il y a une dizaine d’années, la retraite perçue par une institutrice lui permettait de vivre modestement chaque mois. Aujourd’hui, l’allocation perçue ne lui permet guère de passer le cap de la semaine. 75% sont victimes du sous-emploi, entre 30 et 40% de la population ne jouit d’aucune assistance médicale. Sans parler des 2 millions d’analphabètes et de la disparition des organisations syndicales voulue par le président Fujimori, confie à l’APIC le congressiste Javier Diez Canseco.
Pour Carmen Rosa Balbi, le gouvernement porte une lourde responsabilité. Les autorités, dit-elle, ont commencé par nier la recomposition du SL, bien réelle pourtant. Or cette négation empêche le pays de faire une réflexion sur le lien entre le problème économique et la réapparition de la subversion, alors même que les agents de la Dincote (services de renseignements) ont donné l’alerte depuis belle lurette. Selon la sociologue de Lima, la violence n’atteindra heureusement plus l’envergure des années passées, parce que le SL a tout de même été fortement touché et que la grande majorité de la population repousse la terreur. «Mais cela n’est pas une raison pour se mettre des œillères face à la nouvelle escalade terroriste que vit le pays». (apic/pr)
APIC-Dossier
Le 15 mai 1891, Léon XIII publiait l’encyclique «Rerum Novarum»
L’enseignement social de l’Eglise face à la réalité du monde actuel
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 12 février (APIC) L’Eglise catholique porte un intérêt particulier à la «question sociale» et son enseignement social possède une longue tradition, à laquelle Fribourg n’est pas tout à fait étrangère. En effet, Fribourg a été étroitement associée à l’élaboration de l’encyclique sociale »Rerum Novarum» – publiée le 15 mai 1891 par le pape Léon XIII – grâce aux intellectuels de «l’Union de Fribourg». Dans le futur, – certains intellectuels catholiques du lieu le souhaitent – Fribourg pourrait à nouveau jouer un rôle dans l’élaboration et le développement de l’enseignement social chrétien, que les papes préfèrent appeler doctrine sociale de l’Eglise.
A l’occasion du centenaire de l’encyclique «Rerum Novarum», l’Université de Fribourg organise du 24 au 27 avril un important Colloque international intitulé «Rerum Novarum 1891/1991 – Cent ans d’enseignement social chrétien». Une première partie du Colloque portera sur l’enseignement social chrétien et son évolution, une seconde sur les défis de l’interdépendance et de la solidarité mondiales. La troisième journée permettra de jeter un regard sur la société suisse à l’aube du XXIe siècle. Une journée commémorative, à laquelle assisteront notamment le président de la Confédération Flavio Cotti et le cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical «Justice et Paix» clôturera cette rencontre internationale à laquelle participeront des invités de nombreux pays.
L’agence APIC a rencontré trois personnalités qui participent à ce Colloque : la cheville-ouvrière de l’organisation de cette commémoration, le professeur de droit international Nicolas Michel, de l’Université de Fribourg, l’homme politique valaisan Vital Darbellay, conseiller national démocrate-chrétien, et l’économiste français Jean-Marie Valarché, professeur émérite de l’Université de Fribourg.
Une attirance précoce pour l’enseignement social de l’Eglise
APIC : Nicolas Michel, qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans l’enseignement social de l’Eglise ?
N. Michel : En tant qu’enseignant de droit public, je m’intéresse à toutes les questions qui ont trait à l’homme et à la société. De façon plus particulière, j’ai été intéressé à l’enseignement social chrétien lors de mes études à St-Michel par l’abbé Albert Menoud, qui avait mis sur pied des cercles d’étude sur la doctrine sociale de l’Eglise dans le cadre de la »Nuithonia».
Albert Menoud avait été influencé par le cardinal Journet et ses «Exigences chrétiennes en politique». Comme vicaire, il avait été interpellé dans sa paroisse par des syndicalistes qui lui avaient demandé de leur parler de la doctrine sociale de l’Eglise. C’est donc à St- Michel, à ce moment-là, que j’ai pris conscience de beaucoup de choses qui ont certainement joué un rôle important dans plusieurs options prises dans ma vie. Lors de mes études à Washington, j’ai eu l’occasion d’étudier les textes essentiels de l’enseignement social chrétien et les principaux auteurs dans ce domaine.
L’enseignement social chrétien m’intéresse aujourd’hui surtout parce qu’il propose une réflexion nourrie conjointement par la science et par la foi, et parce qu’il est une invitation, constamment renouvelée, à promouvoir la justice sociale et les droits de l’homme.
Le rôle phare de Fribourg dans le développement de la doctrine sociale
APIC : Quel est le rôle de Fribourg dans l’enseignement social de l’Eglise et en particulier dans la genèse de l’encyclique «Rerum Novarum» du pape Léon XIII ?
N. Michel : Il faut rappeler que Mgr Gaspard Mermillod, qui allait devenir cardinal, avait rencontré au Concile Vatican I un certain nombre d’intellectuels venant de divers pays d’Europe. Une fois nommé évêque à Fribourg, il réunit ces personnalités dans ce qui s’est appelé «l’Union de Fribourg», et de manière très confidentielle, elles rédigeront plusieurs mémorandums adressés au pape Léon XIII au moment où il préparait «Rerum Novarum».
Cette «Union catholique d’études sociales et économiques» qui a fonctionné de 1884 à 1891, a connu son apogée peu de temps avant la parution de cette encyclique. Des personnalités engagées pour la création de l’Université de Fribourg faisaient également partie de l’»Union de Fribourg». A l’époque, la petite ville de Fribourg était vraiment un centre européen qui a contribué à la formation de la doctrine sociale de l’Eglise moderne. Fribourg a donc joué alors un rôle important, et selon un modèle très intéressant : imaginez, à l’époque, des laïcs réunis autour d’un évêque pour participer à l’élaboration d’enseignements de l’Eglise ! Dans cette atmosphère-là s’est créée l’Université, et les moyens dont nous disposons grâce à elle aujourd’hui pour offrir notre contribution sont infiniment plus grands qu’à l’époque.
APIC : Fribourg a-t-elle cessé de jouer ce rôle de phare dans ce domaine ?
N. Michel : Il faut souligner que le rôle de Fribourg ne s’est pas du tout arrêté à l’apport de l’»Union de Fribourg». En matière d’enseignement social de l’Eglise, il y a toujours eu à l’Université des professeurs qui, dans leurs recherches et dans leurs cours, s’y sont intéressés. Il y a eu également une participation directe de professeurs de Fribourg à l’»Union catholique d’études internationales», une organisation qui a pris en quelque sorte le relais de l’»Union de Fribourg» dans l’entre-deux-guerres. Elle avait cependant une dimension internationaliste plus grande, une volonté de se greffer sur les travaux de la Société des Nations (SDN). Par ce biais, un assez grand nombre de professeurs de Fribourg ont fait un apport culturel chrétien important aux travaux de la SDN à Genève.
En 1945, à l’Université, a été créé un Institut international de sciences sociales et politiques dirigé par les professeurs Eugène Bongras et Arthur-Fridolin Utz. Cet Institut a, par les colloques internationaux qu’il a organisés et par ses publications, contribué au développement de la doctrine sociale de l’Eglise. En 1978, cet Institut a quitté l’Université et s’est installé comme association privée sous le nom d’»Union de Fribourg – Institut international de sciences sociales et politiques», à Pensier (FR). Quant à l’Université de Fribourg, ses efforts ont faibli en même temps que la doctrine sociale de l’Eglise a connu un certain déclin dans la société à partir du milieu des années 60.
Le triomphe des valeurs libérales
Ce déclin était dû en partie au moins à un certain triomphe des valeurs libérales et matérialistes. On a cru pendant tout un temps que l’on arriverait certainement, en appliquant les principes d’économie libérale, à créer un ordre social juste et respectueux des personnes. On s’aperçoit aux résultats que ce n’est que partiellement vrai. La soif actuelle de valeurs spirituelles montre l’échec de méthodes de développement des sociétés qui seraient purement matérialistes.
Fribourg devrait saisir sa chance
Par rapport à cette réalité, on constate actuellement un regain de l’enseignement social de l’Eglise et Fribourg devrait à nouveau saisir sa chance. Quand on voit les champs encore ouverts à l’enseignement social chrétien, comme l’écologie, l’ordre économique national et international, le contrôle des armements, la protection des minorités, je me réjouirais qu’une institution comme l’Université de Fribourg accroisse son apport dans ces domaines. Dans l’esprit de l’»Union de Fribourg», réunir des chercheurs et des scientifiques du monde entier pour développer encore cet enseignement social chrétien : cela correspond tout à fait à sa vocation.
Pas seulement un discours de circonstance
APIC : L’Eglise ne s’est-elle pas intéressée à la condition ouvrière seulement au moment où les ouvriers organisés ont menacé l’ordre social établi, par réaction à la montée du «péril rouge» ?
N. Michel : De tout temps, et pas seulement depuis les encycliques sociales, l’Eglise a eu une parole sur l’Homme et la société et s’est occupée avec des ombres et des lumières – de la situation des plus défavorisés. Il y a en elle, fondamentalement, la mission de porter un regard de solidarité sur les hommes qui vivent les situations les plus misérables. Il est certain que l’enseignement social de l’Eglise est lié au développement et à l’évolution de la société, de l’économie, etc.
Tout cela est positif, mais il y a là aussi des aspects négatifs : dans la mesure où cet enseignement est trop lié à des situations spécifiques données, à des réalités concrètes, il court le risque d’être rapidement dépassé. On en a des exemples avec certaines considérations de «Quadragesimo Anno» sur les corporations, qui sont marquées par des considérations des années 20. Autre difficulté, cette doctrine peut paraître réactive par certains de ses aspects : il ne faut pas nier que «Rerum Novarum» est une tentative de l’Eglise de répondre aux défis de l’époque provoqués par la révolution industrielle, la paupérisation des travailleurs, la perte de contact de l’Eglise avec des couches sociales entières.
La peur du marxisme
Il y avait bien, de la part de l’Eglise, la peur que les masses ouvrières ne soient séduites par le marxisme, et la conviction que la lutte des classes, conçue comme un passage nécessaire pour mettre fin au capitalisme, n’était pas l’instrument approprié pour parvenir à l’émancipation des travailleurs. L’insistance de «Rerum Novarum» sur le droit de propriété est le signe de deux choses : l’Eglise, très touchée par la spoliation des Etats pontificaux, était très sensible à cet aspect; d’autre part, un certain nombre de personnalités associées à la conception de l’encyclique venaient de milieux où l’on avait le souci du maintien de la propriété.
L’Eglise, il est vrai, a mis du temps pour fixer son attitude à l’égard
des syndicats. «Rerum Novarum» est certes claire à ce sujet et affirme que les travailleurs ont le droit de s’organiser. Mais malgré tout, dans l’Eglise et notamment dans les milieux de l’»Union de Fribourg», on a longtemps tenu à l’idée des corporations dont on retrouve la manifestation dans »Quadragesimo Anno». Cette hésitation prend sa source dans la conviction de l’Eglise que la lutte des classes n’est pas le bon moyen pour l’émancipation des travailleurs.
Chez certains, il y avait évidemment la crainte de la mise en danger de l’ordre social par le mouvement socialiste, d’autres pensaient plutôt que les solutions avancées par le marxisme étaient inadaptées à la nature humaine. Il est vrai qu’à l’époque on asssociait souvent socialisme – qui a eu le mérite d’aider les travailleurs à s’organiser et à gagner des droits que plus personne aujourd’hui ne remet en cause – des conceptions anticléricales et matérialistes qui inquiétaient ceux qui étaient attachés à la dimension spirituelle de l’Homme.
Conséquences politiques
APIC : La sensibilité à l’enseignement social de l’Eglise a-t-elle des conséquences au niveau politique ?
N. Michel : Certainement. Je suis tout autant convaincu de la nécessité d’un engagement politique chrétien et de la source d’inspiration que peut représenter l’enseignement social chrétien dans ce domaine. Il me semble tout à fait légitime que des mouvements politiques prétendent mettre en oeuvre l’enseignement social chrétien. Mais ils n’ont pas le monopole dans ce domaine, car depuis Jean XXIII, l’enseignement social de l’Eglise s’adresse à tous les hommes de bonne volonté.
APIC : La doctrine sociale de l’Eglise est-elle une «troisième voie» entre collectivisme et libéralisme ?
N. Michel : Dans l’encyclique «Sollicitudo Rei Socialis», le pape Jean Paul II souligne explicitement que la doctrine sociale de l’Eglise n’est pas une »troisième voie». C’est bien que cette clarification soit faite, car cet enseignement social ne se situe ni au niveau des idéologies, ni à celui des recettes techniques. Cette doctrine propose seulement des critères de jugement, quelquefois des lignes d’action. Mais l’on a vu que chaque fois qu’elle présentait des lignes d’action concrètes, elle courait le risque d’être dépassée. Ce n’est pas son rôle de fournir des solutions techniques, mais bien d’être une source d’inspiration. Ensuite, c’est la tâche des hommes politiques et de tous les hommes de bonne volonté de traduire cela dans leur action quotidienne dans la société.
L’enseignement social de l’Eglise ne prescrit pas de modèle de société, mais il prône certainement une société dans laquelle les droits de l’Homme soient respectés et le pouvoir soit exercé autant que possible avec la participation des citoyens. Si, au stade actuel, la société doit tendre à être démocratique et sociale, l’enseignement social chrétien permet tout de même un pluralisme dans les options sociales et politiques. La lettre du pape Paul VI au cardinal Roy à l’occasion du 80e anniversaire de «Rerum Novarum» est tout à fait explicite à ce sujet.
Mais le pluralisme n’exclut pas la légitimité d’une action concertée et commune fondée sur un idéal nourri de l’enseignement social chrétien. Il suffit de voir l’état de la société – la situation de la famille, le niveau de protection des bases naturelles de la vie, de la vie à naître, les conditions de travail dans certains secteurs, le statut d’une partie des étrangers, comme les saisonniers, les problèmes des locataires, de la propriété du sol… – pour voir que l’action de ceux qui s’inspirent de l’enseignement social chrétien est encore loin d’avoir atteint tous ses buts.
Encadré
Nicolas Michel est actuellement professeur extraordinaire à la Faculté de droit de l’Université de Fribourg, où il enseigne le droit international public, le droit européen et le droit administratif. Marié, père de quatre enfants, âgé de 41 ans, N. Michel est né et a fait ses études de droit à Fribourg, où il a obtenu un doctorat. Après un stage d’avocat à Fribourg, il obtient une maîtrise en relations internationales à l’Université jésuite de Georgetown, à Washington, avant de travailler pendant 5 ans comme secrétaire général de la Direction de l’Instruction publique du canton de Fribourg. Il séjourne ensuite deux ans et demi à l’étranger, le temps de rédiger un ouvrage sur la contribution de la Suisse au régime international de non-prolifération des armes nucléaires, qui vient de sortir de presse. En 1987, il a été rappelé à Fribourg pour assurer la suppléance du professeur Augustin Macheret durant sa deuxième période rectorale. (apic/be)




