Fribourg: Le Projet de Paix Prévention des conflits violents lancé il y a six ans s’est ensablé
APIC Enquête
Une idée séduisante loin d’être concrétisée
Par Pierre Rottet, de l’APIC
Fribourg, 6 février 2002 (APIC) Le «Projet de Paix Prévention des conflits violents et armés (PPPcv)», lancé à Fribourg avec force enthousiasme, il y a bientôt six ans, par la jeune équipe de Frédéric Maillard, chargé de cours à l’Ecole d’étude sociale et pédagogique de Lausanne, semble s’être bel et bien ensablé. L’idée était séduisante: impliquer des entreprises suisses présentes dans des zones à risques pour prévenir les conflits. A l’heure actuelle, aucun contrat avec une entreprise n’a été signé, les caisses du «Projet sont vides ou presque, la Fondation au capital souhaité de 10 millions de francs n’a quasiment pas reçu d’argent et l’Institut du PPPcv est fermé. Notre enquête.
Une nouvelle fois, des institutions et des personnes ont reçu ces jours-ci en Suisse romande le bulletin «Assez fou» édité par le «Projet de Paix Prévention des conflits violents et armés (PPPcv)». Une nouvelle fois, on y fait miroiter le succès de l’»entreprise» commencée en 1996. Plusieurs centaines de milliers de francs ont déjà été investis et dépensés pour soutenir cette idée séduisante. De nombreuses congrégations religieuses y sont allées de leur appui financier. Au début du moins. Or, on sait que nombre d’entre elles ont coupé le robinet, même si d’autres continuent à verser de l’argent. «Celles qui continuent le font de leur propre initiative. Il s’agit d’un projet privé. Il y a une part de risque et aucune certitude de réussir», précise F. Maillard. On sait aussi que l’ORP (Office régional de placement de Fribourg) finance, par le biais de l’assurance chômage, des postes pour un «Institut» qui n’est aujourd’hui plus qu’une boîte aux lettres, rue du Botzet, à Fribourg.
Où est passé l’argent? Où en est-on avec l’idée? Comment les choses ont- elles évolué ces dernières années? Qu’en est-il de la Fondation au capital souhaité de 10 millions? Lorsque l’on tente de savoir où en est le projet, les réponses floues se succèdent à des non réponses. «Tout a été donné à la presse il y a deux ans. Rien n’a changé depuis». A mi-novembre 2002, le PPPcv aura «signé un ou plusieurs partenariats concrets», qui ouvriront la «troisième phase dite d’opération de terrain. Avec quels partenariats? On n’en saura rien. Tout au plus rappelle-t-on que la durée de «préparation» a été fixée à 6 ans. «Attendez que le fruit mûrisse», tempête Frédéric Maillard. Qui assure que le «Projet» bénéficie encore de nombreux appuis.
Financièrement, le «Projet de Paix» a pu compter depuis son lancement sur environ 250’000 francs, dont 157’000 francs fournis par 13 congrégations religieuses, indiquaient les responsables de cette association lors d’une conférence de presse. Selon eux, 150’000 francs ont été dépensés pour les salaires et les frais de l’année de lancement, 77’000 francs pour les frais de fonctionnement et 23’000 francs pour les publications. On y relevait en outre que le PPPcv avait également pu compter sur quelque 10’000 francs de cotisations et de dons.
Comme la soeur Anne de l’histoire, sept des Congrégations religieuses donatrices contactées par l’APIC ne voient toujours rien venir. Pourtant, comptabilités à l’appui, elles ont versé 137’500 francs entre 1996 et 1998. Aujourd’hui, des religieuses et religieux, demandent des comptes. «Ils n’ont pas à les recevoir», estime, péremptoire, le président, avant d’assurer qu’ils sont présentés lors de l’Assemblée générale de l’Association.
Dans une conférence de presse donnée en février 2000, les responsables du PPPcv articulaient la somme de 250’000 frs utilisés jusqu’alors. Ouvert en octobre 98 au Sonnenberg, en Basse-Ville de Fribourg, dans les locaux de la Congrégation des Filles de la Charité, l’Institut a déménagé le 30 septembre 2001. Faute d’argent. Troquant le 3 pièces et demi qu’il occupait contre une simple boîte aux lettres au 18 de la Rue du Botzet. chez les Pères spiritains, dont un membre est vice-président de l’association.
Plus de 120’000 francs en 3 ans
Entre 1996 et 97, le PPPcv a reçu selon notre enquête plusieurs montants de la part de la Province suisse des capucins, de la Province suisse des Missionnaires d’Afrique, des Pères spiritains, des Missionnaires de Bethléem Immensee, des S?urs de Saint-Paul à Fribourg, des S?urs d’Ingenbohl, des Filles de la Charité: 10’000 frs (juin 96), 50’000 frs (juin 96) 5’000 frs (juillet 97), puis successivement 20’000 frs, 4’000 frs, 10’000 frs, 9’500 et 15’000 francs. Soit un total de 123’500 frs. Par la suite, d’autres versements ont été effectués, portant ce montant à 137’500 francs: 3’000 frs en août 98, 10’000 frs la même année, et enfin deux fois 500 frs, en 2000 et 2001. Une Congrégation sur la place de Fribourg qui tient à garder l’anonymat se contente désormais d’un soutient annuel de 500 francs, et des cotisations annuelles qui se montent à 200 francs. Durant les premières années, elle avait versé plus de 8’000 francs.
Hormis les 7 congrégations citées, qui n’ont du reste pas fait mystère des sommes données, quelles sont les 6 autres? De quelles publications parle-t- on? De quels salaires et pour combien de personnes? «Il s’agit de mon propre salaire» (réd.: 120’000 entre 96 et 97 pour un poste et 1/4, y compris les charges sociales, selon un budget présenté dans un document interne à l’association), admet Frédéric Maillard. «Les bailleurs de fonds, avance-t-il, l’avaient souhaité pour mener à bien la première étape». Dans le dernier bulletin de l’association, on y apprend encore que le «Projet» a bénéficié de l’appui de 11 postes successifs financés par l’assurance chômage via l’ORP, et que les frais annuels d’infrastructure et de «recherche» se montent à environ 15’000 francs. A l’OPEM, l’Office public de l’emploi, Jean-Marie Monnerat, attaché de presse, confirme: «Le projet est effectivement l’un de nos fournisseurs d’emplois temporaires. Deux personnes payées par le chômage y travaillent aujourd’hui. Mais, à leur domicile, même si «nous n’y sommes guère favorables», admet-il. A ma connaissance, précise-t-il encore, il y eu 8 postes entre 98 et 2001. Un chiffre que Jean-Marie Monnerat maintient, malgré les allégations contraires de Fréréric Maillard.
De 50’000 à 500 francs
Méfiance à l’égard du projet? Volonté de marquer une certaine circonspection, de prendre du recul? Quant aux bailleurs de fonds indiqués plus haut, ils s’interrogent maintenant. A titre d’exemple, la Province suisse des capucins, à Lucerne, qui avait bonifié le compte de lancement de 50’000 francs, n’a par la suite contribué qu’avec deux modestes montants: 500 francs en 2000 et 2001.
«Des réticences claires ont été exprimées au Conseil provincial», témoigne une religieuse. «Nous n’avons jamais eu le loisir de contrôler les comptes», s’étonne un autre religieux, qui relève, un rien dépité, n’avoir pas vraiment cru au projet. «A l’époque du lancement, relève pour sa part un missionnaire, les congrégations étaient traumatisées par ce qui se passait au Rwanda, et voyaient dans ce projet une manière de participer à l’effort de paix. Par la suite, même en admettant que l’idée était belle, et elle l’était assurément, nous avons dû convenir qu’elle n’était pas crédible». «Le projet nous paraissait intéressant, dans la mesure où il vaut mieux investir dans la prévention des conflits que dans les conséquences», témoigne un autre missionnaire. «Reste que pour aller plus loin, au niveau du soutien financier s’entend, nous attendions des résultats». Le ton quelque peu désabusé, une religieuse estime que, «le projet était ambitieux au départ, nous l’avons soutenu. Mais nous aimerions aussi voir ce qui se passe».
Confidentiel
«La Liberté» a consacré plusieurs articles à ce projet, dont une pleine page, le 6 janvier 1997. L’idée est généreuse, relevait cependant feu Pier-Luigi Giovannini, directeur de Centre-Info à Fribourg, invité à commenter l’action à venir. «C’est typiquement le projet qui plaît aux Congrégations religieuses. Mais, constatait-il, des centaines d’ONG se battent déjà sur le terrain, je ne vois pas ce que Frédéric Maillard pourrait faire, que d’autres ne font pas déjà». Un avis que partage Charles Ridoré, secrétaire romand de l’Action de Carême: «Dès le départ, nous avons mis le feu rouge, après avoir estimé que le projet ne tenait pas la route. Il n’était pas suffisamment précis, bien trop flou. Nous ne sommes pas entrés en matières».
Le 30 juillet 1998, à la demande du président du PPPcv, une congrégation féminine établie à Fribourg a versé la somme de 2’000 francs pour la fabrication d’une enseigne au nom de l’Institut. Or d’enseigne, il n’y en a jamais eu. Tout au plus une simple plaque rouge en plastique, «qui est loin d’avoir coûté 2’000 francs», s’étonne une S?ur. «Tout était toujours pressant avec le président». Selon ce dernier, ces 2’000 francs ont en fait en été investis dans «la signalisation fixe et volante» de l’Institut.
Que reste-t-il aujourd’hui de l’idée inscrite noir sur blanc dans un document dans lequel le président Maillard, tout en demandant aux religieuses de l’argent, leur interdit «de copier et de diffuser même partiellement les pages du présent dossier et ses annexes». Que reste-t-il du budget annuel de l’ordre de 2’000’000 de francs, présenté alors avec fracas? Lors de la publication du bilan intermédiaire, en février 2000, le président Maillard admettait qu’on était loin des 10 millions de francs prévus pour la création d’une Fondation. Avec en tout et pour tout, après trois ans, 5’000 francs encaissés.
Questions sans réponses
Quid de la Fondation, puisqu’elle n’a à ce jour pas été officiellement abandonnée? Et de quels statuts cette dernière est-elle dotée? Quelles sont les entreprises transnationales ou sociétés, approchées, prêtes à s’investir au sens large avec le «Projet de paix»? Ce dernier, qui figure tantôt comme Institut, passe dans certains documents du PPPcv comme une Fondation. Un terme que les responsables du «Projet» n’ont pas le droit d’utiliser, indique le Service de la surveillance cantonale des Fondations à Fribourg. En revanche, précise-t-on, le «Projet» est effectivement inscrit comme association au registre du commerce de la Sarine.
Dans son dernier appel au soutien financier, Frédéric Maillard affirme avoir fait parvenir aux instances fédérales concernées des dizaines de fiches signalétiques avec concepts détaillés, budget et programmes. Au DFAE, (Département fédéral des Affaires étrangères) on confirme que le «Projet de paix» a effectivement pris des contacts. «Nous étions intéressés en termes généraux. Mais, commente Muriel Berset Kohen, porte-parole du DFAE, nous avons besoin, pour entrer en matière sur une éventuelle décision de soutenir ou non un projet, d’un descriptif détaillé. Ce que nous n’avons jamais obtenu». F. Maillard conteste n’avoir jamais donné suite à cette requête. «Les précision souhaitées ont été envoyées au DFAE le 18 septembre». Une allégation que réfute là aussi Daniela Stoffel, également porte-parole du DFAE. «Rien de suffisamment concret selon nos critères pour entrer en matière sur une éventuelle aide».
Le président laisse enfin entendre que l’Etat de Fribourg a également contribué au PPPcv pour «boucler» ses comptes. Renseignements pris au Département des finances, aucune aide sous forme financière tout au moins n’a été apportée à ce projet. M. Monney, secrétaire général dans ce Département, se déclare d’ailleurs surpris que l’Etat serve ainsi de caution morale. (apic/pr)
Stupeur au Pérou: Plus de 100’000 femmes pauvres ont subi une stérilisation forcée
APIC – Enquête
Le nettoyage ethnique sous couvert de contrôle des naissances
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Plus de 100’000 femmes péruviennes, pauvres parmi les pauvres, ont été stérilisées de force ou à leur insu ces dernières années. Plus de 1’000 d’entre elles ont trouvé la mort faute d’assistance post-opératoire. Près de 10’000 «campesinos» ont subi une vasectomie forcée. Des dizaines l’ont payée… de leur vie. Tout cela au nom du contrôle des naissances imposé par le président Fujimori. Indignation de Mgr Velazquez, évêque auxiliaire de Huaraz: «Sous prétexte de promouvoir une prétendue campagne de contrôle de la natalité, le gouvernement pratique un véritable nettoyage ethnique, qui n’a d’autre but que d’en terminer avec la race andine». Notre enquête
Stupeur. Incrédulité. Le scandale est grand au Pérou. Derrière le programme de planification familiale revu et corrigé en 1996 par le président Alberto Fujimori se cachait en réalité une vaste campagne de stérilisation forcée. Rien à voir avec la campagne de planification des naissances initiée en novembre 1990, qui consistait, selon le ministre d’alors, à informer et à distribuer gratuitement «du matériel contraceptif». But avoué jusqu’en 1995: aller au-devant de 45% des femmes en âge de procréer, soit entre 5,5 et 6 millions de péruviennes.
Les langues se délient peu à peu: 104’766 ligatures des trompes et 9’715 vasectomies pratiquées pour la plupart entre 1996 et novembre 1997 sur des «campesinas» et «campesinos». Victimes «privilégiées»: les femmes des Andes et de la Sierra. Elles ont en commun d’être pauvres, analphabètes et d’ethnie quechua. Par manque de suivi post-opératoire, 1’000 femmes ont trouvé la mort. En moins de deux ans.
Les balbutiements du gouvernement
Devant le tollé et l’ampleur de l’affaire, le gouvernement balbutie aujourd’hui une pseudo marche arrière. Dans un document publié début mai, il indique que toute personne soumise à une «opération contraceptive volontaire» devra préalablement participer à deux sessions d’explications et de conseils. Dorénavant, assure-t-il, le ou la «patient(e)» aura 72 heures pour réfléchir entre le consentement et l’opération. Poudre aux yeux que ce document, indique-t-on du côté des organisations proches de l’Eglise. Des stérilisations ou des vasectomies forcées, obtenues grâce au chantage, sont encore et toujours pratiquées. De nouveaux cas mortels ont été dénoncés ces dernières semaines. «Le président Fujimori n’est pas homme à faire marche arrière».
Les méthodes? Des employés du Ministère de la Santé, médecins et infirmières, débarquent dans l’un ou l’autre poste sanitaire de village. Au nom d’un contrôle de natalité que le gouvernement estime devoir effectuer pour combattre la pauvreté. A coup de promesses d’aliments, de mensonges et de chantage, on propose à des femmes dépassées par un jargon médico-technique de leur venir en aide. Non pas en leur expliquant les moyens possibles de contraception. Que non. Mais en les assurant que seule la ligature des trompes peut mettre un terme à leurs problèmes. Qu’importe le résultat. Et moins encore les conditions d’hygiène déplorables lors de l’intervention. On estime que le début de l’opération «stérilisation» remonte à 1994, mais dans des proportions limitées, comparées aux années 96 et 97.
Minimiser à tout prix
Face à l’avalanche de protestations qui s’abat aujourd’hui contre le programme de stérilisation massive lancée au Pérou en 1996 par le gouvernement, Eduardo Yong Motta, ministre de la Santé de 1994 à 1996 et principal inspirateur – inconditionnellement soutenu par le président Fujimori -, tente maintenant d’expliquer l’inexplicable: «Les dénonciations sur les violations des droits des femmes dans la campagne de stérilisation sont réelles. Mais les faits ne sont pas aussi graves qu’on veut bien le dire».
Et l’ex-ministre Motta d’argumenter que moins de 1’000 femmes sont mortes des suites d’une intervention douteuse et que très peu ont finalement eu à souffrir des conséquences des opérations de stérilisation: «1’000 sur 100’000, la campagne est un succès. Cela signifie que des erreurs chirurgicales ont été commises sur moins de 1% des interventions. Il s’agit là d’une moyenne acceptable, si l’on pense aux conditions médicales précaires dans lesquelles doivent travailler certains médecins dans les campagnes». Et Motta, que cite le «SELAT» (»Servicios latinoaméricainos»), de conclure son cynique plaidoyer: «Compte tenu du nombre d’interventions pratiquées, c’est là un coût social relativement modeste».
Coût social relativement modeste? De l’autre côté de la barrière, une «campesina», Eleuteria Yauri, pauvre parmi les pauvres, explique son drame à une journaliste du quotidien «El Comercio», de Lima. Eleuteria a deux enfants. Enceinte, elle a été emmenée d’urgence dans un poste médical d’un petit village de la région centrale pour des complications. Analphabète, Eleuteria a néanmoins «signé» un document. Contre de la nourriture et des médicaments. En d’autres termes, «tu signes ou tu n’as rien». La paysanne, qui a finalement perdu son bébé durant l’accouchement, a été immédiatement stérilisée. A son insu. Quelques jours plus tard son époux a dû se résoudre à la transporter chez un médecin particulier. Les vives douleurs ressenties par Eleuteria avaient pour cause une grave infection provoquée par les conditions d’hygiène lamentables.
Son cas est celui de dizaines de milliers d’autres femmes, quechuas, analphabètes et désespérément pauvres. Le scénario est d’ailleurs souvent identique: sous prétexte de vacciner les enfants, les employés du Ministère de la santé invitent les mères à passer au poste sanitaire du village… D’où elles repartent stérilisées, après moins de 20 heures passées au dispensaire, sans avoir rien compris à ce qui venait de se passer. Ni compris le document sur lequel on leur a fait apposer leurs empreintes digitales. Quant à Marina Marlène Rondon, stérilisée le 26 mai 1997, elle se trouve aujourd’hui plongée dans un coma profond, à la suite d’une erreur anesthésique lors de l’opération. Ce qui n’a pas empêché le ministère public d’Arequipa, dans le sud du Pérou, suite à une action entreprise par la famille en mars dernier, de déclarer: «Il n’y a pas lieu d’entamer une action pénale malgré son état végétatif». Le cas est actuellement archivé.
Dans une lettre récemment publiée, Mgr Eduardo Velazquez, évêque auxiliaire de Huaraz, à quelque 400 km au nord de Lima, s’en prend avec une terrible violence au président Fujimori. «Sous prétexte de promouvoir une supposée campagne de contrôle de la natalité, le gouvernement pratique un véritable nettoyage ethnique. Ce nettoyage ethnique, clame-t-il haut et fort, n’a d’autre but que d’en terminer avec la race andine».
Dans la presse nationale, dans certains milieux médicaux, et même dans les rangs de l’opposition, au Congrès, le tollé est quasi général. Au point que les dénonciations ont été portées jusque devant le Congrès américain, dans le but de faire stopper la campagne péruvienne de stérilisation que finance l’Agence internationale pour le Développement (AID), à Washington.
Témoins devant le Congrès américain
En février dernier, à la demande de deux organisations péruviennes pour la défense de la vie, deux femmes victimes de stérilisation contre leur gré ont en effet été appelées à témoigner devant une Commission de la Chambre des représentants des Etats-Unis. «Je voulais avoir un ou deux enfants de plus. Et en particulier une fille, une sœur pour mon petit garçon. Lorsqu’ils m’ont opérée, personne n’a pensé à mon bébé ni à moi». C’est avec ces mots que Victoria Vigo, une des deux témoins a parlé devant le Congrès des Etats-Unis. Elle résumait là sa frustration d’avoir été stérilisée sans avoir été consultée. L’autre témoignage avait été offert quelques minutes plus tôt par Avelina Sanchez Norberta. Pour dire sa souffrance. Et ses douleurs désormais chroniques vécues quotidiennement en raison d’une intervention chirurgicale mal faite. Bâclée.
Toutes les déclarations faites aussi bien devant le Congrès des Etats-Unis, que celles recueillies dans le pays par l’ensemble de la presse écrite, parlée et télévisuelle coïncident: Les employés des ministères arrivent avec des camions. Et proposent la stérilisation en échange de vivres et de médicaments. Chaque équipe a un nombre d’opérations à effectuer mensuellement. Celles qui respectent les objectifs sont récompensées sous forme d’avancement ou d’argent. Les autres se voient pénaliser et freiner dans leur carrière professionnelle. Un document original du Ministère de la Santé, publié par un journal de Lima, prouve que des objectifs mensuels et annuels de stérilisation étaient imposés.
Selon Juan Valverde, de «Terre des Hommes» au Pérou, «l’Etat se charge de l’intervention chirurgicale. Mais lorsque cela se passe mal, il s’en lave les mains. Les toubibs opèrent de manière brusque, sinon brutale, sans s’entourer des précautions sanitaires nécessaires. Plus d’une femme a été menacée de se voir interrompre le programme du verre de lait». Dans les endroits les moins accessibles, nombreux, les médecins n’y vont pas. On s’est contenté de former sommairement du personnel infirmier. Loin d’être qualifié.
Pour parvenir à leurs fins, certaines autorités départementales favorables à Fujimori et le personnel du Ministère de la Santé ne lésinent pas sur les moyens. Le quatrième fils de Maria Pucila avait neuf mois déjà. Mais les autorités d’Ayacucho refusaient de lui accorder le certificat de naissance. Il ne se passait guère de jours sans qu’un employé du Ministère ne fasse pression sur elle. Le certificat contre la stérilisation. Le 28 septembre 1997, 24 heures après l’irrémédiable intervention, Maria était jetée à la rue, hors de l’hôpital, en dépit de douleurs intenables. A la demande d’un comité de défense pour le droit à la vie, un médecin a examiné la patiente. Pour constater qu’une bande de gaze avait été oubliée dans l’abdomen de la femme.
L’AID et son programme financier pour la stérilisation en Amérique latine
En mars dernier, après les deux témoignages apportés devant des représentants du Congrès des Etats-Unis, une Commission emmenée par Grover Joseph Rees, responsable du sous-comité pour les opérations internationales et des droits de l’homme, s’est rendue au Pérou afin d’enquêter sur les cas de stérilisation forcée. Mais aussi et surtout sur la relation entre les faits et le financement de l’AID. Plusieurs documents attestent en effet que jusque dans les années 90, l’organisme nord-américain avait inclu la stérilisation dans ses programmes dits de «Prévention et Santé». Et qu’elle avait financé des programmes comme «Repro-salud» et «Maxi-Salud», dans plusieurs pays latino-américains.
Les membres de cette Commission se sont entretenus avec des fonctionnaires du gouvernement, des membres du Congrès péruvien, des organismes de défense des droits de l’homme, des évêques et des agents pastoraux, des journalistes enfin. Sans parler des témoignages recueillis auprès des victimes dans des régions comme Piura ou Chiclayo, dans le Nord, mais aussi dans de nombreuses petites localités rurales des provinces intérieures du pays. L’un de ceux-ci, particulièrement révélateur, a marqué les membres de la Commission: le témoignage de la mère d’une jeune maman décédée des suites de l’opération. «Aucune information sur les conséquences de l’intervention n’a été préalablement donnée par l’équipe médicale. On lui a même dit qu’elle pourrait aller danser sitôt après».
Les exemples dramatiques sont légion, y compris dans le Département de Puno, sur les bords du lac Titicaca, où on a procédé en 1997 à 2’117 stérilisations et à 515 vasectomies. Appelé à témoigner devant la Commission Rees, Hector Hugo Chavez, président de la Fédération médicale d’Ayacucho, a confirmé que des quotas étaient effectivement imposés par le Ministère: «En 1996, le ministre Motta en personne se chargeait de téléphoner continuellement pour s’assurer du succès des objectifs. Des dizaines de médecins ont protesté contre cette forme inhumaine de campagne». Selon Hugo Chavez, l’absence de stabilité de l’emploi, l’insécurité sociale et les conditions économiques précaires des employés du Ministère sont autant de moyens de pression à leur encontre.
Le rapport relate comment à travers le programme gouvernemental de distribution d’aliments, le PANFAR, financé par l’AID via l’ONG PRISMA, on obligeait les mères qui recevaient cette nourriture à se soumettre à une ligature des trompes. Des faits que le ministre actuel de la Santé, Marino Costa Bauer, avait pourtant catégoriquement nié en début d’année devant le Parlement national. Aujourd’hui, les populations rurales vivent dans la crainte. Déjà des écoles maternelles se ferment. Le gouvernement a réduit le taux de natalité…sur le dos des mères et des familles. Et des enseignant(e)s au chômage. (apic/pr)




