Euthanasie, assistance au suicide et soins palliatifs: les ténors romands s’affrontent

APIC Reportage

Pas facile de se faire sa religion

Pierre Rottet, de l’Agence APIC

En ouvrant en ce début d’année les portes de ses EMS aux organisations d’assistance au suicide, la ville de Zurich a relancé le débat entre partisans et opposants à l’euthanasie en Suisse. Le problème interpelle. Sur la question du suicide assisté et de l’euthanasie, certes, mais aussi sur les soins palliatifs. Les interrogations restent cependant sans réponses. Comment ne pas sortir du domaine des certitudes, lorsqu’on aborde les questions de morale et d’éthique face à la mort, à ses propres peurs, face aux souffrances intolérables qui la précèdent parfois? Et qu’en est-il de la dignité de l’homme? Reportage.

Euthanasie? Assistance au suicide? Soins palliatifs? Les mots sont lâchés. Définitifs, à quelques nuances près. Et dans la mesure du possible, avec les soins palliatifs – notions relativement récente en Suisse -, qui passent aujourd’hui pour être «ce qui reste à faire lorsqu’il n’y a plus rien à faire». L’Oregon, aux Etats-Unis et Hong Kong ont dépénalisé l’assistance au suicide. Les Pays-Bas demeurant pour l’heure l’unique pays à avoir inscrit l’euthanasie active dans leur loi, sans avoir rien résolu du débat de fond. Dans le reste de l’Europe, de l’Italie à la Belgique, en passant par le Luxembourg, l’Angleterre et le nord du vieux continent, les législateurs s’interrogent, soumis à des pressions tous azimuts, auxquelles n’échappe pas la Suisse. Pays qui s’en tient pour l’instant à son article 115 du Code pénal, à savoir l’autorisation de l’assistance au suicide.

Une pratique en faveur de laquelle milite le Dr Jérôme Sobel, spécialiste FMH en oto-rhino-laryngologie et chirurgie cervico-faciale, chantre confiant de l’euthanasie active et président d’Exit Suisse romande. Dans son cabinet médical de Lausanne, le Dr Sobel explique à l’APIC pourquoi il défend le droit de mourir «dans la dignité», et pourquoi il estime que l’assistance au suicide relève «de la liberté fondamentale» de l’individu. «Prochainement, confie-t-il, je vais ’porter assistance’ à quelqu’un qui m’a appelé au secours. Actuellement en soins palliatifs, cette personne va devoir rentrer chez elle pour obtenir l’autodélivrance désirée». En d’autres termes, pour un suicide programmé par le patient lui-même, après avoir reçu des mains du médecin le «cocktail libérateur», entouré de son mari, de sa famille et de son pasteur. Le Dr Sobel précise que l’aide au suicide est soumise au contrôle de la justice

Inégalités dans le droit du choix

A l’évocation de cette «cérémonie» planifiée, Jacqueline Pécaut, infirmière responsable au centre de soins palliatifs «La Chrysalide», à la Chaux-de-Fonds, fait silence. «Je n’ai pas l’impression que de conduire sa vie jusqu’au bout, et d’en être maître, soit donné à chacun dans notre société», lâche, méditative, l’infirmière, avant de s’interroger: «A qui donc est ’réservé’ ce droit d’achever sa vie?» A quel milieu socio-culturel appartient-il de pouvoir s’autodéterminer jusque dans le choix du moment de sa mort. «Je viens d’une classe défavorisée au point de vue social, explique Jacqueline Pécaut. Dans ce milieu terrien, la notion de pouvoir échapper à son destin n’existait guère».

De l’aveu même du Dr Sobel, Exit intervient annuellement une vingtaine de fois en Suisse romande – en moyenne 200 fois par an sur l’ensemble de la Suisse – pour «aider à l’autodélivrance» d’un patient. L’arbre qui cache la forêt? «Notre société a mis un voile». Mais la réalité est bien plus terrible, commente la psychologue Rosette Poletti, présidente de l’Association nationale «Vivre son deuil». «Dans le Nord Vaudois, que je connais bien pour y vivre, combien de personnes âgées se sont défenestrées, ou ont marché vers une petite rivière, pour s’y coucher. Nombre d’entre elles se sont laissées partir, glisser. Ou mourir de faim. Impossible à chiffrer. Ces faits divers sont rapportés comme des accidents. Mais le personnel soignant, lui, sait bien que la dame ou le monsieur n’est pas allé faire les vitres…»

Un cas en 30 mois

Mais pas à La Chrysalide, une Institution en faveur des soins palliatifs, mais opposée à toute assistance au suicide. Et à plus forte raison contre l’euthanasie active. «Je ne condamne pas, car je pense qu’il peut effectivement exister des cas où il s’agit de la seule porte. Encore faut-il que cela reste exceptionnel. Et que de tels cas nous empêchent de dormir et continuent à chahuter notre conscience». Pour travailler en soins palliatifs, confie encore Jacqueline Pécaut, «j’ai souvent observé que les malades recherchaient dans mon regard leur propre dignité. Qu’ils avaient besoin d’y lire qu’ils étaient encore des êtres humains».

La «potion magique»

Une approche que partage Sœur Marylise Cantin, de l’Association fribourgeoise «Jusqu’à la mort accompagner la vie». Plusieurs fois des personnes lui ont demandé la piqûre synonyme de «délivrance». Ou la «potion magique». Ce qu’il faut, déclare-t-elle, convaincue, c’est un dialogue honnête, ouvert et franc avec la personne, afin de voir ce que cache cette demande. «Le dialogue et l’écoute peuvent faire beaucoup de choses, même si l’un et l’autre ont aussi leur limite». En moyenne, convient-elle, un patient sur 100 demande une assistante au suicide. Un choix que Sœur Marylise respecte. Mais qui n’est plus de son ressort. Elle rappelle que l’Eglise catholique encourage les soins palliatifs. Et admet largement l’utilisation d’analgésiques pour «soulager les souffrances» des patients en phase terminale, même si ces médicaments peuvent avoir comme effets secondaires «d’abréger la vie». Infirmière chevronnée, la religieuse se garde de jeter l’opprobre sur l’assistance au suicide. Mais ne cache pas ses craintes de voir un jour la légalisation de l’euthanasie active. Qui commence à partir du moment où la personne n’est plus en mesure de faire elle-même le geste final. «Cela me fait peur. Avant d’en arriver à l’acte, a-t-on seulement épuisé toutes les ressources. N’a-t-on pas trop vite décidé?»

Dérapages et dérives

L’argument est balayé par le Dr Sobel. Pour lui, assistance au suicide et euthanasie relèvent de la même réflexion globale. L’une et l’autre ne peuvent en outre se faire hors du regard de la justice. Il relève que l’idée gagne du terrain auprès de ses confrères, du moins en Angleterre et aux Etats-Unis. Selon une étude, 12% des médecins anglais déclarent avoir un jour pratiqué l’euthanasie, et 46% disent être prêts à passer à l’acte en cas de légalisation. Idem aux Etats-Unis, où 60% des praticiens sont d’accord de pratiquer une assistance au suicide, si la loi le permet.

Favorable aux soins palliatifs parce qu’ils permettent de diminuer les demandes d’une «mort programmée», le médecin lausannois s’interroge cependant sur le sort des patients que la science est impuissante à soulager. Les soins palliatifs ne répondent pas à toutes les questions, admet en effet le professeur Charles-Henri Rapin, directeur du Centre interfacultaire de gérontologie à Genève, l’un des pionniers des soins palliatifs en Suisse. «Ces soins, sont efficaces dans 90% des cas. Mais il est vrai que pour des situations extrêmes, telle la maladie d’Alzheimer ou autres démences, les soins palliatifs doivent encore faire du chemin. Développons-les en priorité. Nous discuterons après», répond le professeur Rapin. «Pour l’heure, assistance au décès ou euthanasie, c’est juste une question de termes pour dire la même chose ou presque».

Chassé-croisé d’arguments

Sourire. Le Dr Sobel est habitué au chassé-croisé des arguments. «Je constate qu’on n’a jamais autant parlé de soins palliatifs depuis qu’on se bat pour l’euthanasie active et l’assistance au suicide». Les dérapages? «La dérive, si on la veut, elle existe déjà, mais sous une autre forme», estime Rosette Poletti. «Tout ce qui se fait de façon occulte et clandestine peut prêter flanc à la critique, aux dérapages, renchérit le Dr Sobel. Et pour lutter contre cela, dit-il, je ne vois que la transparence, la concertation et la clarté». En plus des garde-fous à l’euthanasie active, à savoir, énumère-t-il: le nécessaire discernement de la personne; le diagnostic d’une maladie incurable; une maladie qui conduit à une invalidité complète et dégénérative; les souffrances physiques; un délai de réflexion suffisamment important; l’absence de pressions financières de la part de tiers. Pour le Dr Sobel, la compétence professionnelle s’arrête au moment où le patient devient incurable. L’euthanasie, assure-t-il, n’est nullement l’échec de la médecine moderne. «L’admettre, c’est aussi comprendre que l’homme est moderne, que la médecine a des limites, c’est aussi accepter que des gens veulent s’en aller plus vite pour éviter d’être sous tutelle, de perdre leur autonomie». (apic/pr)

22 février 2001 | 00:00
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Barreaux pour voler une enfance

APIC – Reportage

Ces gosses qu’on emprisonne dans le monde

Un dossier gênant maintenu dans l’ombre

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

A l’heure où le monde se penche sur le scandale de l’exploitation sexuelle

de plus de 2 millions d’enfants dans le monde. A une époque où l’on commence à peine à s’interroger sur le «rendement» de 73 millions de gosses «actifs économiquement» dans les cinq continents, un autre dossier demeure:

celui des enfants en prison, des gosses de l’ombre. Ils sont 10’000,

100’000 ou plus dans le monde? Impossible à savoir. Le phénomène, encore

trop tu, est pourtant réel, même s’il ne dérange pas trop les gouvernements. Reportage pour un coin de voile levé.

Ils ont 8 ans, 12 ans ou pas encore 16 pour beaucoup. Gosses et adolescents croupissent pourtant entre quatre murs, derrière des barreaux. Pour y

«purger» des peines de 4 ou de 12 mois, de 2 ou 4 ans. Davantage parfois,

quand ils ne sont pas «oubliés», parce que personne ne les a réclamés.

Leurs crimes? Le vol d’un paquet de cigarette, d’un morceau de pain. Le

piège de la violence et de la drogue déjà. Un crime, une agression… Un

infanticide, pratiqué par une fillette abusée. Enfance violée, enfance volée, ils sont des milliers dans le monde à vivre ce cauchemar. De l’Europe

à l’Afrique, de l’Amérique à l’Asie, la misère conduit des gosses en prison. L’APIC a recueilli des témoignages venant d’Afrique et de Russie notamment.

Droit de l’enfant et cynisme juridique

Combien sont-ils derrière les barreaux dans le monde à croupir dans des

prisons d’adultes, au milieu de ceux-ci ou par groupes d’adolescents de 5,

10 ou 20 par cellule? 10’000? 100’000? Plus? «Impossible à dire… Nous

n’avons aucun chiffre. La faute à une absence de définition… Qu’est-ce

qu’un enfant en prison? Est-ce un gosse condamné? Entre quatre murs? Dans

une prison pour adultes? Pour jeunes délinquants? En institution? Autant

d’interrogations liées aux droits de l’enfant, qui se heurtent souvent cyniquement à une question juridique», admet Nigel Cantwell, consultant pour

les droits de l’enfant auprès de l’UNICEF à Genève.

Pour la seule Russie, le Comité international pour la dignité de l’enfant (CIDE), à Lausanne, parle de plus de 21’000 mineurs et enfants emprisonnés. Au BICE (Bureau catholique international de l’enfance), à Genève,

on estime qu’entre 2’000 et 4’000 mineurs et gosses, dont l’âge varie entre

10 et 16 ans, sont actuellement sous les verrous dans les cinq pays où le

Bureau déploie un programme spécifique: Sénégal, Guinée, Mali, Zaïre et Côte d’Ivoire. Cette dernière «accueille» à elle seule près de 1’400 «prisonniers en herbe». Au Rwanda enfin, l’UNICEF se préoccupe des conditions de

détention de 1’000 à 2’000 enfants – selon les sources – de 7 à 15 ans, accusés d’être des «génocidaires».

Cette évaluation est loin d’être exhaustive, relève pour sa part André

Dunant, juge des mineurs à Genève de 1965 à 1996, actuellement consultant

pour l’Association internationale des magistrats de la jeunesse et de la

famille. «Si nous pouvions donner des chiffres plus ou moins exacts, cela

pourrait dire que nous contrôlons la situation. Or nous en sommes très

loin».

Violé trois fois par semaine

Mamadou n’a pas 16 ans. Livré très tôt à lui-même dans les rues de Dakar, au Sénégal, il s’est un jour vu confier la vente de trois postes de

radio d’occasion par un oncle, un commerçant du lieu. Des postes sans doute

volés, invendables ailleurs que sur le marché informel. Au bout de 10

jours, Mamadou en avait vendu deux… «J’ai utilisé une partie de l’argent

pour m’acheter à manger, un pantalon et des chaussures. Mon patron, mon oncle, m’a envoyé en prison». Il y restera plus de 10 mois. Mamadou y serait

peut-être aujourd’hui encore sans l’action du BICE.

En Russie, 30% des mineurs sous les verrous subissent des sévices sexuels. Garçons et filles confondus. Dans un rapport publié au printemps 1996,

le groupe de recherche «Sodeïstvie», à Moscou, relate la vie de ces gamines

dans la prison moscovite de Boutyrki. Et dénonce les condition qui «dépassent l’entendement». A neuf dans une cellule… mais avec six couchettes.

Sans parler de l’hygiène et des promiscuités.

Dans la prison d’Ichka, à quelque 60 kilomètres de Moscou, les détenus

ont entre 14 et 20 ans. «Certains on l’air de gosses sortis de l’orphelinat. «Un tiers de ces gamins ne devraient pas être là: ils sont débiles

mentaux ou tout simplement innocents». L’enfer pour 340 mineurs, et pour

Sergueï, 15 ans, condamné à six ans et demi.

C’est peut-être dans cette prison que seront conduits les apprentis

caïds du centre de détention provisoire pour mineurs d’Ikchansk, dans la

région de Moscou également. En attendant, des gosses comme Micha et Youri

continueront à être tabassés… A être violés trois fois par semaine et

plus. Tous deux ont beau supplier, se défendre.

Dans une cassette co-produite par le BICE et trois organisations internationales, trois «apprentis-durs», des Lettons de 14 et 15 ans, racontent

comment ils ont abouti dans la prison de Riga. En massacrant à coups de

couteaux un adolescent qu’ils voulaient enlever en échange d’une rançon. Le

système «D» de la loi de la rue. Pour des enfants miséreux jetés très tôt

hors de la maison. Depuis son indépendance, la Lettonie a vu le nombre de

ses enfants abandonnés dans les rues passer de 2% en 1990 à 12% en 1994. En

Estonie enfin, un jeune de 16 ans est en prison depuis près de deux ans

sans être jugé. «Les juges n’ont tout simplement pas eu le temps de s’occuper de lui», s’insurge André Dunant.

90 mineurs condamnés à mort aux Etats-Unis depuis les années 70

Ces faits, tristement réels, sont peu ou prou ceux vécus quotidiennement

et pour des années parfois par des milliers de jeunes, en Afrique, en Russie ou ailleurs dans le monde. En Amérique latine comme en Asie, en Europe

comme aux Etats-Unis, la réponse de l’Etat à la violence urbaine pénalise

des gosses victimes de leur misère, des jeunes délinquants devenus la cible

privilégiée de la justice, de la société et de l’appareil répressif.

«En Angleterre aussi, ainsi qu’aux Etats-Unis, notamment, des enfants en-dessous de 16 ans – purgent des peines de prison», déplore-t-on du côté

de l’UNICEF. Pour Nigel Cantwell, le Royaume-Uni a récemment fait un gros

pas… en arrière, en prévoyant des peines «dures» pour les enfants de 10

ans. «Si l’on s’en réfère à la loi dans le Royaume-Uni, on peut condamner à

vie des mômes de 10 ans». Reste que c’est beaucoup plus impressionnant dans

les textes que dans les faits, assure le juge Dunant. «Un gosse meurtrier

de 10 ou 11 ans aura «sa chambre» dans un home d’éducation, dont les portes

seront fermées à clé. Pendant des années».

Aux Etats-Unis, le cas de deux jeunes Américains, de 12 et 13 ans, condamnés à la prison par un tribunal de Chicago en début d’année pour avoir

jeté un enfant du haut du 13e étage d’un immeuble a défrayé la chronique.

Le garçonnet de 12 ans, aujourd’hui enfermé pour des années – au même titre

que son «comparse»-, est ainsi devenu l’un des plus jeunes détenus des

Etats-Unis. Dans plusieurs Etats de ce pays, la condamnation à mort n’est

pas seulement un sort réservé aux criminels adultes.

Les Etats-Unis partagent en effet avec l’Irak, l’Iran, le Nigéria, le

Pakistan, la Barbade et le Bangladesh, le macabre point commun d’avoir procédé au cours de ces dix dernières années, à l’exécution de personnes condamnées à mort pour homicide alors qu’elles étaient mineures au moment des

faits.

Depuis les années 70, plus de 90 mineurs ont été condamnés à mort aux

Etats-Unis, à en croire les chiffres publiés par Amnesty International en

1994 déjà. Certains ont vu depuis leur condamnation annulée en appel. Mais

d’autres attendent toujours la sentence. Dans les couloirs de la mort.

Doublement pénalisé

Escamoté ou plus simplement relégué par nombre d’instances mondiales ou

d’ONG, rayé des préoccupations du grand public, le problème des enfants en

prison ne semble guère émouvoir l’opinion publique. «On ne parle pas des

gosses emprisonnés, c’est vrai, reconnaît Nigel Cantwell, l’UNICEF s’implique depuis peu, mais au niveau national seulement». Son action internationale est pour l’heure peu développée. «Les enfants exploités sexuellement, les enfants esclaves et même les gosses des rues de Rio, de Bogota ou

de Lima, de Manille ou de Bangkok, sont perçus comme des enfants-victimes.

Ce qui n’est pas le cas pour les gosses emprisonnés à la suite de délits».

Commis pour survivre, pour manger dans nombre de cas.

Pour le représentant de l’UNICEF, ces enfants sont doublement pénalisés… Souvent issus de milieux défavorisés, ils en sont réduits à commettre des larcins pour subsister. Lorsqu’ils se font prendre ensuite, ils

s’en iront croupir dans des prisons insalubres, car «la plupart des pays

n’ont pas les moyens de se payer des institutions ou des spécialistes dans

l’éducation de la réinsertion des enfants marginalisés».

15 ans… ils en paraissaient 70

Un avis que partage l’Allemand Horst Buchman, consultant du BICE pour

l’Afrique. 25 ans de travail sur le terrain, du Mali à la Côte d’Ivoire, de

la Guinée au Sénégal en passant par le Zaïre n’ont diminué en rien sa volonté de se battre aujourd’hui pour améliorer les conditions de détention

des enfants-prisonniers.

Et des prisons, Horst Buchman, 49 ans, en a visité plus d’une. Dont celle de Conakri, en Guinée. Une image qui le poursuit… «Ce que j’ai vu dépasse l’imagination. Je me suis rendu avec des Soeurs de la Charité à la

prison centrale, où elles apportent une fois par semaine de la nourriture.

En entrant, j’ai vu les prisonniers qui sortaient deux par deux, le moins

faible donnant appui à son compagnon pour se diriger vers les Soeurs».

A l’intérieur, témoigne aujourd’hui le collaborateur du BICE, les malades gisaient dans les couloirs… On aurait dit un camp de concentration

nazi. «Les joues creuses, les yeux fixes, des adolescents de 15 ans en paraissaient 70… Même tenir leur cuillère leur était pénible. Dans la prison de Bamako, parmi les 72 enfants emprisonnés, seuls trois avaient reçu

une visite durant le semestre écoulé». En Côte d’Ivoire, un garçon de 12

ans, rempli de culpabilité, lui avouait un jour avoir tué quelqu’un. Horst

Buchmann devait apprendre par la suite que ce quelqu’un était un jeune de

14 ans, mort à la suite d’une mauvaise chute lors de la bagarre.

Les oubliés des geôles

La justice? Les juges? Le silence méditatif de Horst Buchmann en dit

long sur le problème dans certains pays d’Afrique, en Côte d’Ivoire, en

Guinée ou au Zaïre, pour ne citer que ces régions. «La plupart du temps il

n’y a pas d’enquête. On se contente d’une plainte pour envoyer un gosse en

prison. La majorité des mineurs emprisonnés le sont à titre préventif, dans

l’attente d’un jugement. Si ce dernier arrive, car la plupart ne sont pas

jugés». 13 mois pour deux pneus usés volés à un employeur pour se rémunérer

d’un travail jamais payé. Et combien plus, souvent pour un simple poulet,

un bout de pain, des cigarettes. Quand les dossiers ne sont pas tout simplement perdus. «Des enfants sont littéralement oubliés dans les geôles».

L’un d’entre eux, condamné pour un délit mineur, avait déjà purgé 3 ans au

moment de l’intervention du BICE.

Le collaborateur du BICE pour l’Afrique se souviendra longtemps de ce

garçonnet enfermé dans un centre au Zaïre… «Il ne parlait pas. Ses grands

yeux immobiles regardaient dans le vide. Je n’ai jamais su pourquoi il

était là. Lui non plus… Il avait huit ans».

La corruption? «J’étais au Zaïre il y a quelques mois, témoigne encore

le délégué du BICE, et j’ai pu constater que les enfants en prison dans ce

pays étaient vraiment parmi les plus démunis parce qu’ils n’avaient pas pu

acheter leur liberté au juge. Tout le monde se libère si on possède une dizaine de dollars… On donne cela à la police, au juge… Quant aux gardiens, pauvres fonctionnaires parmi les pauvres dans l’univers carcéral,

ils se payent en prenant sur la part de nourriture – l’équivalent de 20

centimes – destinée aux mineurs incarcérés». Lorsque ça n’est pas pire.

Dans certains pays, il n’existe aucune séparation entre prisonniers

adultes et enfants. Viols et abus de tous genres sont monnaie courante.

«Des gosses vivent en situation d’esclavage au milieu d’adultes, cela dans

des cellules où, par manque de place, les prisonniers se couchent à tour de

rôle».

Selon l’UNICEF, 80% des enfants emprisonnés sont des récidivistes. «La

pire des choses est de faire entrer des gosses dans le système pénitentiaire. Dans cette espèce d’école du crime qu’est la prison». Reste qu’en dépit

des niveaux élevés de récidive montrant que les grilles ne sont pas une solution valable pour des mômes, la société elle-même, obsédée par le sentiment d’insécurité croissant, exige plus de prison. Et la prison, selon Michel Foucault, continue à être «un lieu d’enfermement plus ou moins strict,

une école impitoyable, un sinistre atelier». Une fabrique de désespérés.

(apic/pr)

ENCADRE

L’article 95 du code pénal suisse en question

Qu’en est-il en Europe, en Suisse? Entre 15 et 18 ans, un adolescent ne

peut faire qu’un an de prison. «La Suisse a limité à 12 mois maximum la

peine. Ce qui veut dire, explique André Dunant, «qu’un garçon de 17 ans,

utilisé par une organisation terroriste pourrait tuer 2, 5 ou 40 personnes

à l’aéroport de Kloten ou de Cointrin, et ne faire que 12 mois. Avant

d’être relaxé, article 95 du du code pénal suisse oblige. Un projet de révision du code est à l’étude depuis 13 ans. On y propose de monter à 6 ans

pour les cas gravissimes. La commission extra-parlementaire s’y oppose. Elle en propose quatre…»

Pour le reste, c’est-à-dire les placements en internat, la Suisse a

choisi les foyers éducatifs. Aucun n’est fermé à clé. «On peut s’en aller

comme on veut. Des jeunes qui fuguent 10 ou 12 fois, j’en ai connu dans ma

vie de juge. On ira les chercher 10 ou 12 fois. Mais on cherche à tout prix

à obtenir au moins l’adhésion partielle de l’intéressé et de ses parents à

la mesure préventive proposée».

En Europe occidentale, affirme encore André Dunant, la situation s’est

généralement améliorée, contrairement aux pays de l’Est. «En Roumanie et en

Albanie, par exemple, on emprisonne jusqu’à cinq ans des gosses pour des

vols répétés. La Roumanie a même durci sa position. Le pays n’a rien trouvé

de mieux que de porter ce maximum à 10 ans».

Autant le maintenir en prison…

En Côtes d’Ivoire, des juges condamnent à 5 ans de prison un voleur de

poulet. Et l’ancien juge de se souvenir d’un gars de 17 ans, condamné à 10

ans de prison une annnée aupapavant pour le recel de l’équivalent de 150

francs. «Je ne voulais pas le croire. Il était passé devant un juge connu

pour sa sévérité, pour faire des exemples». Un juge qui a de la liberté

conditionnelle une notion toute personnelle: «Si quelqu’un de la famille ne

vient pas le recueillir, alors je ne le libère pas. Il recommencera à voler

sitôt libre. Autant le maintenir tout de suite en prison». Le sang de l’ancien président de l’Association internationale des magistrats de la jeunesse et de la famille n’a fait qu’un tour.

Le manque de statistique sur la question? André Dunant le déplore aussi.

même si, pour lui, des chiffres n’apporteraient pas grand-chose. «Ils n’indiqueraient pas les centaines et les milliers d’autres jeunes qui se trouvent en quasi détention dans des maisons dites réformatoires. En Belgique,

par exemple, on prétend ne pas mettre les enfants en prison, alors qu’ils

sont en réalité privés de liberté à l’intérieur des institutions. Une question de vocabulaire, de nuance entre prison et institution». Des progrès

ont été réalisés dans les sanctions alternatives pour les petites infractions. En Europe occidentale, l’immense majorité des mineurs placés hors de

leur milieu naturel vivent dans de bons foyers et bénéficient d’un encadrement pyscho-éducatif. «Mais de nombreux pays dans le monde, faute de mieux,

recourent encore trop souvent à la privation de liberté. C’est regrettable». (apic/pr)

4 septembre 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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