Démarcation des frontières Ethiopie/Erythrée: dans l’attente fiévreuse du verdict de La Haye
APIC Reportage
Bruits de bottes et espoir de paix dans la Corne de l’Afrique
Jacques Berset, agence APIC
Zalambessa, décembre 2001 (APIC) La paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée sera pour février, c’est sûr. La vox populi s’accroche à cet espoir fou, nonobstant la propagande nationaliste distillée de part et d’autre par des médias aux ordres de pouvoirs autoritaires. La population de ces deux pays exsangues de la Corne de l’Afrique réclame la fin d’une guerre absurde qui a fait, de 1998 à 2000, des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés.
A quelques semaines du verdict de la Commission de tracé des frontières qui siège à La Haye se dessine l’épilogue d’une guerre fratricide – ni religieuse, ni ethnique, ni tribale – dont les motifs réels ne sont pas connus hors du sérail. L’espoir se répand tant dans les rues défoncées d’Addis-Abeba, la populeuse capitale éthiopienne, que dans celles, proprettes, d’Asmara, la capitale érythréenne au charme suranné hérité de la colonisation italienne.
Les dirigeants éthiopiens et érythréens l’ont en effet promis: ils respecteront l’arbitrage sur leur différend frontalier qui sera contraignant et sans appel. Obtenu sous l’égide de l’OUA, l’Organisation de l’Unité Africaine, l’arrêt des combats a été suivi de l’Accord de paix d’Alger du 12 décembre 2000, prévoyant la démarcation définitive de la frontière héritée des traités coloniaux entre l’Italie et l’Ethiopie et l’indemnisation des victimes.
Près de 70’000 personnes originaires d’Erythrée, résidant parfois depuis des générations en Ethiopie, ont été expulsées sans ménagement, leurs biens confisqués, de nombreuses familles dispersées et précipitées dans la misère. Les Erythréens ont riposté de la même manière, même si c’est à plus faible échelle, en expulsant à leur tour la main d’?uvre immigrée tigréenne qui fait cruellement défaut dans ce petit pays de 3,5 millions d’habitants (l’Ethiopie compte plus de 62 millions d’habitants!) dont à peu près tous les hommes mobilisables sont encore au front.
Les dizaines de milliers de jeunes soldats des deux camps, jetés sur les champs de mines, auraient-ils donc été mutilés en vain ? Seraient-ils morts sans motifs plausibles dans les tranchées lors des féroces combats qui se sont déroulés entre mai 1998 et l’Accord de cessation des hostilités signé à Alger le 18 juin 2000 ?
Pour toutes ces tueries, la rue demandera certainement un jour des comptes au Premier ministre éthiopien Méles Zenawi et au président érythréen Issayas Afeworki. Ces anciens maquisards d’obédience marxiste parlent tous deux le tigrinya et la mère de Zenawi est érythréenne. Ils avaient combattu ensemble des années durant contre le régime communiste du Derg de Mengistu Haïlé Mariam qui avait renversé l’empereur Haïlé Sélassié en 1974. Le régime de Mengistu allait à son tour s’effondrer en 1991 sous les coups de boutoirs conjoints du Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), le parti d’Afeworki, et du Front populaire de libération du Tigré (FPLT), celui du Tigréen Zenawi, l’actuel homme fort d’Addis- Abeba.
Sur le terrain, des escarmouches
Une année après la fin officielle des combats, les escarmouches dans la zone démilitarisée contrôlée par l’ONU – une bande de 25 km de largeur en territoire érythréen – servent surtout à faire monter la pression et à alimenter la rhétorique nationaliste des deux côtés. «Il n’y a aucun signe que la guerre va reprendre; sur la frontière, nos observateurs sillonnent la Zone de Sécurité Temporaire (ZST) et ne notent aucune concentration de troupes érythréennes, contrairement aux dires d’Addis-Abeba», nous confie Joe Felli, un «officier politique» ghanéen de la MINUEE, la Mission des Nations Unies en Erythrée et en Ethiopie. (voir encadré).
Dans l’avion de transport (un appareil militaire italien peint aux couleurs de l’ONU) qui nous amène d’Addis-Abeba à Asmara, avec escale obligée à Djibouti et à Assab, Joe Felli nous montre les analyses détaillées – et rassurantes – qu’il a rédigées à l’intention du secrétaire général des Nations-Unies. Malgré les discours belliqueux qui resurgissent de temps à autre, on s’achemine vers une normalisation.
Les dirigeants sont sourcilleux sur la souveraineté nationale: les frontières sont hermétiquement fermées depuis plus de 3 ans. Même l’ONU n’a pas encore pu obtenir un couloir aérien direct entre les capitales éthiopienne et érythréenne. Le trajet, qui dure en temps normal 45 minutes, prend 4 heures pour le personnel de l’ONU (et les privilégiés qui peuvent emprunter la navette onusienne grâce à des appuis diplomatiques). Pour les simples voyageurs, détour obligatoire par Le Caire, Nairobi, Djeddah ou Aden. Plusieurs jours de voyage en perspective et des prix prohibitifs. Absurdité de cette guerre entre frères, note l’officier politique ghanéen.
Le silence des armes n’est pas encore la paix
Sur le terrain, les cicatrices de cette guerre dévastatrice, qui a jeté sur les routes un million de personnes de part et d’autre de la frontière, seront longues à cicatriser. Sur un front de 1’000 kilomètres, véritable petite «muraille de Chine», serpentent les tranchées surmontées de casemates et de murets de pierres sèches. «Symbole de l’agression érythréenne», Zalambessa – une des cinq zones frontalières contestées – n’est plus qu’une ville fantôme. Prise par les Erythréens le 10 juin 1998, elle a été reconquise par les forces armées éthiopiennes le 24 mai 2000. Au milieu de l’amas de pierres ocres qui lui tient lieu de maison et où elle vit avec l’une de ses filles, G. Alemu ne peut retenir ses larmes. Pour remercier de la visite, cette fière Tigréenne aux traits vieillis par les épreuves, nous offre une poignée d’?ufs, elle qui n’a de quoi se nourrir.
Elle espère ardemment que la paix reviendra à Zalambessa. Comme avant, quand cette ville de 20’000 habitants, bien placée sur la route d’Asmara, la toute proche capitale de l’Erythrée, était florissante. Elle a été emmenée par les troupes érythréennes lors de l’attaque de la ville puis rapatriée à la fin des hostilités par le biais du Comité international de la Croix Rouge. Giday Alemu travaillait pour les s?urs de Ste-Lucia Filippini (MPF), une congrégation italienne active dans l’éducation scolaire, la santé et la promotion de la femme, dont le couvent a été quasiment rasé.
Sa famille est dispersée, un des fils est encore en captivité à Asmara. Elle reçoit une maigre ration alimentaire du gouvernement. En face de son abri de toile, le presbytère est détruit, le toit de l’église catholique St-Pierre et Paul a été arraché, l’intérieur profané. Non loin, l’église orthodoxe du Saint-Sauveur a subi le même sort: le prêtre orthodoxe vient dire la messe dans une tente installée à l’extérieur. Les soldats indiens de la MINUEE sont postés en haut du village, sur la frontière.
Aujourd’hui, quelques centaines de personnes vivent dans les ruines, abritées tant bien que mal sous les toiles de plastique du HCR, le Haut- Commissariat aux Réfugiés. Ces toiles bleues, si caractéristiques des théâtres de guerre, signalent de part et d’autre de la frontière les habitations précaires des déplacés, tantôt éthiopiens, tantôt érythréens.
La réconciliation sera difficile
Giday Alemu ne sait pas si la ville, capitale du «wereda» (sous- district) de Gule-Makeda revendiquée par l’Erythrée, sera un jour rebâtie ou transférée ailleurs, les autorités éthiopiennes, dans l’attente du verdict de La Haye, n’ayant pas donné le feu vert à la reconstruction. «Les gens demandent seulement au gouvernement de pouvoir retourner chez eux et mener une vie ordinaire, car ils sont dispersés partout. Seuls quelques uns sont retournés, car toute l’infrastructure a été détruite: il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, aucune maison n’est restée debout; les écoles, les cliniques, les magasins, les usines, les banques ont été rasés…
Dans sa guerre par procuration sur Internet, la diaspora éthiopienne aux Etats-Unis et ailleurs insiste sur la dimension hautement symbolique de cette région: n’est-elle pas la «maison de Makeda», la mythique reine de Saba, qui a fait un enfant avec le roi Salomon, le futur Ménélik Ier, roi d’Abyssinie. Selon le Kebra Nagast (»La Gloire des Rois»), un livre qui retrace la saga de toute la dynastie salomonique, Ménélik en quittant Jérusalem, emporta l’Arche d’Alliance contenant les Tables de la loi. Elles se trouvent depuis lors, selon la tradition orthodoxe, dans une chapelle près de la cathédrale d’Axoum, à l’abri du regard de tous, même de l’empereur! Pas question donc de brader une terre qui forge l’identité des héritiers de l’empire axoumite!
Plus prosaïquement, les habitants, réfugiés notamment dans la ville d’Adigrat, à quelque 35km de la frontière, ne sont pas prêts à revenir. Les rumeurs de guerre, propagées par des médias qui alimentent la haine et la méfiance, ont fait fuir certains qui étaient revenus. On sent sourdre de l’amertume, voire de la haine chez certains de nos interlocuteurs.
La réconciliation sera difficile, commente Abba Teume Berhe, le prêtre du diocèse d’Adigrat qui nous guide dans les ruines: «Ici, il n’y a pas eu d’affrontements, aucune trace de balles dans les murs. Les soldats érythréens sont partis sans combattre, mais ils ont détruit la ville avant de s’en aller, piégeant les maisons, installant des mines dans les champs. Des gens sont morts quand ils sont rentrés chez eux, des enfants qui gardaient les troupeaux ont été tués ou mutilés par des mines antipersonnel.»
A l’amertume face à la destruction des habitations privées et de tous les bâtiments publics, s’ajoute une dimension religieuse: les églises ont été profanées, des hosties consacrées jetées à terre, des vêtements liturgiques déchirés, des ânes et des chameaux gardés dans des églises transformées en écuries, des prêtres et des s?urs enlevés.
«L’effet psychologique est terrible, car on s’en est pris à leur identité, des femmes aussi ont été violées en face de leur mari.Des familles ont été détruites, c’est un traumatisme qui va durer longtemps, les gens sont déprimés». Abba Teume brandit la liste de près d’une centaine de disparus – «d’innocents fermiers enlevés par les troupes érythréennes» – des districts de Gule-Makeda et d’Irob, dont la capitale Aliteina, est à plus de 90% catholique. Une exception dans une région presque exclusivement orthodoxe: quasiment tous les prêtres et les religieuses du diocèse catholique d’Adigrat viennent de l’ethnie Irob, dans une région dévastée par la guerre.
Les ravages du sida comme conséquence de la guerre
La ville va mourir une deuxième fois, décimée cette fois-ci par le sida, «un ennemi invisible que l’on ne peut combattre avec les armes», met en garde le prêtre d’Adigrat. La présence de tant de militaires face à cette misère favorise la prostitution, et la maladie fait des ravages en Ethiopie. Selon la congrégation des «Medical Missionnaries of Mary» (MMM), plus de 3 millions de personnes sont déjà infectées en Ethiopie, ce qui en fait en chiffres absolus le troisième pays le plus contaminé en Afrique après l’Afrique du Sud et le Nigeria.
Certains pensent que mourir sous les balles, ou attraper le sida , c’est pareil, constate Abba Teume. «Les personnes déplacées n’ont plus rien, il faut survivre, trouver de la nourriture pour les enfants. Ces soldats, enterrés depuis des mois dans des trous comme des renards, ont perdu tout espoir. Séparés de leur famille, sans l’appui d’une communauté, ils se droguent et boivent. Vivre ou mourir, pour eux, c’est pareil, ils ne prennent pas de précautions.» Comme pour confirmer cette prophétie de malheur, une jeune femme, visiblement une fille à soldats, nous hèle et nous invite dans son gourbi pour une étreinte mortelle: «faranjj» (étranger), viens!». (apic/be)
Reconstruire l’Homme au Liban
APIC – Reportage
Le Père Salim Ghazal fait revivre l’espoir à Saint-Sauveur
Jacques Berset, Agence APIC
(St-Sauveur) Deux jeunes au regard vif et souriant s’affairent autour d’un
schéma électrique. Sameer, 17 ans, vient d’un village sunnite de l’Iqlim
al-Kharroub; il donne un coup de main à Rabih, 16 ans, qui habite la région
chrétienne de Jezzine, aujourd’hui «zone de sécurité» contrôlée par l’Armée
du Liban Sud, composée de supplétifs de l’armée israélienne. Sameer et Rabih, symboles d’un Liban où musulmans et chrétiens «partagent le pain et le
sel» depuis bientôt 14 siècles. Image d’un Liban qui a toujours existé, même aux heures les plus sombres de la guerre.
Nous sommes dans l’atelier d’électricité du Centre Technique du Couvent
de Saint-Sauveur, au milieu des collines plantées d’oliviers de l’Est de
Saïda, une région qui a connu la «purification ethnique» en 1985. Une région test pour l’avenir du Liban, estime le Père Salim Ghazal, qui a lancé
un projet de réconciliation et de convivialité de longue haleine dans la
région du Couvent de Saint-Sauveur. Il est en effet plus difficile au Liban
de «reconstruire l’Homme» que de réparer les immenses destructions matérielles causées par la guerre, relève ce prêtre grec-melkite catholique de
62 ans, connu dans tout le Liban et à l’étranger comme avocat du dialogue
islamo-chrétien.
Dans cette région, en 1985, de féroces combats intercommunautaires ont
éclaté lorsque les soldats israéliens se sont retirés: «C’était le même modèle que dans le Chouf en 1983, ils avaient préparé la bombe à retardement…» Une soixantaine de villages chrétiens ont été dépeuplés et partiellement ou totalement détruits à l’Est de Saïda, lors des combats entre
milices chrétiennes des Forces libanaises et les miliciens «nassériens» de
Saïda, appuyés par des Palestiniens. Près de 60’000 personnes jetées sur
les routes, prenant souvent le chemin d’un exil sans retour. Les gens qui
ont planifié ce projet sont des forces «extérieures, non libanaises et même
non arabes», même si les auteurs de ces attaques sont des milices locales,
souligne le P. Ghazal.
Depuis plusieurs années déjà, un certain nombre d’habitants chrétiens
sont rentrés, sous la protection des miliciens de Saïda. Aujourd’hui, avec
le retour de l’armée libanaise, «c’est beaucoup plus sûr, car elle est respectée et procure un sentiment de confiance intérieure, et nous espérons
qu’une grande partie de ces villages vont se repeupler».
Aujourd’hui, la grande majorité des chrétiens comprend le discours sur
la coexistence, même si dans le passé cela n’a pas toujours été le cas. «Il
y a beaucoup d’humilité maintenant, les gens ont mûri, ils sont fatigués de
la guerre. On peut dire la même chose des musulmans, quoiqu’il reste dans
chaque camp des îlots d’extrémisme; le peuple à la base veut la paix».
La guerre a été préparée dans les esprits, les maisons, les écoles…
«Nous croyons fermement que la guerre libanaise n’a pas éclaté tout d’un
coup. Elle a été préparée dans les esprits, les maisons, les écoles, dans
les rues…», affirme le religieux de l’Ordre basilien salvatorien. Originaire d’un village mixte à une quarantaine de kilomètres de Zahlé, la capitale de la plaine de la Bekaa, Salim Ghazal a vécu depuis son enfance dans
un milieu mixte, chrétien et musulman.
A Saïda depuis une trentaine d’année, le Père Ghazal n’a jamais quitté
la région et a cherché à maintenir le dialogue intercommunautaire même aux
pires moments de la guerre. Si à Saïda les chrétiens sont minoritaires et
vivent dans un milieu sunnite, dans d’autres districts du Liban Sud maronites, grecs-catholiques, grecs-orthodoxes ou minorités protestantes partagent leur vie depuis des générations avec les musulmans chiites, et dans la
région du Chouf, au Nord de Saïda, avec les druzes. Dans le district de
Jezzine, par contre, c’est une minorité musulmane qui cohabite avec une majorité chrétienne. Des siècles de coexistence et d’entraide, dans ce diocèse de Saïda, ont marqué les diverses communautés, et créé au fil du temps
un certain nombre de traditions communes.
Mais la violence et les atrocités de la guerre libanaise ont laissé dans
chacune des communautés de lourdes séquelles psychologiques, qui seront
longues à cicatriser. On peut faire taire les bombardements d’une nuit à
l’autre, comme cela s’est produit bien des fois; mais on ne peut pas changer les mentalités d’un jour à l’autre, souligne le Père Salim Ghazal.
«C’est facile de reconstruire les maisons, les fabriques, mais pour reconstruire l’homme, cela demande beaucoup de temps et de patience». D’autant
plus que la nouvelle génération a été élevée dans l’inimitié, la séparation
et la haine.
Donner aux jeunes une alternative aux milices
Religieux et religieuses, chassés en 1985 de Saint-Sauveur, sont rentrés
en 1989, dès qu’ils ont pu récupérer le couvent. Ils y ont tout de suite
commencé des activités intellectuelles, comme les «Cercle de développement
et de dialogue» rassemblant chrétiens et musulmans pour débattre non pas de
questions théologiques, mais de la vie. «Musulmans et chrétiens luttent
tous deux pour leur vie», souligne le Père Ghazal. Saint-Sauveur a également lancé un projet d’éducation à la paix, rassemblant enfants chrétiens,
musulmans et druzes – qui souvent se rencontrent pour la première fois dans des colonies et des centres aérés. «Chaque équipe passe ensemble douze
jours pendant l’été, et durant ces sessions, nous tâchons d’éduquer ces enfants à la convivialité. Nous avions commencé avec l’UNICEF, mais nous continuons tout seuls, car nous connaissons mieux le terrain».
Pour donner une alternative à des adolescents défavorisés, «pour que ces
enfants ne soient pas à l’avenir des miliciens», le Père Ghazal a lancé il
y a quatre ans le Centre Technique au Couvent Saint-Sauveur, qui offre une
formation en menuiserie, construction mécanique, électricité générale et
mécanique automobile. Le projet, soutenu par l’Ordre basilien salvatorien
et par le «Cercle de dialogue et de développement islamo-chrétien», voulait
donner une chance à tous les miliciens ou ex-miliciens au chômage ou désireux de retourner à la vie civile. Maintenant qu’il n’y a plus «extérieurement» de milices, le Centre accueille quasiment gratuitement des enfants,
souvent de milieux défavorisés, qui ne sont plus dans le circuit scolaire
et ne peuvent apprendre un métier. Tout cela peut se faire grâce au CCFD
(le Comité catholique contre la faim et pour le développement, à Paris),
qui en assure le financement, souligne Emile Iskandar, directeur du Centre
Technique de Saint-Sauveur.
La première année, le Centre a reçu une quarantaine de miliciens de tous
bords: druzes du PSP de Joumblatt, chiites du Mouvement Amal, miliciens
chrétiens de l’Armée du Liban Sud d’Antoine Lahad, etc. L’année dernière,
ils étaient encore une vingtaine. «Le jour de la rentrée, ils étaient armés, ils n’avaient confiance en personne. L’équipe de cette année est plus
facile».
Emile Iskandar, qui nous fait visiter les ateliers au sous-sol du couvent, explique que les jeunes qui viennent à Saint-Sauveur ont un niveau de
départ assez bas, car ils ont quitté l’école depuis longtemps, pendant la
guerre. Le Centre essaye de leur redonner des notions en lecture, en calcul, en arabe et en français. Ils ont besoin de ces bases pour leur métier,
par exemple pour établir des factures.
Ils suivent une formation intensive durant 8 mois: 750 heures, dont 150
consacrées aux notions théoriques et le reste pour la pratique. A la fin de
cet apprentissage, le Centre décerne un certificat officiel signé par le
Ministère compétent, reçu déjà par 50 jeunes. Beaucoup ont trouvé du
travail dans les villages environnants. La philosophie de ce projet,
explique Emile Iskandar, un laïc de la région de Saïda, est que les jeunes
se rencontrent, qu’ils trouvent de nouvelles valeurs. «A ces jeunes de
toutes les confessions, nous proposons une éducation à la paix, pas
seulement le moyen de trouver un métier».
A l’étage, dans le brouhaha, les enfants se rendent à l’école du couvent. Venant des villages environnants, ils sont chrétiens, sunnites, chiites ou druzes. Leur programme éducatif est imprégné des principes de convivialité, comme toutes les autres activités de Saint-Sauveur. «Pour
surmonter toutes les conséquences psychologiques de la guerre, c’est tout
un milieu qu’il faut changer, et pour cela conclut, optimiste, Emile
Iskandar, il faudra travailler cinq à dix ans!» (apic/be)
Encadré
La convivialité islamo-chrétienne est possible
Le P. Ghazal se dit persuadé que la coexistence et la convivialité sont non
seulement possibles mais indispensables au Liban: «Nous sommes une minorité
ici en Orient, et même au Liban, et nous devons vivre cette vie d’amitié et
de coexistence. Ici, c’est une Terre sainte que Jésus a foulée de ses
pieds; il est venu lui-même au pays de Tyr et de Sidon. C’est pourquoi nous
luttons ici pour qu’il y ait toujours une Eglise servante et qui témoigne
de l’amour du Seigneur. Le Seigneur nous a dit: ’Vous serez mes témoins
parmi toutes les nations’, ce qui signifie que nous voulons être une Eglise, pas seulement un ghetto, ni un parti politique».
S’il a vécu des moments très durs, Salim Ghazal n’a jamais perdu l’espérance, parce que de nombreux musulmans ont participé du même esprit. Même
pendant les jours les plus difficiles de la guerre, les responsables musulmans l’invitaient dans les villages à donner des causeries dans leur «houssenieh», la salle de conférence attenant à la mosquée. «Ils m’invitent
d’ailleurs toujours», souligne-t-il.
Aux pires moments, les liens n’ont jamais été coupés. Cela n’a jamais
été une guerre de religion, mais des conflits attisés par des «responsables» politiques, et par Israël, dont l’influence au Sud se fait fortement
sentir. Il semble qu’Israël, pour justifier son attitude envers les autres
communautés, veut prouver que la coexistence est impossible, accuse-t-il.
«Nous, nous ne voulons pas vivre comme dans un ghetto. On a poussé musulmans et chrétiens à faire la «purification ethnique» comme en Yougoslavie,
à vivre chacun de son côté. Mais nous sommes un seul peuple, nous ne sommes
pas d’ethnies différentes. Chrétiens et musulmans, nous parlons le même
dialecte, nous avons les mêmes coutumes, le même mode de vie». (apic/be)
Les photos de ce reportage sont disponibles à l’agence CIRIC à Lausanne
Case postale 50, CH-1000 Lausanne 7; tél. 021/ 25 28 29; fax. 25 28 35




