Nicaragua: 4 novembre, élections présidentielles dans un contexte de crise économique
APIC Analyse
Campagne sur fond de corruption et de lutte anti-terroriste
De notre correspondante en Amérique Centrale, Claude Grimm
Managua, 1er novembre 2001 (APIC) A la veille élections présidentielles au Nicaragua, le dimanche 4 novembre, la campagne électorale a atteint son paroxysme et tous les coups sont permis dans ce petit pays d’Amérique centrale au bord de l’asphyxie économique. S’immisçant dans la campagne électorale, les Etats-Unis ont fait comprendre qu’un retour au pouvoir des sandinistes – que leur ambassadeur à Managua Oliver Garza a traité cette semaine de «voleurs» – les indisposerait fortement.
Les deux principaux candidats à la présidence du Nicaragua, le libéral Enrique Bolanos et le sandiniste Daniel Ortega, ont achevé mercredi la campagne électorale tous deux convaincus de leur triomphe dimanche prochain. Tirant une nouvelle fois la couverture religieuse à lui, E. Bolanos a même affirmé qu’il sera élu président «par la volonté de Dieu», alléguant que quand l’ex-président Ortega était à la tête du gouvernement sandiniste dans les années 80, il avait dit que «la religion est l’opium du peuple». Daniel Ortega a accusé les libéraux d’être «aux abois», reprochant à Bolanos d’avoir mené la campagne électorale «la plus sale de toute l’histoire du Nicaragua». Selon les sondages, les deux candidats sont au coude à coude. Le troisième candidat, le conservateur Alberto Saborio, ne récolte que 3% des intentions de vote.
Le 4 novembre, les Nicaraguayens éliront un président, un vice-président, 70 députés provinciaux et 20 nationaux, ainsi que 20 députés au Parlement Centraméricain (PARLACEN). Ils le feront dans une situation sociale qui s’aggrave de jour en jour: augmentation de la pauvreté et du chômage dans un système chaque fois plus excluant, où 40% de la population vit avec moins d’un dollar par jour; banqueroute économique liée à la corruption institutionnalisée, dont la faillite de plusieurs banques n’est que l’une des conséquences; sécheresse qui s’abat sur le pays et anéantit la majorité des récoltes.
Une campagne électorale bipolarisée
La campagne électorale, totalement bipolarisée, se résume à une bataille entre deux hommes – deux partis – que tout oppose: Enrique Bolanos, du Parti libéral constitutionnaliste (PLC), vice-président de l’actuel gouvernement d’Arnoldo Aleman, qui incarne la continuité politique, et la Convergence nationale, avec à sa tête Daniel Ortega, du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), ancien dirigeant du gouvernement révolutionnaire des années 1980.
Cette dualité au sein des élites politiques se reflète dans la population. Ici, la neutralité n’est pas de mise: au moment des élections, même s’il existe d’autres tendances, la population se retranche du côté des libéraux ou des sandinistes (les conservateurs présentent bien un candidat mais il ne comptabilise que 3 à 5% des intentions de vote). Entre deux, il n’y a pas d’alternative – ce qui pose d’ailleurs la question d’un réel choix démocratique. Le peuple optera donc soit pour le clan d’Aleman qui pendant cinq ans, selon ses détracteurs, a élevé le mensonge et le vol organisé au statut de doctrine d’Etat, soit pour le candidat sandiniste qui, pour beaucoup, réveille les vieux démons des années noires de la guerre.
Pauvreté et corruption érigée en système
Pour la première fois peut-être, la population commence à établir un lien direct entre la pauvreté et la corruption, qui fait quotidiennement la une des médias. Face à ce fléau, nombreux sont ceux qui affirment que «même sous la dictature de Somoza, on n’en était pas arrivés là…»
Une devise: se remplir les poches
Depuis le début de son mandat de maire de Managua en 1990, la fortune d’Arnoldo Aleman est passée de 26’000 à plus d’un 1 million de dollars. Son patrimoine personnel s’est accru de nombreuses fincas (propriétés agricoles), totalement modernisées, avec des routes – construites tout exprès – qui y mènent: tout cela, bien sûr, avec les fonds de l’Etat.
Le Nicaragua est le pays d’Amérique centrale qui détient le triste record du nombre de faillites de banques, dont le cas le plus connu est celui de la Banque nicaraguayenne d’industrie et de commerce (BANIC). Il est de notoriété publique, même si tout a été entrepris pour supprimer les preuves, que sa faillite est liée à des détournements de fonds, pour plusieurs millions de cordobas (1 franc suisse correspond à 8 cordobas), en faveur du clan Aleman. Cette tendance à confondre Etat et intérêts privés, selon les observateurs critiques, est une constante chez ce dernier, allant de pair avec un penchant autocratique qui se confirme dans le manque d’autonomie de la fonction législative.
Un homme a joué un rôle clef dans la lutte contre la corruption au Nicaragua: il s’agit d’Agustin Jarquin, actuellement candidat de l’Unité sociale chrétienne à la vice-présidence aux côtés d’Ortega et ancien dirigeant de l’instance de Contrôle général de la République. Dans le cadre de ses fonctions de surveillant des fonds de l’Etat, il a dénoncé sans relâche les malversations gouvernementales, ce qu’il a payé de sa personne puisqu’il a été poursuivi et incarcéré. Cet épisode n’a cependant contribué qu’à augmenter sa popularité auprès des Nicaraguayens lassés de la corruption.
Aujourd’hui plus que jamais, le Nicaragua a besoin d’un gouvernement qui œuvre à le sortir de la profonde crise dans laquelle il est plongé. Les priorités doivent être mises sur des mesures de diminution de la pauvreté et du chômage, sur l’instauration d’un système d’éducation et de santé accessible à tous et sur le renforcement de la démocratie. Autant de points qui figurent au programme d’Ortega comme de Bolanos, et cela même si les deux hommes n’ont pas grand-chose en commun.
Selon le coopérant belge Herman Stefan Van de Velde, au Nicaragua depuis 17 ans, prendre parti pour les libéraux ou pour les sandinistes correspond clairement à choisir «entre le camp des nantis et celui du peuple». En défenseurs du néolibéralisme, les libéraux représentent les intérêts des milieux économiques. En cinq ans de pouvoir, Aleman a bradé l’économie de son pays en mains étrangères et coupé les budgets relevant du social. A l’inverse, les sandinistes proposent par exemple, s’ils sont élus, des petits crédits pour 120’000 familles paysannes. Ces promesses d’aider les petites gens explique peut-être la légère avance des sandinistes sur les libéraux dans tous les sondages.
Un traumatisme dans certains milieux d’Eglise
Le gouvernement révolutionnaire d’Ortega des années 1980 a cependant laissé des traces dans les esprits, notamment dans certains milieux conservateurs de l’Eglise catholique et chez les responsables américains, qui finançaient et armaient largement les «contras» chargés de renverser le régime sandiniste. Ces groupes, que l’on n’hésiterait pas aujourd’hui à qualifier de «terroristes», ont assassiné de nombreux civils, des paysans, des membres des communautés chrétiennes de base ou des coopérants étrangers, notamment comme les Suisses Maurice Demierre ou Yvan Leyvraz, assassinés en compagnie du Français Joël Fieux ou de l’Allemand Berndt Koberstein.
A l’époque, les milieux religieux conservateurs – contrairement aux communautés de base et aux adeptes de la théologie de la libération – adoptèrent une position anti-sandiniste assez marquée, se rapprochant dès lors de la seule autre alternative. Cela explique en partie pourquoi les sandinistes ont à leur tour soutenu les évangéliques, à ce jour bien implantés au Nicaragua et qui constituent une concurrence certaine au catholicisme.
Le prétexte de la «lutte anti-terroriste»
Quant aux Etats-Unis, farouchement opposés à Ortega, ils le font savoir haut et fort, laissant même planer de vagues menaces de «représailles économiques» en cas de victoire. Forts de cet appui, les libéraux ont fait leur la lutte anti-terroriste – traduire anti-sandiniste – argument qui, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, constitue une aubaine «tombée à pic» après les attentats du 11 septembre à New York. Une question demeure cependant:: qu’adviendra-t-il si, comme semble le montrer tous les sondages effectués depuis le début de la campagne électorale, Daniel Ortega remporte les élections ce dimanche 4 novembre? Là est la grande inconnue. Beaucoup craignent en effet que les libéraux n’acceptent de se défaire du pouvoir si facilement. (apic/cgr/be)
Pérou: Vers un troisième mandat pour le président Fujimori?
APIC – analyse
Manifestations de masse contre la «dictature du Chinochet»
Du riz et du lait contre un vote
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Lima, 12 janvier 2000 (APIC) Pour la première fois dans l’histoire du Pérou, un président pourrait cumuler 15 ans de pouvoir en trois périodes successives. Divisée, l’opposition crie au scandale, et dénonce les manipulations du gouvernement Fujimori qui, dit-elle, n’hésite pas à interpréter la Constitution à sa convenance, mais aussi à se lancer dans la bataille électorale du 9 avril prochain, grâce à son puissant appareil d’Etat. Pour les plus pauvres des bidonvilles, les présidentielles 2000 ont d’ores et déjà commencé. Eux qui voient arriver par camion les vivres qui font quotidiennement défaut en-dehors des périodes électorales…
Une opposition plus forte mais plus divisée que jamais pourrait «offrir» sur un plateau le troisième mandat présidentiel à Alberto Fujimori, lors des élections générales du 9 avril prochain. Aux yeux de l’opposition, ces élections sont d’ores et déjà entachées par la manipulation, la fraude et les manœuvres d’un gouvernement qui se sert de son appareil d’Etat. Cela, pour que «El Chino», devenu pour la rue le «Chinochet», arrive à ses fins: un troisième mandat successif. «Grâce à une Constitution modifiée par le pouvoir. Et interprétée par le seul pouvoir qui, sous le couvert de la démocratie, agit comme une dictature… en habit civil», dénonce cette même opposition.
Mardi matin 11 janvier, quelques heures après la clôture du dépôt des candidatures à la course aux présidentielles, 11 candidats étaient présents sur la ligne de départ, dont les plus importants: Alberto Andrade, de «Somos Perù» (Nous sommes le Pérou), Luis Castañeda, de «Solidaridad Nacional» (Solidarité nationale), Alejandro Toledo, de «Perù Posible», partisan d’une candidature unique de l’opposition, et Alberto Fujimori, sous l’étiquette de «Perù 2000», cette fois. Après s’être fait élire en 1990 et 95 sous les étiquettes respectives de «Cambio 90», soutenue par les évangéliques, puis de «Nouvelle Majorité».
Main mise totale
Pour l’opposition, divisée, il s’agira d’obtenir un second tour. Une chose d’être acquise, en raison des divergences, certes, mais aussi des atouts en possession de «el Chino»: un appareil de propagande parfaitement rodé, une main-mise sur l’ensemble des registres électoraux, des équipes à l’œuvre sur le terrain, pour distribuer ces jours riz, lait ou autres vivres à grand renfort de camions en cette période électorale, à qui fait acte d’allégance, le contrôle de certains médias, y compris chaînes de télévision. L’argent enfin, y compris les ressources de l’Etat.
Depuis que le président a annoncé en décembre dernier sa décision de briguer un nouveau mandat de 5 ans, le pays est entré dans une étape complexe d’affrontements entre l’»officialité», qui déclare cette candidature légale, et l’opposition. Celle-ci la combat en accusant le gouvernement et Fujimori de «mépriser» la Constitution et de manœuvrer pour «s’accrocher» au pouvoir au-delà de 2005 encore. Le président Fujimori, d’origine japonaise, ne fait pas mystère de sa volonté de se maintenir à la présidence «jusqu’au retour de son fils», actuellement aux Etats-Unis pour y étudier. Il ne cache d’ailleurs pas la fascination qu’exerce sur lui le pouvoir. Il le clame haut et fort, en martelant ses succès – réels – contre la subversion, en vantant son système néo-libéral pur et dur. Mais en taisant les hordes de pauvres qui rejoignent les miséreux, la masse des travailleurs qui grossissent quotidiennement les rangs des chômeurs et les laissés pour compte entassés dans les bidonvilles.
Appel à l’insurrection
Depuis que le «Jury National pour les Elections» (JNE) – sorte de tribunal suprême composé de 5 magistrats savamment triés sur le volet par Fujimori en personne – a déclaré début janvier «légale» la candidature de son mentor, le Pérou est en ébullition. Leader du Parti centriste de l’Action populaire, Valentin Paniagua en appelle à la désobéissance civile. «Devant la fraude en marche, dit-il, il ne reste rien à faire sinon l’insurrection».
Le mot n’est pas passé inaperçu. Il y a quelques jours, plus de 30’000 personnes sont descendues dans les rues à Lima. Et des dizaines de milliers d’autres dans la plupart des villes, du nord au sud du pays, de la côte aux régions amazoniennes. Aux cris de «non à la fujimorisation du Pérou», «la dictature tombera» et «Chinochet ne passera pas», les manifestants ont brûlé cercueils et effigies des deux hommes forts du Pérou: Fujimori et Montesino, l’homme de l’ombre et des services clés de l’Etat. Y compris ceux chargés de la répression.
Du maxi coup d’Etat aux minis coups d’Etat
Elu président du pays une première fois en 1990, Alberto Fujimori n’avait pas hésité à organiser un auto-coup d’Etat le 5 avril 1992. Appuyé par les blindés de l’armée, il avait suspendu la Constitution, et dissous le Parlement en prenant la tête d’un «gouvernement de reconstruction nationale». Deux ans après, en 1994, il récidivait, de manière moins frappante, certes, en détournant à son profit la Constitution afin de briguer un second mandat en 1995. En toute illégalité déjà, puisque la loi interdisait à l’époque à un président en exercice de se succéder à lui-même. Modifiée depuis lors, la Constitution y a remédié. D’où l’interprétation du JNE, qui suscite l’ire de l’opposition: «Au regard de la nouvelle Constitution, soutient le JNE, il s’agirait du second mandat pour Fujimori», après celui de 1995. Oublié, celui de 1990… puisqu’il résultait de la défunte application de la Carta Magna de 1979.
Avec l’opposition, l’ensemble des institutions à caractère social ou de défense des droits de l’homme, ainsi que la plupart des ONG se mobilisent. Et vont jusqu’à parler de nouvelle «guerre sale électorale sans précédent, avec des actes d’intimidation et d’hostilité contre la presse non officielle». Quant à la hiérarchie de l’Eglise, à quelques exceptions près, elle n’oublie pas la campagne de stérilisation menée dans les Andes par Fujimori. Et sa politique néfaste en matière de famille.
Seul un miracle de tous les saints
L’ampleur des récentes manifestations de rue a du reste surpris les milieux politiques. Qui annoncent d’autres mouvements et un durcissement de la lutte pour ces prochaines semaines, face au rouleau compresseur de la propagande gouvernementale. Selon Javier Pérez de Cuéllar, ex-secrétaire général de l’ONU, le gouvernement est suspect de ne pas offrir les garanties pour un processus électoral transparent». Il met en garde: si l’opposition va dispersé au combat, «seul un miracle de tous les saints pourraient rendre possible un second tour».
Pour le candidat Toledo, «le tribunal électoral est l’otage d’un gouvernement autoritaire doté d’un monopole politique sans précédent». Quant au Conseil de la presse, il a exprimé sa «plus profonde préoccupation» pour des actes qu’il estime «suspects contre les médias indépendants». Ces faits, estime le Conseil, ne font qu’affecter davantage la liberté de presse et embrouiller plus encore le processus électoral».
Conscient qu’un second tour pourrait lui être fatal, le président Fujimori a lancé une campagne pour convaincre les Péruviens de l’inutilité de recourir aux urnes une seconde fois, et de l’urgence à tout résoudre le 9 avril. Actuellement favori, le «Chino» ne semble pourtant pas être en mesure d’atteindre la moitié des voix plus une afin de vaincre lors du premier rendez-vous. Ce qui laisse à l’opposition une marge pour élaborer une stratégie qui lui éviterait, pour le moins, la dispersion de 40% de l’électorat qui n’a pas l’intention de voter en faveur du gouvernement actuel.
D’être réélu en avril prochain Fujimori cumulerait 15 ans de pouvoir potentiel. Un fait sans précédent dans l’histoire de ce pays andin. (apic/pr)




