APIC Interview
Les parcours de Gisela Forster et Ida Raming, «femmes prêtres» ordonnées illégalement
Femmes prêtres: «Nous sommes en chemin, ce n’est que le début»
Par Pierre Rottet
Münster, 16 août 2002 (APIC) Illégalement «ordonnées prêtres» le 29 juin dernier en compagnie de cinq autres femmes, Ida Raming, 70 ans, et Gisela Forster, 54 ans, expliquent aujourd’hui les raisons de leur choix. Les deux militantes, théologiennes au bénéfice d’une solide formation universitaire, exposent les motifs qui les ont poussées à passer outre aux sanctions vaticanes, à l’excommunication notamment. L’une se sent aujourd’hui prêtre à part entière, l’autre pas tout-à-fait. Interview.
APIC: L’idée de devenir prêtre n’est sans doute pas née d’hier ou alors il s’agit d’une «vocation tardive». Quel a été votre parcours et quand avez- vous ressenti pour la première fois cet «appel au sacerdoce»?
Ida Raming: J’ai ressenti, très tôt dans mon enfance et lors des cours de catéchisme, un grand intérêt pour la religion et le goût de la piété. Mes parents étaient certainement portés par la religion, sans être bigots pour autant. Mais la doctrine de l’Eglise, par exemple en ce qui concerne la domination masculine au sein de la famille ainsi que la morale sexuelle, comme l’interdiction de la contraception, pesait de tout son poids. J’ai étudié la théologie catholique (réd.: I. Raming a un doctorat en théologie) et n’ai pas trouvé, en raison de l’exclusion des femmes de la prêtrise, la place spirituelle que j’attendais dans l’Eglise.
Cette question m’a profondément accablée.! A l’époque du Concile Vatican II, Iris Müller (réd: docteur en théologie et également «ordonnée») et moi- même avons rédigé un appel à ce Concile, dans lequel nous récusions tous les motifs d’exclusion des femmes du sacerdoce. Par la suite j’ai rédigé une étude sur les fondements historico-juridiques et dogmatiques de l’article du droit canon (Canon 1024. «Seul un homme baptisé reçoit validement l’ordination sacrée»), selon lequel les femmes n’ont accès ni au sacerdoce ni aux autres ministères ordonnés.
A la suite de cette recherche, il m’est apparu évident que l’exclusion des femmes de la prêtrise repose sur une discrimination. Au début de l’année 2002, j’ai publié une version élargie de ce travail. «Le sacerdoce des femmes, un don de Dieu pour un renouvellement de l’Eglise». La continuelle et définitive exclusion des femmes du sacerdoce (Ordinatio sacerdotalis, 1994) m’a été particulièrement pénible.!
APIC: Un homme peut choisir entre le mariage, la prêtrise ou la vie religieuse. Les femmes ne peuvent choisir qu’entre le mariage et la vie religieuse. Pourquoi ne vous êtes vous pas décidée pour la vie religieuse ?
I. R.: Je me suis effectivement posé la question d’une entrée dans un ordre religieux. Il m’est cependant apparu très tôt qu’entrer dans une Congrégation religieuse revenait en fait à accepter une image réduite de la femme dans l’Eglise. Par attachement à la liberté, je n’ai pas pu me décider pour cette voie. Mon professeur de religion m’avait pourtant invitée à entrer dans l’Ordre franciscain féminin qui dirigeait l’école. J’ai décliné la proposition, en raison aussi de la conception étroite de la femme dans les Ordres féminins, comme par exemple l’usage du voile et la manière d’envisager la nature et le rôle de la femme. Après avoir réussi mes examens de fin d’études, j’ai très vite été convaincue que ma voie était d’enseigner la théologie. A l’époque, c’était plutôt exceptionnel pour une femme. Avant Vatican II, en effet, il y avait très peu de théologiennes. Nos études ne nous encourageaient pas à procéder à un examen critique du statut de la femme dans l’Eglise.
APIC: On peut imaginer que de nombreux obstacles se dressent en raison de vos engagements.
I. R.: Sitôt après ma requête adressée au Concile, les difficultés se sont présentées. Je n’ai pu obtenir aucun poste dans la sphère de l’Eglise. Suite à mon étude, je me suis retrouvée radicalement exclue de toute carrière universitaire en Allemagne. Il a fallu me résoudre à enseigner dans un collège pour donner un sens à mon existence. Mais j’étais loin de ce que j’attendais, avec mes études en théologie et en philosophie. Les portes se sont vite fermées pour moi. Si j’ai souvent été invitée à m’exprimer dans des groupes réformateurs, en revanche, je ne l’ai jamais été au sein d’institutions purement d’Eglise. Poursuivre une carrière académique aurait pour moi été possible uniquement dans le cadre d’une faculté universitaire non confessionnelle.
APIC: Sur quoi, à votre avis, repose l’exclusion des femmes de la prêtrise ?
I. R.: Mes recherches m’ont permis d’étudier en profondeur la longue histoire de la discrimination envers les femmes dans la tradition chrétienne. En utilisant d’abondantes sources documentaires des débuts du christianisme et du Moyen-Age, j’ai démontré que l’exclusion du sacerdoce provient de la représentation diminuée de la nature et de la valeur morale de la femme. Elle repose sur l’idée de l’infériorité fondamentale et éthique des femmes et vient de certains passage bibliques (Ge 2 et 3 par exemple: création de la femme à partir de la «côte» de l’homme et sa responsabilité première dans le péché originel).
L’acceptation des conséquences de cette exclusion au cours des siècles a formé la base de cette discrimination. Nous en trouvons déjà la conséquence dans le Nouveau Testament. (Interdiction d’enseigner: Tim. 2, 11-15 ou Cor 11, 3-10: seul l’homme compte comme image de Dieu, la femme n’étant que le reflet de l’homme).
Ces discriminations sur la position de la femme ont eu des effets à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui. Dans la seconde partie de ma thèse, j’ai examiné le point de vue traditionnel sur le rôle du prêtre dont le caractère masculin (apparemment nécessaire) empêche l’accès des femmes à l’ordination. En réponse, j’ai montré que le concept du service sacerdotal reposait sur des citations bibliques. En réalité, le rôle du prêtre pourrait certainement s’élargir et accueillir la collaboration active des femmes.
Certes, aujourd’hui, le discours sur l’infériorité de la femme dans l’Eglise a changé. En raison de la formule: «La femme est égale, mais d’une autre manière», le manque d’égard et la subordination de la femme dans l’Eglise persistent cependant. En d’autres termes, le fondement périmé d’une anthropologie dégradante de la femme subsiste, qui l’exclut du sacerdoce.
APIC: Vous avez aujourd’hui 70 ans, pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour passer à l’action?
I. R.: Iris Müller et moi-même avons pris conscience, au fil des années, de la formation d’un courant de plus en plus fort en faveur de l’ordination des femmes. C’est à partir de ce mouvement que se sont créés des groupes séparés, qui ambitionnaient une ordination «contra legem» (contre la loi). Se faire ordonner en tant que simple personne, contre la loi établie, n’avait à mes yeux pas de sens. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé. Il existe désormais au sein de l’Association «Marie de Magdala» un groupe qui milite en faveur des femmes prêtres. Ce groupe permet l’échange et offre également entraide et appui spirituel aux femmes qui pensent avoir la vocation.
APIC: Pourquoi avoir choisi Romulo Braschi pour vous faire ordonner? N’y a- t-il pas là une provocation supplémentaire?
I. R.: Non! Nous avons cherché durant des années un évêque catholique romain qui se donne la peine de nous ordonner. Mais en raison de leur serment d’obéissance au pape, tous les évêques catholiques romains contactés ont refusé de pratiquer une ordination «contra legem», même s’ils nous ont soutenues dans cette l’idée. L’obéissance dans l’Eglise empêche toute impulsion réformatrice. Malheureusement, le passage de la Bible «Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes» (Act. 5, 29) n’a pas la priorité. L’évêque Romulo Braschi se trouve au bénéfice d’une succession apostolique catholique romaine valide.
APIC: Comment vivez-vous aujourd’hui l’excommunication qui vous frappe?
I. R.: Je vis dans une commune rurale et traditionnelle. Ce qui a pour moi des conséquences très lourdes, comme de ne plus pouvoir aller communier lors des célébrations eucharistiques.
APIC: Vous sentez-vous pleinement prêtre ?
I. R.: Non. Nous sommes sur le chemin et ce n’est que le début. Concrètement, la hiérarchie continue de nous exclure.
APIC: Quelle est votre opinion sur le célibat du prêtre ?
I. R.: Les êtres humains doivent pouvoir choisir librement leur forme de vie dans l’Eglise. (Canon 219, et Jean XXIII: «Pacem in terris»)
APIC: Et sur la contraception, le préservatif, l’avortement, la communion pour les divorcés remariés, le divorce..
I. R.: Toute décision doit pourvoir se bâtir à partir de sa propre conscience.
APIC: On appelle souvent un prêtre «monsieur le curé» ou «Père», comment voudriez-vous être appelée?
I. R.: L’appellation n’est pas importante pour moi. Il y a la parole de Jésus: «Ne vous laissez pas appeler Père». Femme pasteur pourrait être une bonne manière de nous désigner. PR
Encadré
Ida Raming en quelques lignes
Née en 1932 en Allemagne, Ida Raming a étudié la théologie (doctorat), la philosophie et la pédagogie à Münster (Nord) et à Fribourg-en-Brisgau. En 1970, elle publie sa thèse de doctorat sur l’exclusion des femmes du ministère sacerdotal. Assistante scientifique à la Faculté catholique de l’Université de Münster, elle enseignera ensuite dans des lycées. Co- fondatrice de l’Association «Marie de Magdala», qui milite en faveur de l’égalité des femmes dans l’Eglise, elle est également membre de la «Women’s Ordination Conference» (Etats-Unis) et du réseau national allemand «Diaconat féminin». Ida Raming est l’auteur de nombreuses publications sur le mouvement ecclésial des femmes et le statut de la femme dans l’histoire de l’Eglise. PR
Encadré
Mariée à 2 reprises, elle ne veut pas attendre un nouveau Concile pour changer l’Eglise
Gisela Forster ou 30 ans de lutte pour des réformes dans l’Eglise
Née en 1948 à Munich, professeur d’arts et ingénieur en architecture, titulaire de doctorats en philosophie et religion, Gisela Forster travaille depuis 30 ans à «réformer l’Eglise catholique», selon ses propres mots. Gisela Forster, mariée à deux reprises, avec un musicien puis avec un prêtre, considère qu’elle et ses compagnes «ordonnées prêtres» le 29 juin ont eu beaucoup de courage. Leur trajectoire professionnelle ne donne que plus de valeur à leur action, estime-t-elle: certaines sont docteurs en théologie, en philosophie, ou anciennes religieuses, d’autres gravitent dans les milieux du management et de la santé.
«Nous n’entendons pas être dans notre Eglise uniquement pour arranger les fleurs. Ce que nous voulons? Construire une Eglise fraternelle pour des hommes et des femmes libres, égaux. Nous revendiquons le droit de discuter, organiser et penser notre Eglise avec nos sensibilités de femmes, nécessaires si l’on veut une Eglise ouverte pour tous les hommes et toutes les femmes».
Les hommes sont trop souvent branchés sur les côtés matériels ou superficiels de l’existence. «La politique, regrette-t-elle, n’est pratiquement dirigée que par les hommes, qui empêchent les femmes de parvenir elles aussi au gouvernement, au top du pouvoir de décision, y compris au sein de l’Eglise catholique. Et puis les hommes aiment bien trop la guerre. J’estime qu’avec des femmes également impliquées dans les décisions de l’Eglise, les politiques suivraient et feraient sans doute plus attention». L’Eglise, dit-elle, a le pouvoir et l’argent. «Nous voulons opposer à cela nos connaissances».
L’exclusion des femmes du sacerdoce? «Elle ne repose sur rien». Gisela Forster a le sentiment que l’Eglise n’aime pas les femmes qui occupent des responsabilités, des femmes en vue dans les domaines les plus variés de la société occidentale. «C’est regrettable, voilà pourquoi il faut réformer les choses».
Gisela Forster affirme ne pas vouloir chercher l’affrontement avec le Vatican. «Nous ne désirons pas la guerre, mais peser de notre intelligence de femmes pour lutter en faveur d’une Eglise sur la défensive à propos des questions liées au sexe, au célibat des prêtres, au préservatif, à la pédophilie ou encore aux problèmes concernant les enfants de prêtres qui vivent cachés». «Depuis le 29 juin, jour de notre ordination, la terre cléricale frémit.»
En s’opposant à Rome par ces «ordinations», les sept «femmes prêtres» s’attendaient à une excommunication, à des sanctions. Mais aucune n’a reculé. Aujourd’hui, ce rejet, aux dires de Gisela Forster, se vit de la manière la plus normale possible. «Toutes se sentent prêtres à part entière». La porte-parole du groupe, se dit contre le célibat des prêtres, en faveur de la communion pour les divorcés remariés. Elle dit en outre «oui», à l’utilisation du préservatif, au divorce mais «non» à l’avortement. PR
Encadré
Nouvelles «ordinations» en 2003
L’archevêque argentin Romulo Braschi, âgé de 60 ans, qui a ordonné les sept «femmes prêtres» le 29 juin, ne se considère pas comme schismatique. Animateur de l’Eglise catholique apostolique charismatique Jésus Rey, une Eglise dissidente, il a été incarcéré et torturé pendant la dictature militaire argentine (1976-85). Il prétend ne jamais avoir été «ni excommunié, ni expulsé» de l’Eglise catholique et met au défi le Saint- Siège de prouver le contraire.
Romulo Braschi explique son éloignement de l’Eglise catholique en raison de «la complicité de celle-ci avec le gouvernement militaire argentin, comme elle l’a reconnue il y a peu». L’Eglise Jésus Rey, qui revendique 13’000 adeptes dans le monde et dont le siège est à Munich, dans le sud de l’Allemagne, se réclame de «la liturgie de la parole» et de la succession apostolique de Saint-Pierre, premier des apôtres de Jésus-Christ.
Le prélat dissident originaire d’Argentine est devenu schismatique en 1998 en se faisant ordonner évêque par un membre de l’Eglise catholique apostolique du Brésil, séparée de l’Eglise catholique romaine depuis 1945
Romulo Braschi doit «ordonner» six autres femmes et quatre hommes l’an prochain en Allemagne. Les sanctions du Vatican à l’égard des «femmes ordonnées» en 2002 sont «anachroniques, absurdes, injustes et inadéquates», a estimé Lidia Binoles, 60 ans, l’une des deux Argentines qui doivent être «ordonnées» en 2003. (apic/pr)
Rencontre avec le Brésilien José Correa, fondateur et directeur
APIC – Interview
du «Catholic Radio and Television Network» (CRTN) à Bruxelles
Réévangéliser les territoires de l’ex-URSS
Jacques Berset, Agence APIC
Lviv, 20juillet(APIC) Son public: plus de 200 millions d’âmes, dispersées
sur quelque 20 millions de km2, de la frontière polonaise à l’extrêmeorient soviétique, de Lviv à Vladivostok, d’Odessa à Vilnius, d’Alma Ata à
Saint-Petersbourg… José Correa, avec ses émissions religieuses, a encore
du pain sur la planche: après des décennies d’athéisation forcée, toute catéchèse interdite, les habitants de l’ex-URSS ont certes soif de spiritualité, mais il faut tout reprendre à zéro.
La cinquantaine, le visage fin et souriant derrière des lunettes assez
épaisses, somme toute l’allure d’un haut fonctionnaire affable. Surprise,
José Correa, fondateur et directeur du «Catholic Radio and Television Network» (CRTN) – une organisation qui vise à réévangéliser l’ex-Union soviétique par le biais des ondes – n’est pas Européen, mais Brésilien.
Installé depuis 5 ans à Bruxelles, cet avocat catholique, membre du
tiers-ordre des carmes, n’a qu’une passion: apporter la Bonne Nouvelle derrière ce que l’on appelait autrefois le «rideau de fer». Il déclare avoir
ainsi répondu à un appel intérieur très fort.
JoséCorrea:Je ne suis pas journaliste de formation, mais juriste; j’ai
exercé le barreau à Sao Paulo comme avocat, mais très tôt je me suis lancé
dans le journalisme religieux. J’ai écrit comme «free lance» pour différentes revues brésiliennes et fait aussi du journalisme international pour «A
Folha de Sao Paulo». C’est ce grand quotidien qui m’avait demandé de faire
une série de reportages sur la vie des chrétiens en URSS. C’était au temps
de Brejnev, en 1986. J’ai rencontré des communautés chrétiennes – catholiques, orthodoxes, quelques protestantes – en Ukraine, en Lituanie, en Lettonie, à Moscou, à Leningrad… De là mon intérêt pour ces pays.
Idéalisme et amour chrétien
J’ai été très frappé par leur idéalisme, leur amour chrétien, la façon
dont ils vivaient cette situation très difficile, en particulier pour les
catholiques. Par la suite, en raison des amitiés tissées sur le terrain,
j’ai décidé d’apprendre le russe; j’ai commencé au Brésil même une action
en faveur des catholiques de l’ex-URSS, un autre monde pour l’Eglise brésilienne, un monde «exotique». Les problèmes de ce continent sont tels!
J’ai demandé aux gens – dans les paroisses, les églises – d’envoyer des
dons, du matériel pour les églises et des paquets pour les prêtres clandestins uniates d’Ukraine, pour les paroisses latines qui fonctionnaient encore… Ces paquets n’arrivaient pas toujours, certains disparaissaient en
route… On envoyait aussi de l’aide par le biais des touristes.
APIC:N’y avait-il pas suffisamment de problèmes en Amérique latine et au
Brésil même qui réclamaient la solidarité des chrétiens ?
JoséCorrea:Je disais justement aux gens du Brésil: nous ici, nous sommes
un pays pauvre et nous recevons beaucoup d’aide d’Europe et des Etats-Unis.
Je pense cependant que nous avons quand même le devoir d’aider ces gens làbas, en Union soviétique, qui ont encore plus besoin que nous. Ils n’ont
pas la liberté religieuse que nous avons ici. Nous pouvons aussi faire un
petit sacrifice, sans oublier qu’il y a des Brésiliens très riches, qui
peuvent bien donner un tout petit peu de leur immense superflu… Il est
temps que les Brésiliens fassent aussi quelque chose pour les autres.
Je cherchais non seulement de l’aide matérielle, mais aussi et surtout
de l’aide spirituelle, des gens qui savaient le russe au Brésil et qui
pourraient correspondre avec les chrétiens de là-bas, leur envoyer des lettres d’encouragement, des prières, etc. Je cherchais aussi des livres
religieux en langue russe, et c’est comme ça que je suis tombé sur l’»Aide
à l’Eglise en détresse» (AED), que je ne connaissais pas.
APIC:Et comment êtes-vous finalement arrivé en Europe ?
José-Correa:C’est en rencontrant le Foyer Oriental Chrétien à Bruxelles,
qui était en ce temps-là la seule maison d’édition catholique en langue
russe. Là, on m’a sollicité pour aider un tout petit programme de radio en
langue russe – 15 minutes par semaines – confectionné par le Centre Saint
Cyrille et Méthode. Je me suis dit que c’était une idée magnifique: pour la
radio, il n’existe pas de «rideau de fer», on peut parler à des millions de
personnes. C’est combien plus efficace que d’envoyer une petite lettre
d’encouragement à une personne. J’ai immédiatement conçu l’idée de faire un
programme de radio à un niveau professionnel.
J’ai donc parlé au fondateur de l’AED, le Père Werenfried van Straaten,
qui a trouvé l’idée excellente, tout en se demandant ce qu’un Brésilien
pourrait bien faire là-dedans: «Vous n’êtes pas un homme de radio, vous ne
savez pas la langue, vous ne connaissez pas bien ces pays…» J’ai dit que
je voulais tout de même le faire. Il m’a alors donné les fonds pour une
première expérience d’une durée d’un an, pour voir si je réussirais! Je me
suis donc installé à Bruxelles, au Foyer Oriental Chrétien, et on a commencé des programmes d’une demi-heure, deux fois par semaine, avec l’aide de
deux jeunes Russes.
Dès le départ, une ouverture oecuménique
Ils étaient retransmis par des émetteurs plus puissants comme Radio Monte Carlo qui nous permettaient de couvrir toute la Russie européenne. Nous
avons commencé à recevoir du courrier de Russie, des lettres d’encouragement de gens enthousiasmés par nos émissions. Le grand pas en avant a été
la rencontre à Paris avec Irina Ilovaiskaya-Alberti, directrice de «La Pensée Russe», une revue déjà très connue en Russie à l’époque, même si elle
arrivait de façon clandestine.
Nous cherchions quelqu’un de catholique mais ouvert aux orthodoxes, pour
faire un programme qui soit bon pour les deux communautés. Dès le départ,
avec le programme de Radio Blagovest, (Radio Bonne Nouvelle – Invitation à
la prière), nous avons cherché une ouverture oecuménique, estimant que cela
serait une grave erreur de faire un programme catholique pour le peuple
russe, alors qu’il n’y a en Russie peut-être que 0,2 % de catholiques.
Il fallait donc faire un programme d’évangélisation chrétien et non-confessionnel. Un programme de première approche pour ces gens qui ne connaissent presque rien. Même ceux qui s’affirment orthodoxes ne savent souvent
rien de leur propre foi, car durant sept décennies, il n’y a pratiquement
pas eu de catéchèse, pour des raisons évidentes.
Nous sommes ainsi passés à un programme quotidien d’une demi-heure par
jour, et aujourd’hui, nous arrivons à huit heures par semaine. Dès que
l’ouverture s’est produite en URSS, nous avons cherché à passer des ondes
courtes aux radios locales d’Etat, sur ondes moyennes et modulation de fréquence. Nous avons conclu il y a un an des accords avec la radio d’Etat
russe, le réseau de Radio Ostankino, le plus important réseau russe, qui a
plus de 350 émetteurs locaux. Ils étaient d’abord très réticents à l’idée
de nous laisser un temps d’antenne. Ils nous ont finalement accordé un
temps d’essai, mais avec la peur que nos programmes radios n’incitent à la
division entre catholiques et orthodoxes.
Les responsables de GOSTELERADIO – la radiotélévision de l’Etat russe nous offrent maintenant de doubler nos temps d’émission, considérant que le
programme est superbe. Nous allons négocier un nouveau contrat à Moscou ces
prochains jours. Nous ne payons pas en argent pour louer les temps d’antenne, mais nous faisons du troc: nous leur envoyons du matériel technique occidental pour équiper leurs studios. Nous sommes distribués sur tous les
réseaux d’ondes moyennes, de modulation de fréquence et sur le satellite
Horizont. Nous sommes également distribués sur le réseau câblé, un moyen
très populaire en Russie, qui arrive dans tous les bureaux, les trains, les
aéroports et même dans les prisons ou les bases militaires. Nous le savons
parce que nous recevons des lettres d’auditeurs en prison ou d’officiers et
de soldats de bases aériennes ou de casernes…
APIC:Ya-t-il des raisons d’ordre idéologique ou politique motivant votre
engagement en faveur des chrétiens de l’Est ?
JoséCorrea:Au départ, évidemment, j’étais horrifié par les souffrances
des gens sous le système communiste. Je voyais que dans ce système-là, il
était impossible de résoudre les problèmes, et que c’était même la source
de tous les problèmes. Mais j’ai décidé d’emblée de maintenir toute mon action dans le cadre strictement religieux. Si nous dépassions ce cadre, la
radio pourrait créer des problèmes en tous genres et ne pas y survivre.
L’appel que j’ai ressenti, c’était uniquement pour l’évangélisation. C’est
ainsi que dans nos programmes de «Radio Blagovest» en langue russe ou de
«Radio Voskresynnia» en langue ukrainienne, il n’y a pas de politique, y
compris aujourd’hui que le communisme, grâce à Dieu, s’est effondré. Mais
il reste les conflits ethniques et le problème des nationalismes.
Au départ, l’hostilité de certains milieux catholiques
C’est une règle d’or dans tous nos programmes radio: ne jamais entrer
dans la politique. Il en est de même en matière religieuse, nous n’entrons
jamais dans des polémiques et cherchons toujours ce qui unit. Ainsi en
Ukraine, où la situation est très tendue avec les orthodoxes, nous les invitons à nous apporter leur propre matériel d’information. Au commencement,
des secteurs catholiques ne partageaient pas cette ouverture, considérant
que la radio était uniquement pour eux. Peu à peu, ils commencent à comprendre et en Ukraine, la hiérarchie gréco-catholique, notamment le cardinal Lubachivsky, appuyent cette orientation de manière très claire.
Notre projet a certes suscité, au début, l’hostilité de certains milieux
catholiques, notamment en Occident. On nous prenait pour une entreprise
conservatrice, en raison de nos liens avec le Père Werenfried van Straaten
ou du financement venant de Piet Derksen.
Ne pas privilégier seulement certains courants d’Eglise
Mais dès le départ, nous avions mis sur pied nos projets en accord avec
la Conférence épiscopale de Belgique, qui a délégué un évêque pour la représenter dans notre conseil d’administration. Il s’agit de Mgr Luc de Hovre, évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles et à l’époque secrétaire de la
Conférence épiscopale. Nous avons aussi des liens avec le Vatican par le
biais du Conseil pontifical pour les communications sociales. Ainsi, nous
ne sommes jamais entrés dans la polémique, et aujourd’hui, nos actes aidant, tout s’est calmé.
APIC:Vous ne privilégiez donc aucune sensibilité ecclésiale dans vos
programmes ?
JoséCorrea:En effet, si nous voulons promouvoir l’évangélisation là-bas,
nous ne pouvons pas le faire en ne privilégiant que certains courants et
mouvements de l’Eglise de l’Ouest. Nous ne pouvons pas montrer seulement un
secteur de l’Eglise aux gens de l’Est, nous voulons montrer l’Eglise toute
entière, travailler avec les différents groupes et sensibilités qui ont
quelque chose d’intéressant à dire et qui se situent dans l’Eglise. Je suis
tout à fait opposé à cette Eglise des petites chapelles, au sectarisme à
l’intérieur de l’Eglise.
Nous avons d’excellents amis chez les Focolari, dans la mouvance charismatique, mais aussi chez des gens considérés comme progressistes; ce qui
compte, c’est qu’ils aient quelque chose de valable à offrir. Et cela va
plus loin encore: nous ne voulons pas, dans ces pays de l’ex-URSS, l’exclusivité pour l’Eglise catholique, mais le respect des traditions locales. La
preuve: la collaboration qui s’est instaurée avec Radio Sofia à Moscou, la
radio officielle du Patriarcat orthodoxe russe! (apic/be)
CRTN, une entreprise dans la ligne de la nouvelle évangélisation
Financées à part égale par l’»Aide à l’Eglise en détresse» et la Fondation
hollandaise «Témoignage de l’Amour de Dieu» de l’homme d’affaires Piet
Derksen, les émissions destinées à l’ex-URSS sont assurées par le Catholic
Radio Television Network (CRTN) à Bruxelles. Au début, en 1988, les émissions ne pouvaient être réalisées sur place. Elles étaient confectionnées à
Bruxelles et à Paris, et les bandes envoyées par avion pour diffusion sur
ondes courtes par Radio Monte Carlo ou Radio Veritas, à Manille.
C’est seulement avec l’ouverture politique que la production d’émissions
et leur diffusion ont pu commencer sur le sol de l’ex-empire soviétique.
Aujourd’hui, le CRTN compte une quarantaine de collaborateurs, répartis entre le bureau central de Bruxelles, l’Ukraine, la Russie et la Lituanie.
CRTN a également des projets audiovisuels pour l’Europe de l’Est. Il s’agit
de sélectionner des émissions religieuses de qualité produites par les tv
occidentales et convenant au public des anciens pays communistes. (apic/be)
Des photos de ce reportage sont disponibles à l’agence APIC




