La Suisse, les Eglises et l’argent: visite surprise à Expo.02
APIC Reportage
Soeur Emmanuelle interpellée par «Un Ange passe.» et le lingot d’or de la Banque nationale
Jacques Berset, APIC
Morat/Bienne, 9 juin 2002 (APIC) L’hôte de marque des arteplages de Morat et de Bienne ne passe pas inaperçue: à 93 ans, Soeur Emmanuelle – la «pasionaria» des chiffonniers du Caire – n’échappe pas aux poignées de mains du public. A l’invitation de l’Association des Amis de Soeur Emmanuelle, la frêle religieuse visite deux lieux significatifs d’Expo.02: à Morat les sept lieux spirituels de l’exposition «Un ange passe.», et à Bienne le pavillon en forme de lingot d’or de la Banque nationale. L’esprit et l’argent, tout un symbole!
Accompagnée des journalistes de l’APIC et des émissions religieuses de la Radio Romande, Soeur Emmanuelle fait le tour des sept cabanes rouillées de l’architecte Jean Nouvel, concepteur de l’arteplage de Morat. Ils vivent l’expérience unique de recueillir les réflexions de cette enseignante née en 1908 à Bruxelles, de père français et de mère belge. Sous le nom de Soeur Emmanuelle, Madeleine Cinquin va enseigner les lettres et la philosophie durant 40 ans à Istanbul, Tunis, Alexandrie. A l’âge de la retraite, elle s’installera au milieu des chiffonniers du Caire, avant d’obéir enfin à ses supérieures, et de rentrer en France.. à l’âge de 85 ans!
Dès la première station, le «ciel du Mystère», Soeur Emmanuelle entre immédiatement dans la démarche des Eglises suisses à Expo.02. Le théologien Gabriel de Montmollin, qui a eu l’idée de «Un Ange passe.», est béat d’admiration devant les commentaires de la religieuse aux mains chenues: «elle a tout compris!». La petite statue de l’artiste américain Bob Wilson suspendue la tête en bas au centre de l’étroit espace l’intrigue et provoque la réflexion: «C’est très évocateur, car le mystère de la foi, c’est d’arriver à comprendre que sur terre, nous ne voyons pas les choses dans leur vérité profonde. Cette petite statue nous met en garde contre la tentation de s’attacher à ce qui a la tête en bas… Les vraies valeurs ne sont pas sur terre!»
Le «ciel de l’au-delà», évoqué par Anish Kapoor, tente de montrer l’invisible, l’inconnu de l’au-delà. Le Nouveau Testament n’en dévoile que peu. Seule la certitude d’être entre les mains de Dieu est donnée. L’installation de l’artiste britannique d’origine indienne met le visiteur face à un grand miroir suspendu qui renverse son image. «C’est la première fois que je vois de pareils symboles qui vraiment nous font réfléchir. Grâce à cette exposition des Eglises, j’apprends à nouveau quelque chose, je vais aller encore plus loin dans ma vision du monde!»
Au «ciel de la Bonne Nouvelle», où le public est interpellé – dans les 40 langues actuellement parlées en Suisse – par la question «Qui es-tu pour Dieu ?», Soeur Emmanuelle est accueillie par une religieuse d’Ingenbohl, Joie de la rencontrer enfin de visu. A l’intérieur de la cabane obscure, sur la paroi du fond, défilent les parole des 1’000 personnes interrogées dans toute la Suisse. Au milieu du brouhaha des langues mélangées, la question lancinante revient: «Qui es-tu pour Dieu?» La frêle religieuse se lève de sa chaise roulante et se hisse vers la console où les visiteurs sont invités à écrire leur propre réponse. «Je suis unique pour Dieu, comme chaque être humain qu’il aime personnellement. Soeur Emmanuelle, 93 ans», écrit-elle. Sa sentence s’inscrit en lettres de lumière sur la paroi. «C’est merveilleux», lance-t-elle.
L’important, c’est la tolérance
Dans le «ciel des relations», l’artiste suisse Susanne Walder a rassemblé pêle-mêle des objets religieux de toutes les traditions récoltés dans les marchés aux puces. Des bibelots aussi, plus ou moins kitsch, selon les goûts, qui cohabitent dans une chorégraphie surprenante. Soeur Emmanuelle réfute qu’il s’agisse là d’un bric-à-brac: «Ces objets ont tous un sens et sont sacrés. Ici s’exprime la tolérance, car il est indispensable d’apprendre aux hommes que quelles que soient la religion, la culture, la nationalité ou la couleur de peau, ce qui est important, c’est l’homme! Les religions, bien comprises, aident l’homme à être plus homme et plus frère des autres.»
Elle-même s’est beaucoup enrichie pour avoir vécu des décennies en terre d’islam. «J’ai des milliers d’amis musulmans, j’ai étudié l’islam et j’y ai trouvé des splendeurs. L’islam a un magnifique sens de la transcendance de Dieu. J’ai aussi rencontré le bouddhisme de la compassion. J’ai nombre d’amis juifs, eux qui ont gardé le testament de la grandeur de Dieu et qui sont, pour nous chrétiens, nos propres racines, comme dit saint Paul.»
Après le «ciel de la Parole», plus difficile d’accès, où l’artiste lucernois Anton Egloff décline dans l’acier quatre mots extraits de la Bible – sel, terre, lumière et monde – le groupe arrive au «ciel de la Bénédiction». Soeur Emmanuelle apprécie l’oeuvre de Roland Herzog: six paires de mains coulées dans le bronze – réalisées à partir de vraies mains! – d’où coule de l’eau comme symbole de bénédiction, avant de disparaître dans le lac. La religieuse, qui s’en humecte le visage, adresse alors une prière de remerciement à Dieu pour l’existence de l’eau, source de vie.
«Merci pour ce que vous faites»
«Merci pour ce que vous faites, je vous ai entendue à Saint- Maurice!» A son arrivée au «ciel de la Création», où les ânes jaunes de Bob Wilson braient sur un fond de ciel traversé par des boules de feu, c’est un sergent spirituel de l’Armée du Salut qui accueille Soeur Emmanuelle avec un large sourire. Georges Jaccard, dans la vie civile employé aux TL, les transports publics de la région lausannoise, fait partie des quelque 300 bénévoles chrétiens qui guident les visiteurs dans les pavillons des Eglises durant toute la durée d’Expo.02. «Je donne une semaine de mes vacances ici, mais je suis béni et largement récompensé par ce que je reçois des visiteurs.»
«Sachez que vous êtes un modèle pour moi, vous m’inspirez!», lance-t- il à l’adresse de l’illustre visiteuse. A deux ans de la retraite, le sympathique salutiste confie vouloir suivre l’exemple de Soeur Emmanuelle et partir comme elle aider les autres. Emotion au moment de se dire adieu pour s’acheminer vers l’arteplage de Bienne et se laisser provoquer par l’exposition sur l’argent.
Au Pavillon de la Banque Nationale: Vanitas vanitatum!
Le pavillon de la Banque Nationale Suisse intitulé «Argent et valeur- le dernier tabou», brille au soleil comme un sou neuf. Soeur Emmanuelle reste sceptique devant l’oeuvre de l’artiste Harald Szeemann: de sa chaise roulante, elle contemple cet immense lingot d’or où des groupes d’adolescents, dont certains se font la courte échelle pour arriver plus haut, inscrivent leur nom sur le bas de la paroi déjà couverte de graffitis.
D’autres grattent la fine pellicule à l’aide d’une pièce de monnaie. Ils espèrent recueillir d’infimes quantité d’or et y passent parfois des heures: toute la surface du pavillon – 1’730 mètres carrés! – est recouverte d’une couche d’or d’un centième de millimètre d’épaisseur. Cela représente tout de même près de 3 kilos du précieux métal.
«C’est vraiment la parole de l’Ecclésiaste: Vanitas vanitatum, et omnia vanitas ! Vanité des vanités, et tout est vanité!», lance de ses yeux d’un bleu intense la protectrice des chiffonniers du Caire. Paraphrasant le philosophe Blaise Pascal, elle relève que toute la matière ensemble ne fait pas une seule pensée, et toutes les pensées ensemble, les découvertes les plus intelligentes, ne font pas un seul acte gratuit de charité. «Que vaut toute cette matière, tout cet or, à côté de l’intelligence de l’homme, et surtout à côté du coeur de l’homme qui aime!»
Au bidonville, nous mangions tous les jours des fèves, mais nous les mangions ensemble
«A voir cette mise en scène, je me rends compte que ce n’est pas l’or qui fait le bonheur: on peut jouer avec l’or, comme le font ces jeunes en ce moment même, mais cela reste superficiel, c’est de la poudre aux yeux! J’ai vécu durant 22 ans dans des bidonvilles du Caire où il n’y avait rien – ni eau, ni électricité, ni vraies maisons – mais les gens étaient malgré tout heureux. La relation était telle entre les gens qu’ils vivaient de façon beaucoup moins stressée qu’ici. Lorsque la tête dans les étoiles et les pieds dans les ordures, je priais mon chapelet, je me sentais entourée d’un monde presque harmonieux… Au bidonville, nous mangions tous les jours des fèves, mais nous les mangions ensemble, nous rigolions, et personne n’avait faim. «
A l’intérieur, le robot du Canadien Max Dean détruit pendant notre passage plusieurs billets de 100 francs devant un public médusé: ce dernier ne sait pas forcément que ces billets sont de toute façon destinés à la destruction. La machine argentée devra ainsi déchiqueter quelque 60 millions de francs durant tout le temps de l’Expo: «Quand l’argent disparaît, il naît d’autres valeurs», prétend Harald Szeemann. Soeur Emmanuelle lui fait écho, elle qui s’imagine au même moment ce qu’elle pourrait faire avec 100 francs suisses. Nourrir, soigner et éduquer un enfant soudanais hébergé dans l’un de ses centres de Khartoum.pendant plus d’une année !
«Richesse de la pauvreté» et «pauvreté de la richesse»
La lancinante question de la possession des biens matériels la taraude depuis qu’elle décide, à l’âge de 20 ans, d’entrer dans les ordres, il y a 73 ans! C’est à l’âge de la retraite qu’elle peut enfin réaliser son ardent désir de vivre avec les déshérités. Elle qui a publié l’an dernier aux éditions Flammarion un ouvrage intitulé «Richesse de la pauvreté», la voici qu’elle découvre sur l’arteplage de Bienne «la pauvreté de la richesse».
«Ce n’est pas en courant après tous les plaisirs que nous rencontrerons le bonheur. Nous nous enrichissons quand nous savons nous dépouiller de toutes les choses inutiles, quand nous partageons avec les autres». La petite soeur au visage buriné se remémore alors le temps passé dans les bidonvilles cairotes d’Azbet-el-Nakhl et du Mokattam, au milieu des détritus et des rats. «C’est là que j’ai connu la vraie joie, loin de la fugacité des plaisirs matériels. Les chiffonniers qui ne possèdent rien sont épanouis; dans notre Europe nantie, les récriminations sont monnaie courante et nous oublions jusqu’à la simple joie d’exister. Se peut-il donc que la pauvreté soit aussi source d’enrichissement ?»
Au pied de l’escalier qui mène au veau d’or, au premier étage de l’exposition, Soeur Emmanuelle conteste qu’il s’agisse là d’une nouvelle divinité contemporaine: «C’est la divinité la plus ancienne. Du moment où un homme a été en mesure d’écraser un autre homme, au commencement du monde, il a construit son veau d’or. Cela durera jusqu’à la fin du monde.» Elle s’indigne pourtant: «Sans mon éducation, qui me fait respecter le bien d’autrui, je serais peut-être entrée dans un gang pour prendre l’argent des riches et le donner aux pauvres.», avoue-t-elle.
Comment est-il possible que 100 à 200 personnes puissent posséder plus de fortune personnelle que toute une série de pays africains ?, se met- elle à penser tout haut. «Face au scandale de l’inégalité et de l’exploitation, nous devons lutter, parce que Dieu n’a pas fait l’Homme libre pour qu’il écrase les autres: un autre monde est possible, c’est comme le dit le Psaume, le monde de la justice.»
Un autre monde est possible
L’ancien professeur de philosophie reprend à son compte le slogan du Forum social mondial de Porto Alegre: «un autre monde est possible». Globe- trotter de la solidarité, Soeur Emmanuelle considère que la charité faite aux pauvres est insuffisante: il faut lutter pour qu’il y ait un peu plus de justice. «Que l’on achète leurs matières premières et leurs produits à un juste prix, et les pays du tiers monde n’auront pas besoin de notre aide!» Optimiste invétérée, la religieuse française pense que les choses avancent. Les mouvements populaires et la société civile se mobilisent pour que la mondialisation soit plus respectueuse de l’homme. Soeur Emmanuelle ne voit pas uniquement la corruption de l’argent: «J’admire le sens de la justice de la jeune génération, tous ces coeurs grands ouverts qui savent partager. S’il y a le culte du veau d’or, il y a aussi le culte de la charité, de la justice, de la bonté et de l’amour! «. JB
Trois questions à Soeur Emmanuelle
APIC: Soeur Emmanuelle, à 93 ans, vous êtes toujours active.
Soeur Emmanuelle: Je suis soi-disant à la retraite et je réponds aux appels, je vais témoigner dans les écoles, donner de nombreuses conférences dans diverses villes.J’étais récemment en Autriche, en Belgique. Après la Suisse, je vais partir à Paray-le-Monial, où des jeunes m’attendent. En septembre, je participerai à Palerme à une rencontre des chefs des grandes religions organisée par la Communauté de Sant’Egidio. Et puis. j’écris des livres (»Le Paradis c’est les Autres», «Jésus tel que je le connais», «Yalla: En avant les Jeunes», «Richesse de la pauvreté.»)
Je vis la plupart du temps dans une maison de retraite de la congrégation des Soeurs de Notre-Dame de Sion, à laquelle j’appartiens. Elle se trouve dans le sud de la France, plus précisément à Callian, dans le Var, entre Draguignan et Grasse. Là, j’ai plus de temps pour me consacrer à la prière. Mais je m’occupe encore de SDF, de sans-abri.
A propos des SDF, j’ai un jour proposé au cardinal Lustiger que ses séminaristes aillent une fois dormir sous les ponts à Paris. Une façon de mieux comprendre le problème des sans-logis, d’éveiller la conscience. Peut- être se poseront-ils plus tard la question des chambres vides dans leurs futurs presbytères.
APIC: Votre relation particulière avec le monde juif et l’islam vous ouvre à la tolérance
Soeur Emmanuelle: La congrégation des Soeurs de Notre-Dame de Sion a été fondée par Théodore Ratisbonne, un juif converti. Nous avons pour but de jeter des ponts entre les différentes religions, particulièrement entre le judaïsme et le christianisme. Aujourd’hui, avec ce qui se passe en Terre Sainte, nous souffrons terriblement. Nous sommes présentes à Jérusalem, au coeur de la vieille ville arabe, au couvent de l’»Ecce Homo», situé dans un endroit où l’on pense que le Christ est passé au moment de ses souffrances. Nous sommes effondrées par ce qui se passe: nous ne sommes ni pour les Israéliens ni pour les Palestiniens, nous sommes pour la paix, nous prions pour que les deux peuples puissent enfin se comprendre un jour.
Pour ma part, j’ai vécu en milieu d’islam quasiment de 1931 à 1993: durant cette période, j’ai partagé ma vie entre la Turquie, la Tunisie et l’Egypte, de sorte que j’ai des milliers d’amis musulmans. Je n’ai jamais eu de problèmes avec l’islam, nous nous comprenons très bien et nous nous respectons mutuellement. Quand j’enseignais, mes élèves étaient souvent des musulmanes. Dans le bidonville du Caire, en ouvrant une école, la première chose que j’ai faite a été d’engager une maîtresse musulmane pour parler de l’islam aux élèves musulmans et une maîtresse chrétienne pour parler de la religion chrétienne aux enfants coptes.
APIC: Vous considérez qu’il n’y a pas réellement de conflits de civilisations.
Soeur Emmanuelle: En réalité, les hommes sont faits pour se comprendre et s’aimer et c’est cela la vraie religion. La vraie religion a pour base que l’homme respecte l’autre. C’est en fait l’homme qui crée les conflits, parce qu’il est égoïste, il veut dominer, s’enrichir, en écrasant l’autre. La religion dans ce cas n’est qu’un prétexte. Au Soudan, on parle de guerre de religions opposant musulmans nordistes aux animistes et chrétiens sudistes. Cette terrible guerre existe en réalité parce que tous veulent contrôler le pétrole. On couvre ce confit du nom de guerre de religions.
Nous sommes présents à Khartoum, la capitale soudanaise, où nous sauvons de la faim et du manque d’instruction près de 50’000 enfants. Il s’agit dans ce cas uniquement de chrétiens, le régime soudanais craignant que nous ne tentions de christianiser les musulmans, lui-même pensant qu’il faut islamiser les chrétiens. JB
Les illustrations de ce reportage sont à commander à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch
(apic/be)
Vex: Histoire d’amour et de tendresse (260593)
APIC – REPORTAGE
Des enfants à la rencontre des pensionnaires d’un home
La communion de la jeunesse et de la vieillesse
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Vex, 26mai(APIC) 26 enfants de Vex, en Valais, se rendent chaque semaine
au home de la commune, pour partager, animer et vivre l’espace d’un moment
les loisirs de quelque 50 pensionnaires. Gym le lundi, chants le jeudi, et
gâteaux confectionnés pour fêter mensuellement et ponctuellement les anniversaires. L’action dure maintenant depuis un an. L’idée a germé dans le
prolongement de la catéchèse enseignée dans le cadre de l’école.
Histoire d’amour et de tendresse. Celle que partagent depuis un an les
enfants de la commune valaisanne de Vex et les pensionnaires du home Saint
Sylve du même village en est une. Simple comme toutes les histoires
d’amour, attachante parce que née d’une tendresse réciproque. Une histoire
faite de rencontres hebdomadaires, de dialogue et de partage. Entre ceux
qui ont le temps de la jeunesse et ceux qui vivent ce qui leur reste de
vieillesse.
Sur la route d’Evolène qui mène à Vex – commune de près de 1’000 habitants située à une dizaine de km de Sion -, le temps n’incite guère au travail en ce jeudi matin. D’autant moins que les élèves de 5e et 6e de l’école ont rendez-vous ce jour-là, à l’heure de la récré de 10 heures, avec
leurs amis du home. Pour fêter quatre anniversaires. Quelque 320 ans de vie
cumulée. 80 ans de souvenirs pour chacun des pensionnaires fêtés.
Dans la classe tenue par Edna Favre, l’institutrice des 6e, les odeurs
des quatre gâteaux confectionnés la veille par des élèves pour être offerts
tout à l’heure aux pensionnaires, se mêlent aux fragrances d’une salle de
classe, sans doute plus présentes par le souvenir de craie et d’encre enfoui quelque part que par ce qu’elles exhalent véritablement… «Cette tarte aux pommes? Je l’ai confectionnée hier soir avec l’aide de ma mère, entre deux devoirs d’école», explique fièrement Marie-Laure, sûre de la réussite de son oeuvre.
Les élèves de 5e et 6e sont maintenant réunis dans la même classe. 26
enfants en tout, qui s’en vont chaque jeudi depuis plus d’un an déjà pour
animer à l’intention des anciens une leçon de gymnastique adaptée, pour
égayer tous les jeudis par des chants et une présence dans le hall du home
et dans les chambres les loisirs de quelque 50 grands-mères et grands-pères. Les fêter aussi, une fois par mois, pour leur dire qu’ils existent et
que les rides ne sont rien d’autres qu’une marque de beauté de plus sur le
visage de la vieillesse. «Nous n’oublions aucun anniversaire», insiste Marie-Catherine, chargée de tenir à jour la liste des dates anniversaires de
chaque pensionnaire, des entrées… mais aussi parfois des départs…
De la Colombie en Valais…
L’idée de cette rencontre? «En février 92, époque de la confirmation
chez nous, nous voulions trouver une action motivante, qui concrétise en
quelque sorte la théorie abordée en catéchèse. Bouger un peu… faire et
entreprendre… laisser les enfants décider, en les guidant bien entendu».
L’abbé Michel Massy, curé de Vex, était en possession d’une vidéo: l’histoire d’un petit colombien… ou le témoignage poignant d’un gosse nommé
Alvaro, que la vie des aînés dans le besoin préoccupe. Et qui agit en Colombie, dans son monde de gosse avec son langage d’enfant que n’importe
quelle grand-mère sait reconnaître. L’échange de la douceur et de la tendresse. La complicité d’un regard, d’un geste anodin mais rassurant, se
souvient Edna Favre, qui depuis lors gère cette idée avec ses élèves,
qu’elle a su rendre responsables et autonomes quant au choix des animations
et des décisions.
Une quinzaine d’idées sont nées dans la foulée de la vidéo. «Nous en
avons retenu trois, réalisables dans la mesure où elles n’empiètent pas
(trop) sur les cours», poursuit l’institutrice. «Il était important de donner l’exemple aux autres classes et de favoriser l’échange entre les jeunes
et les personnes âgées. De réagir et de lutter face à l’idée de mouroir qui
entoure les homes. Une action de longue durée, régulière, qui demande un
investissement personnel pour chacun des enfants». Un continu, que les responsables d’aujourd’hui, les sixièmes, transmettront en fin d’année scolaire aux élèves de la classe inférieure, et ainsi de suite.
L’énergie communicative
Transmission de flambeau pour une initiative bien accueillie par Dominique Rudaz, directeur du home… «Nos pensionnaires se repliaient sur euxmêmes, ne voulaient participer à rien… ne s’intéressant que du bout des
yeux aux diverses activités proposées. Les enfants ne pouvaient que les motiver. Ce fut effectivment le cas. Nos pensionnaires se sont attachés aux
gosses. Y compris et surtout aux bruits et aux rires débordant de vigueur
et de joie de nos visiteurs qui envahissent le home. Ils sont ici chez eux,
dans les couloirs et dans les chambres de ceux et celles qui ne peuvent la
quitter. Pas d’interdit… ils connaissent les limites à ne pas franchir.
Une énergie communicative, un rayon de soleil attendus chaque semaine par
la plupart des anciens».
Par la plupart? Car il y a les grognons, les grincheux, ceux qui estiment que la vieillesse n’est rien d’autre qu’une étape «honteuse» de la
vie, une calamité à porter seul dans un ghetto. Le sentiment de l’inutilité
et l’attente. Avec le regard posé vers quel imaginaire souvenir, vers quelle secrète pensée, dans la direction de la pendule chère à Brel, «qui dit
oui qui dit non, qui dit je vous attends». Inutile et artificielle rencontre de générations que celle entre ces enfants et ces vieillards? Il faut
ne pas avoir vécu le rendez-vous de ce jeudi pour oser l’affirmer. N’en déplaise aux sceptiques de tous poils.
«On sera vieux nous aussi un jour, et peut-être que d’autres viendront
aussi rompre notre possible solitude»; «Les pensionnaires du home ont autant de plaisir que nous à ces échanges… Eux parlent de leur temps, racontent leurs souvenirs, expriment leur peines, leur joie… Nous les entretenons de l’école, de nos loisirs, de nos familles qu’ils connaissent
souvent. Nous sommes oreilles mais aussi confidents»; «Les vieux ont beaucoup à dire, sur ce qui n’existe plus et que j’apprends à découvrir». Ils
ont pour nom Liliane, Joëlle, Pierre, Paul ou Jacques… tous âgés entre 11
et 13 ans. Leur expérience est sans doute unique, en Suisse romande du
moins. «A ma connaissance en tout cas», relève Dominique Rudaz.
La gym comme un plaisir
10 heures. Dans le hall du home, que les gosses ont envahi au milieu
d’une quarantaine de pensionnaires, c’est le moment des retrouvailles.
D’une main donnée, d’un baiser échangé. D’un mot gentil et d’une affection
spontanée. D’une bouffée de tendresse. Chacun, vieux et moins vieux, handicapés ou non de l’oreille ou de la vue, d’une main un peu raide ou d’une
jambe trop lourde, s’applique au mieux pour suivre les quelques exercices
proposés par l’institutrice et trois ou quatre fillettes. Pas n’importe
quel exercice. «J’ai suivi des cours pour une gymnastique adaptée aux personnes âgées», murmure Edna Favre.
Les têtes se tournent de gauche à droite, du haut en bas, lentement,
sans précipitation. Un bras tendu vers le plafond, puis une jambe soulevée,
avec peine parfois, mais avec le sourire toujours. Mouvements des mains et
des doigts. Le plaisir d’entreprendre et de «faire» entraîne les moins téméraires, entre une plaisanterie qui fuse et qui détend. «Je fais de mon
mieux, j’aime bien ces exercices et surtout, j’éprouve tellement de joie au
contact de ces enfants», avoue Bernadette, 82 ans. «Il y a des jours ou cela va mieux que d’autres… Ces visites sont une réelle distraction pour
moi, une évasion pour ne pas toujours ressasser les mêmes idées». Les 90
ans bien entamés, Berthe porte son regard vers un ensemble de tableaux qui
entourent ce hall baigné de lumière. «Ces gosses sont comme un rayon de soleil supplémentaire». Sa voisine opine de la tête… son mari s’en est allé
il y a peu… Quant à ses enfants… «Ceux-ci sont devenus un peu les
miens».
Dix minutes de gym, peut-être quinze. Un morceau de guitare puis d’accordéon ensuite. Une distraction dans la distraction. Les gosses, par groupe, se dispersent pour une visite dans les chambres. Pour un bonjour à ceux
que ces rendez-vous communautaires n’intéressent pas ou moins. Pour un signe d’amitié à ceux qui n’ont pu se lever. La différence d’âge n’est pas
une barrière. Tout au plus une époque qui se raconte différemment. Quant
aux gâteaux aux pommes, aux abricots et aux noisettes, ils porteront tantôt
les bougies. Tous s’y mettront pour les souffler. Pas une question de souffle. Mais de solidarité.
Comme au premier jour….
L’action des enfants de Vex devrait en susciter d’autres ailleurs. «Je
regrette que tel ne soit pas le cas», déplore Jean-Pierre, un infirmier du
home en poste depuis deux ans. Un avis que partagent Clémentine et Hermann,
un couple que les circonstances de la vie ont amené d’Hérémence à Vex. Pour
continuer à partager une vie qui les a liés l’un à l’autre en 1936. Ils
s’étaient rencontrés un jour d’été lors d’un bal. Le temps d’une valse,
d’une polka. Et leurs regards s’étaient croisés. Le même qui aujourd’hui
les unis encore. La main de Clémentine cherche celle de son vieux compagnon. Ridée, menue, mais qui n’enlève rien à la douceur qu’elle laisse deviner. Tendresse d’un geste maintes fois répété.
«Je l’aime comme au premier jour. Et c’est avec lui que je recommencerais si tout était à refaire». Clémentine s’arrête de parler. Un éclair
furtif passe dans ses yeux. Le souvenir des «mayens», des moutons ou des
vaches gardés ensemble. «Des orages, nous en avons traversés comme tout le
monde». Clémentine déborde de gaieté. Elle se sent bien ici. «Il y en a qui
pensent qu’il faut se cacher quand on est vieux. Qu’on cesse de vivre».
Vivre? C’est ce qu’elle fait, Clémentine, au home Saint Sylve. En fredonnant avec les enfants une chanson, un refrain qui a l’âge de ses 20 ans, ou
un air de maintenant. «Le muscat du dimanche» la fait encore chanter, le
fendant plutôt, en valaisanne qu’elle est. (apic/pr)
ENCADRE
Briser les peurs
«Je trouve très important que l’école s’ouvre à toute les dimensions de
la vie», témoigne l’abbé Michel Massy, curé de Vex. «Les personnes âgées
ont beaucoup à nous apporter. Et dans le monde d’aujourd’hui, souvent, malheureusement, elles sont laissées de côté». L’expérience de Vex, l’abbé
Massy la voit comme une relation de réciprocité entre ce que les anciens
apportent et ce que les jeunes donnent. «Des enfants qui découvrent en même
temps la place que doit occuper une personne âgée».
Une manière aussi de remonter l’histoire, pour les élèves, au contact de
personnes peut habituées à la communication gratuite, aux loisirs et à
l’expression corporelle. «Certains me disent, confie l’abbé Massy, qu’ils
ont assez travaillé pour justifier leur non participation aux séances de
gym où autres activités manuelles. Mais je vois là un peu de gêne. De la
peur aussi, face à la découverte d’une nouvelle communication, qui représente pour beaucoup un apprentissage».
Une communication que les enfants apprennent aussi à maîtriser, en s’engageant comme ils le font depuis un an maintenant. Les préjugés tombent. Et
avec eux certaines peurs. «Rompre le mépris pour l’apparente inefficacité
des personnes âgées… briser le mépris pour leurs maladresses… apprivoiser la vieillesse qui fait partie de la vie et redonner un sourire». L’abbé
Massy en est convaincu: «L’action des enfants de Vex est un cadeau pour
tout le monde». Une source d’énergie communicative, faite de tendresse et
de douceur. D’amour. (apic/pr)
Les photos de ce reportage peuvent être obtenues auprès de l’Agence
CIRIC, à Lausanne.




