Guatemala: Son discours pour la justice sociale déplaît aux caciques

APIC Interview

L’évêque de San Marcos menacé de mort, AI s’en inquiète

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Fribourg, 27 septembre 2002 (APIC) Dans le collimateur des escadrons de la mort, Mgr Alvaro Leonel Ramazzini, évêque de San Marcos, au Guatemala, se bat depuis des années pour plus de justice et moins de pauvreté dans son pays. Son discours ne plaît pas aux militaires et aux tenants du pouvoir politique et économique. Amnesty International (AI) craint pour sa vie.

Aujourd’hui, cet homme d’Eglise est menacé de mort. Agé de 55 ans, il sait qu’il pourrait un jour subir le même sort que plusieurs prêtres assassinés ou que son collègue, Mgr Gerardi, froidement abattu par les militaires en 1998. A l’invitation d’AI, Mgr Ramazzini se trouve en Europe, et notamment en Suisse, pour témoigner de la situation.

Signés en 1996 après 36 ans de guerre civile et plus de 200’000 morts et «disparus», les Accords dits de paix entre la guérilla et le gouvernement du Guatemala n’ont rien changé. Un vilain jeu de mots fait dire à la population que le pays est passé de «Guatemala à Guatepeor» (de mal en pire). 8 habitants sur 10 vivent aujourd’hui dans la pauvreté. Et la violence est quotidienne dans ce pays qui ressemble de plus en plus à la Colombie en matière de violation des droits de l’homme. Interview.

L’ancien dictateur aux mains rouge de sang, Rios Montt, tire les ficelles du pouvoir, assumé en façade par Alfonso Portillo. L’impunité règne en maître, comme la corruption. Dans le collimateur des tueurs, Mgr Ramazzini n’en continue pas moins sa campagne en faveur de la dignité des «campesinos», fidèle qu’il est à ses convictions de chrétien et de croyant en l’Evangile de Jésus Christ.

Mgr Ramazzini: Le droit à la vie, à un toit, à la santé et à l’éducation et à un travail, le peuple guatémaltèque peut l’oublier. Selon les propres chiffres publiés par le programme de développement des Nations Unies, le processus d’appauvrissement de la population se poursuit inexorablement, scandaleusement. Il y a 6 ans, lors de la signature des accords dits de paix, on parlait d’un taux de pauvreté de 60%. Aujourd’hui, ce chiffre est de 80%. En d’autres termes, sur une population de 10 millions d’habitants, 8 millions vivent dans la pauvreté. Il y a 6 ans encore, on parlait de 40% de personnes en situation d’extrême pauvreté. On parle de 60% actuellement. Extrême pauvreté? Cela veut dire que 6 citoyens sur 10 ne gagnent même pas un dollar par jour, avec tout ce que cela suppose: malnutrition, aucun accès à la scolarisation, aux moindres médicaments.

Dans mon diocèse, par exemple, pour une population supérieure à 850’000 habitants, on compte 2 hôpitaux, qui accueillent ensemble moins de 300 personnes. Raison pour laquelle mon diocèse à mis sur pied un programme de santé, où les médicaments sont vendus au prix d’achat, lorsque les patients peuvent les acheter, alors que la marge de bénéfice se situe à 700% dans les pharmacies. En ce moment, j’estime à 70% le nombre de personnes sans emploi dans le pays. La crise du café, l’an dernier, a laissé de graves séquelles au sein d’une population essentiellement «campesina».

APIC: Une population qui ne manque pas de souffrir des inégalités criardes.

Mgr Ramazzini: Il faut savoir que les richesses se trouvent concentrées dans les mains de 59 familles, qui contrôlent l’ensemble de l’économie du pays. Idem pour la terre: 2% de la population exploite 84% des terres. Les pays d’Amérique centrale subissent totalement et de plein fouet la domination politique extérieure des Etats-Unis. Si quelque chose caractérise l’actuel gouvernement de Portillo, c’est sa docilité à l’égard des directives du gouvernement de Washington.

APIC: Et de l’ancien dictateur Rios Montt?

Mgr Ramazzini: Le président Portillo n’a aucun pouvoir. Celui qui le possède et manipule par derrière n’est autre que Rios Montt, malgré son passé de dictateur aux mains rouges de sang. Il est tout de même incroyable de penser qu’un homme comme lui, impliqué dans des crimes, dans des génocides, dans des massacres d’Indios, de syndicalistes, d’opposants à son régime, exerce aujourd’hui la présidence du Congrès guatémaltèque. Portillo est totalement aux ordres de Rios Montt, et du parti que ce dernier dirige.

APIC: Et cela en toute impunité.

Mgr Ramazzini: Juste. Au Guatemala, ce qui prédomine dans le système est l’impunité. Ce qui fait que les responsables des plus graves violations en matière de droits de l’homme, des crimes les plus odieux, non seulement jouissent de l’impunité, mais encore accèdent aux plus hautes responsabilités.

Il faut aussi dire que les dérives dans nos pays, et donc au Guatemala, n’ont pas la «chance» de faire la «une» des médias internationaux. Le Guatemala n’est pas les Balkans. Pendant qu’un Milosevic répond de ses actes devant le tribunal pénal de La Haye, d’autres, comme Rios Montt, tirent toujours en toute impunité les ficelles du pouvoir, avec la bénédiction de Washington.

APIC: 36 ans de guerre civile, 200’000 morts et disparus, qu’est-ce qui a changé au Guatemala?

Mgr Ramazzini: Rien, malheureusement. Aujourd’hui, le Guatemala retrouve ses démons des années de la répression politique. Le pays est en train de se remilitariser, cela sous la poussée de Rios Montt, sans doute avec les conseils de Washington. L’armée a toujours plus besoin d’argent. Le fils de Rios Montt, par exemple, a été nommé général, en vertu d’un décret appliqué sur mesure pour la circonstance.

On est loin de ce que laissait supposer la signature des accords de paix de 1996, entre la guérilla et le gouvernement. La corruption est omniprésente dans le pays, à commencer par les membres du gouvernement qui se sont enrichis et continuent à le faire à coups de millions de quetzals (monnaie du pays).

APIC: Comment expliquer que le peuple ne se révolte pas? Ou pas davantage?

Mgr Ramazzini: La période de la répression a été à ce point brutale et sanglante, que les traces sont encore et toujours visibles et présentes dans le pays. Le peuple ne s’est pas débarrassé de sa peur. Il vit avec, elle fait partie de son quotidien.

Dans mon diocèse, dès l’instant où on demande aux victimes de s’exprimer dans les cas de violations des droits de l’homme, elles refusent: «Nous ne voulons pas subir ce que nos «compañeros» ont subi ou subissent encore», disent-elles. Le traumatisme est grand. Et la terreur est aujourd’hui bien réelle avec les patrouilles de paramilitaires – les anciens groupes d’autodéfense «reconvertis» – qui se chargent de réprimer et de faire régner l’ordre, d’accomplir les besognes que l’armée ne peut faire au grand jour.

APIC: On dit que l’insécurité est aussi grande au Guatemala qu’en Colombie?

Mgr Ramazzini: Les exécutions extrajudiciaires, la délinquance, principalement dans la capitale, font du Guatemala un pays sans doute aussi violent que la Colombie. Le crime organisé, la drogue et la prostitution, y compris infantile, font partie des réalités quotidiennes. Le cadre est véritablement dramatique. Seule constat «un peu plus réjouissant», on assiste à moins d’exécutions de gosses de la rue que par le passé. Chose relativement courante ces dernières années, y compris de la part de membres de la police.

APIC: Vous êtes aujourd’hui un homme menacé de mort, au point que ces menaces inquiètent Amnesty International?

Mgr Ramazzini: Menacé, effectivement, comme beaucoup de prêtres, dont certains ont payé de leur vie leur engagement aux côtés des marginalisés. Parce que, pour une certaine société, lutter pour plus de justice sociale, pour les droits de l’homme, pour les droits en général des citoyens passe pour du communisme. Et comme le pourvoir estime que le communisme doit être détruit.

Les engagements sociaux se payent, souvent par la mort. On l’a vu avec Mgr Juan José Gerardi, évêque auxiliaire de Guatemala Ciudad, sauvagement assassiné le 26 avril 1998. Le procès en appel de ses assassins s’est du reste ouvert jeudi 26 septembre. Un colonel et un capitaine, notamment, sont sur le banc des accusés. Les commanditaires, dans la sphère de l’armée, donc du pouvoir, sont eux en liberté. Mgr Gerardi avait eu le tort de sortir un document accusant les militaires d’être les auteurs de la plupart des massacres qui ont fait 200’000 victimes en 36 ans.

Les victimes ont changé, mais la violence reste la même. Qui touche les «campesinos» ou les défenseurs des droits de l’homme. Je fais partie de ceux qui doivent être éliminés, parce que nos idées prônent les changements sociaux. Et cela, les forces économiques du pays n’en veulent pas. Et encore moins perdre leurs privilèges.

En quoi, je l’avoue, ils ont en partie raison s’agissant de leurs privilèges: pour faire vivre le 80% des pauvres du pays, il faudra bien qu’ils lâchent quelque chose, et que leur richesse serve à d’autres qu’à leur seule personne. D’où la menace qui pèse sur ma personne, dès lors où je déclare: «Non monsieur, vous n’avez pas le droit de vivre indéfiniment dans l’opulence, sans faire profiter le pauvre des richesses du pays». Beaucoup de mes compatriotes ne vivent pas comme des êtres humains. Ils sont traités pire que des animaux, pire encore que durant l’époque de l’esclavage.

APIC: Ces menaces vous font-elles peur?

Mgr Ramazzini: Bien entendu. Comment est-ce que je vis avec cette idée? Ou je suis fidèle à mes convictions de chrétien et de croyant en l’Evangile de Jésus Christ, ou je sort du pays. Mais je préfère continuer à dire aux militaires, aux gouvernants et aux riches que ce qu’ils font n’a rien à voir avec l’Evangile et avec la religion catholique, notamment, de laquelle nombre d’entre eux se réclament. Pour moi, aller à la messe le dimanche ne peut suffire si on est incapable de payer le salaire juste à l’ouvrier, si on reste silencieux ou complice face aux injustices. Un discours qu’il est difficile d’adopter en Amérique latine, sous peine de courir le risque de perdre sa notoriété, sa crédibilité, voire sa vie.

APIC: Au Guatemala comme en Amérique latine, la paix, hormis celle des cimetières, est-elle possible sans la justice?

Mgr Ramazzini: Non, définitivement non. Au Guatemala comme dans le reste de l’Amérique latine, il ne peut y avoir de paix sans la justice, sans développement, cela aussi longtemps que régnera l’impunité ou que les peuples seront privés de leur mémoire. L’histoire de ces pays ne commence pas avec la colonisation.

Les peuples indigènes, les «Indios» du continent ont une richesse culturelle et des langues qui étaient autant de réalités bien avant la «conquista» par les conquérants espagnols, il y a 500 ans. La paix passe aussi par la reconnaissance de ces peuples, de leur culture, de leur droit à la différence. En ce sens, la société guatémaltèque est profondément raciste, en dépit du fait qu’elle soit composée à 60% d’indigènes. Même l’Eglise catholique, avant ces 50 dernières années, emboîtait le pas à l’oligarchie, dans sa manière de marginaliser, d’humilier et d’opprimer les peuples indigènes. (PR)

Encadré

Interview express:

Mgr Ramazzini, que vous inspirent les mots suivants?

Ecole des Amériques, aux Etats-Unis?

Entraînement de militaires pour réprimer le peuple et bafouer les droits de l’homme en toute impunité.

Militaires

Pouvoir répressif, uni au pouvoir oligarchique, mort de personnes innocentes.

Politique, pouvoir

Intérêt de partis politiques, absence de recherche du bien commun, intérêts personnels, enrichissements illicites, corruption, manipulation, répression, tromperies, démagogie.

Justice

Changements structurels et en profondeur, peuple lié à la gestion de son propre destin, distribution équitable des biens et des ressources, accès à la terre et transformation de la société.

Paix, avenir

Développement, justice, respect et dignité pour la personne, solidarité, espoir en un futur différent. (PR)

Des photos de Mgr Ramazzini peuvent être obtenues auprès de Pierre-Yves Massot, photographe de presse. (apic/pr)

27 septembre 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Les jésuites ont changé (200893)

APIC – Interview

Peter-Hans Kolvenvach, préposé général de la Compagnie de Jésus

Bruxelles, 20août(APIC) A l’occasion du passage en Belgique du Père Peter-Hans Kolvenbach, pour l’ouverture du Congrès européen des anciens élèves des jésuites, l’agence de presse catholique belge CIP a recueilli quelques propos du préposé de la Compagnie de Jésus à la veille d’un prochain

chapitre général.

CIP: Quel est le projet de la 34e congrégation générale?

P.-H. K.: Je voudrais d’abord faire remarquer que la Compagnie n’a tenu que

33 congrégations générales au cours d’une histoire de quatre siècles et demi. En effet, elle ne tient pas de chapitres réguliers. La raison en est

que saint Ignace entendait que les jésuites s’occupent en priorité du travail apostolique, le regard toujours tourné sur l’extérieur, dans un esprit

de service.

Une congrégation générale est convoquée dans deux cas seulement: à la

mort du supérieur général (ndlr: ce fut le cas de la 33e, qui désigna le

Père Kolvenbach pour succéder au Père Pedro Arrupe) et lorsqu’il faut prendre une décision que le gouvernement normal ne peut prendre à lui seul, et

c’est le cas pour la 34e. Deux problèmes y seront abordés. Le premier est

l’adaptation de notre législation aux directives du concile Vatican II

(qu’ont déjà réalisée la plupart des ordres et congrégations) et au nouveau

Code de droit canon. Il s’agira ensuite de planifier nos priorités apostoliques en vue du troisième millénaire, à la lumière de l’expérience de ces

vingt dernières années, puisque cela n’a plus été fait depuis la 32e congrégation générale.

La 34e congrégation générale sera convoquée le 8 décembre prochain.

Après le travail préparatoire au sein des provinces, elle s’ouvrira à Rome

le 5 janvier 1995. 220 délégués y représenteront les 24’000 jésuites.

CIP: Vous êtes supérieur général depuis dix ans? Qu’est-ce qui a changé

dans la Compagnie au cours de cette décennie?

P.-H. K.: Je pense qu’un des plus grands changements concerne les Exercices

spirituels de saint Ignace, qui ont pris une ampleur beaucoup plus grande

et plus concrète dans la vie de beaucoup de gens. On a assisté à une redécouverte de la spiritualité ignatienne, pour en faire un instrument disponible à tout homme qui veut s’ouvrir au Christ et orienter le sens personnel de sa vie. Cette spiritualité est vécue désormais dans la vie de tous

les jours, et plus seulement lors des retraites.

Ce qui a changé aussi, c’est la collaboration avec les autres. Même dans

des domaines où la Compagnie peut fort bien travailler seule, il y a une

volonté de travailler avec les autres, ce qui a notamment ouvert à un partenariat avec les laïcs dans nos oeuvres, mais aussi dans des initiatives

nées en dehors de la Compagnie, avec d’autres congrégations, avec les évêques…

De même, le sens social de ce que nous faisons s’est développé. Tout le

monde a aujourd’hui compris cette dimension dans son travail. On peut constater aussi une meilleure planification du travail que nous réalisons, qui

fait l’objet d’un réel discernement. Les provinces ont un projet apostolique et elles tentent de le réaliser.

CIP: Vous êtes venus à Bruxelles pour un congrès sur les réfugiés. Depuis

longtemps la question des réfugiés est prioritaire pour les jésuites. Comment voyez-vous l’avenir des Territoires Occupés de Palestine?

P.-H. K.: En 1947-1948, ce sont les jésuites qui ont les premiers organisé

les camps de Palestiniens. Aujourd’hui, ceux-ci ont été pris en charge et

sont devenus des forteresses. Je pense que des pas très réels sont en train

de se faire pour sortir d’une situation qui reste ambiguë: ou bien les Territoires Occupés doivent être rendus, ou bien, si Israël les revendique,

tous doivent y jouir des mêmes droits. A Israël de lever cette ambiguïté.

La situation s’est modifiée, puisque la majorité des populations qui habitent aujourd’hui les Territoires n’ont connu que l’occupation. Le désir de

paix est réel, mais il faut avouer que les vrais noeuds du problème – le

statut de Jérusalem, par exemple – n’ont toujours pas été touchés.

CIP: Les jésuites sont nombreux en Afrique et en Asie. comment voyez-vous

le rôle joué par l’Islam dans ces parties du monde?

P.-H. K.: La question est délicate. L’islam est la seule religion mondiale

en croissance. En outre, il se montre parfois extrêmement agressif. Nous

commençons par la conversion personnelle avant d’édifier une communauté, de

construire une église, éventuellement une cathédrale. Eux commencent par la

cathédrale. Ils construisent de grandes mosquées un peu partout.

En Afrique, où ils ont un passé très lourd pour s’être adonnés au commerce des esclaves, les musulmans sont parvenus à se présenter comme une

religion africaine, en réussissant admirablement à étendre leur zone d’influence. Ils ont aussi l’avantage de proposer une morale qui convient à beaucoup, par exemple en matière de polygamie. Ils savent présenter aux animistes un projet de société que nous n’avons pas. Sans prêtres ni sacrements, l’islam a aussi une organisation qui s’adapte mieux à la culture

africaine. Au début, c’était un problème que beaucoup d’évêques n’ont pas

vu. Or, la situation devient explosive dans certains pays, comme le Nigéria

et le Tchad, où les musulmans et les chrétiens sont désormais présents en

proportion égale, au Soudan, mais aussi en Afrique du Nord, où le fondamentalisme gagne du terrain.

En Asie, un dialogue sincère existe là où l’islam est minoritaire. Mais

il n’est plus possible là où il est dominant. La situation est également

difficile au Moyen-Orient, où l’exode des chrétiens ne se tarit pas. Plus

près de nous, il y a la Bosnie où on fait tout pour éviter la création d’un

Etat musulman. Sur ce point, Croates et Serbes se retrouvent.

La croissance de l’islam et son agressivité méritent une grande attention et une grande lucidité. Qui doit commencer par nous faire admettre

qu’eux aussi se sentent opprimés chez nous et, chez eux, menacés par la

mentalité occidentale, qui déstructure leur société. La révolution khomeiniste aurait-elle pu se produire en Iran si, du temps du shah, les écrans

n’avaient été envahis par des films américains? (apic/cip/cb)

20 août 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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