Lausanne: Le sociologue Jörg Stolz analyse les nouveaux rassemblements religieux

Apic Interview

Les jeunes ont besoin d’émotions fortes en matière de foi

Valérie Bory, Agence Apic

Lausanne, 9 mai 2004 (Apic) En marge de la rencontre du pape avec les jeunes catholiques, à Berne, le sociologue Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions (Université de Lausanne), se penche sur les grands rassemblements de jeunes chrétiens. Moins de culture religieuse traditionnelle et besoin accru d’expériences fortes, tel est le cocktail qui fait le succès des mega rassemblements.

Pour le sociologue Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions (Université de Lausanne), les jeunes ne reçoivent plus de nourriture religieuse par leur famille. D’où une baisse générale du religieux. Ceux qui ont reçu un minimum de culture religieuse sont davantage tentés par les nouvelles expériences en matière de foi. A ses yeux, les jeunes recherchent des expériences fortes, axées sur l’émotion, sur les sens. C’est à eux que s’adressent les mouvements ou groupes religieux qui offrent une approche de Dieu ciblée de manière très professionnelle, sur une tranche d’âge qui ne se reconnaît pas dans la manière dont les Eglises traditionnelles parlent aujourd’hui de Dieu. La 1e Rencontre des Jeunes catholiques de Suisse, les 5 et 6 juin, à Berne, obéit- elle aussi à la recherche du festif et de l’émotion, au sein d’un mega rassemblement comme les aiment les jeunes ? Jörg Stolz répond à l’Apic.

Apic: Les religions traditionnelles sont en recul. Quelle est la photographie des jeunes en matière de croyance religieuse?

Jörg Stol: Pour approcher le phénomène, il faut mettre en relation les jeunes et la «religiosité» en général. Si on regarde la religiosité chrétienne, celle qui concerne les gens qui vont régulièrement à l’église, qui pensent grosso modo que Dieu existe et s’est fait connaître à travers Jésus Christ, là il y a moins de religiosité chez les jeunes que chez les plus âgés.

Si les jeunes sont beaucoup moins «religieux» que les adultes d’âge mûr, c’est à cause de la socialisation religieuse. Les plus vieux ont vécu dans une époque où leurs parents leur ont donné beaucoup de culture religieuse, dans la famille surtout. Au contraire, les jeunes d’aujourd’hui ont reçu très peu de socialisation religieuse par leur famille, et dans une moindre mesure par l’école. Or, cette socialisation est le facteur le plus important qui explique la baisse de «religiosité» chez les jeunes.

Apic: En ce qui concerne les croyances des jeunes. peut-on faire une différence entre les pratiquants et les non-pratiquants?

Jörg Stolz: Oui. Parmi les gens entre 16 et 30 qui ne vont jamais aux services religieux, il y a quand même 22% qui pensent que Dieu existe. Un Dieu qui a envoyé pour cela son fils Jésus Christ . Parmi les 16-30 qui disent aller quelques fois par année à l’église, on atteint 53%. La religiosité individuelle et la fréquentation des cultes ou des messes sont très liées. On dit parfois que croire et appartenir à une Eglise est aujourd’hui complètement dissocié. Ce n’est pas exact. Il y a au contraire un très fort lien entre croyance et pratique religieuse.

Apic: Les jeunes s’approvisionnent beaucoup en foi, ailleurs que chez les Eglises traditionnelles, dites-vous.

Jörg Stolz: Oui, c’est tout le spectre de la religiosité parallèle. Celle- ci attire les gens qui croient aux porte-bonheurs, aux voyants, à l’astrologie, à la magie, au parapsychologique. On constate que les jeunes y croient beaucoup plus que les plus âgés. Dans ce sens on peut parler d’un retour du religieux, mais surtout, d’une autre forme de religiosité. Par contre, il est faux de penser – et c’est une erreur fréquente, aussi en sociologie des religions – qu’il y a toujours le même niveau de religiosité, en général. Comme le croient ceux qui pensent que l’homme étant par nature religieux, si une sorte de religion disparaît, une autre ressurgit. Non. Ce que l’on voit, me semble-t-il, c’est que globalement, le religieux est en décroissance.

Apic: Comment expliquez-vous cela?

Jörg Stolz: Parce qu’ils sont de moins en moins socialisés à la religion, on voit les gens remplacer ce qu’apportait la religion par des prestations non religieuses. Pour se confesser par exemple, on va chez le psychanalyste. Au lieu de faire partie d’une paroissiale de jeunes, on va dans un club de foot. Au lieu d’assister à un service religieux, on va faire une balade.

Apic: Mais il n’y aucun lien entre la balade, le foot et une activité religieuse. Cela veut-il dire que le monde des loisirs a supplanté les moments consacrés à des activités religieuses?

Jörg Stolz: Dans un certain sens, oui. La psychanalyse, quand il s’agit de donner un sens à la vie, cela peut être considéré comme un substitut du religieux. De même, pratiquer des activités de «wellness» aujourd’hui, s’occuper de son corps, se détendre, trouver une nouvelle énergie, pour l’homme moderne, cela remplit presque des fonctions religieuses.

Apic: S’il y a un recul du religieux, y a-t-il augmentation du nombre d’athées déclarés?

Jörg Stolz: Entre un sondage fait en 1989 et un autre en 1999 on constate effectivement un léger recul. C’est le reflet de la sécularisation qui domine maintenant partout. Combien disent je suis sûr qu’il n’y a pas de Dieu ? En 99, il y avait 5% des 16-30 qui affirmaient que Dieu n’existe pas. C’est très peu ! Cela montre que la grande majorité des jeunes adultes se trouvent dans un flou. «Oui, peut-être que Dieu existe, ou quelque chose de supérieur, mais je ne sais pas». Toutefois, le nombre des athées a tendance à augmenter dans les dernières enquêtes.

Apic: Que ce soit cette première Rencontre nationale des jeunes catholiques à Berne les 5 et 6 juin ou les rencontres de Taizé ou encore les Journées Mondiales de la Jeunesse, ces grands rassemblements internationaux initiés par le pape, depuis 1984, on est là devant un phénomène religieux de masse?

Jörg Stolz: Nous sommes dans une société où l’individualisation est très grande, mais aussi où les individus peuvent faire davantage de choix. Ils cherchent de plus en plus des expériences fortes. Corporelles, entre autres. Les corps se libèrent aussi. Le livre de Gerhard Schulze, un sociologue allemand, «La société de l’expérience», explique bien cela. C’est le succès du sport extrême, du saut à l’élastique, d’une sexualité toujours plus libre, des émissions de téléréalité style «Le Loft» ou «Star Academy». On cherche partout les limites. Et la même chose se retrouve dans le religieux. Là aussi, on constate que les gens cherchent des expériences. Et comment leur donner cela ? Là les différents groupes ou mouvances religieuses ont chacun leur stratégie.

Une des possibilités d’offrir aux jeunes ce besoin d’expériences fortes, c’est le grand rassemblement. Il y a tellement de personnes réunies ensemble, partageant la même foi, qu’on va forcément se trouver devant des moments forts. Et avec la venue du pape, évidemment, cela donnera encore plus de vigueur à ce grand mouvement.

Apic: Et chez les protestants, les rassemblements religieux destinés aux jeunes sont-ils particulièrement dynamiques?

Jörg Stolz: Oui. La même chose se passe avec les évangéliques, où on voit que de fortes expériences sont proposées et que les sens sont très sollicités: musique hip hop, rap., contact physique – on peut danser, sentir son émotion -. Les mouvements charismatiques sont très forts dans ce domaine.

Apic: Pourquoi les jeunes semblent-ils être plus intéressés par des grands rassemblements que par la paroisse?

Jörg Stolz: Tout groupe religieux voit cette caractéristique en son sein, à savoir dans la société moderne, les groupes d’âge se différencient. Donc ce que les jeunes trouvent bien et amusant devient de plus en plus différent de ce que les vieux trouvent intéressant ou beau. Les Eglises essaient d’être quand même là pour tout le monde, d’intégrer à la fois les jeunes et les vieux, mais ça marche de moins en moins. Le style de vêtement, de musique, de langage, tout cela est différent. Les groupes ou mouvements religieux qui ciblent une tranche d’âge ont plus de succès.

L’exemple de ICF (International Christian Fellowship), lancé par le pasteur Léo Bigger à Zurich est caractéristique de cela. Dans ce nouveau mouvement évangélique, on se veut plus «fun» et branché sur la jeunesse. Ce sont des stratèges en marketing. Quel est le produit qui va plaire aux jeunes? se demandent-ils. Vous entrez dans une très grande salle, il y a un concert rock sur scène, très bon, avec de grands écrans vidéos, et après vous avez le pasteur Bigger ou un membre de son équipe qui vient. Ils sont très «cool», ils utilisent un langage «jeune», tout est hyper et relax. Ils sont très détendus, mais les textes qu’ils lisent, tirés des Evangiles, sont étroitement fondamentalistes, disons. Ils incitent à la conversion.

Apic: Revenons à la rencontre de Berne. Pourquoi le pape attire-t-il les jeunes malgré son grand âge et sa maladie?

Jörg Stolz: D’abord, il faut dire qu’il ne plaît pas à tous les jeunes chrétiens. Il y a des jeunes catholiques qui sont très critiques à l’égard du pape. Mais malgré tout, cela peut surprendre de voir d’un côté ce grand rassemblement avec un programme moderne et attirant et de l’autre côté ce pape vieux, malade, très conservateur. Comment est-ce que cela va ensemble?

D’abord le pape a un charisme de par sa fonction. Tout pape a ce charisme. Justement parce qu’il est unique. Et puis il a un pouvoir, il représente un pouvoir immense. Or, ce pape a, en plus, un charisme spécifique, qui a changé au cours des années. Plus jeune, il était très énergique, il voyageait partout et le plus loin possible à la rencontre de la catholicité. Et maintenant il est vieux, malade et quand même, il continue. Normalement dans notre monde moderne, quelqu’un qui ne peut plus remplir son rôle dans une société fonctionnaliste doit s’en aller. Mais là, c’est différent, le pape continue. Malgré tout. Nous avons là quelqu’un qui fait quelque chose de complètement différent, et cela donne encore plus de charisme. En plus, le pape qui souffre, c’est aussi d’un point de vue chrétien quelque chose de fort. Cela impressionne les gens.

Apic: Vous distinguez la religiosité diffuse de la religiosité parallèle.

Jörg Stolz: La religiosité diffuse, très souvent, on la trouve chez des gens qui ont peu de culture religieuse, même s’ils ont suivi le catéchisme dans leur enfance. Ils ont des idées un peu vagues sur le religieux. Tandis que la religiosité parallèle, le «cultic milieu», comme nous disons dans notre jargon, concerne des gens qui fréquentent des foires ésotériques, qui essaient différentes choses. C’est syncrétiste, parce qu’on rencontre le tarot, l’astrologie, les médecines parallèles, la parapsychologie, les voies spirituelles exotiques, l’intérêt pour l’étrange. Cette religiosité alternative attire des gens qui se sont déjà intéressés à d’autres religions ou ont une connaissance de base chrétienne. C’est un phénomène formé de groupes éphémères: on essaie un peu de cette thérapie, puis on passe à autre chose. Un nouveau «cult» chasse l’autre. (Ndlr: cult n’est pas entendu au sens de culte mais au sens anglais de groupe social en marge, par rapport à la tradition religieuse dominante

Des photos de Jörg Stolz peuvent être commandées à l’Agence Apic. (apic/vb)

9 mai 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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A la veille du Synode sur l’Asie, rencontre avec le professeur Anand Nayak,

APIC – Interview

de l’Institut de missiologie et science des religions de l’Université de Fribourg

L’Eglise indienne doit regarder le monde d’un point de vue indien

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 6 avril 1998 (APIC) L’Eglise en Inde doit devenir véritablement indienne et asiatique, condition sine qua non pour remplir vraiment sa mission d’évangélisation. «Notre Eglise doit regarder le monde d’un point de vue indien», soulignent les évêques du sous-continent. L’inculturation est certes vitale, mais elle ne doit pas en rester aux aspects folkloriques, estime pour sa part Anand Nayak, professeur à l’Institut de missiologie et science des religions de l’Université de Fribourg.

Dans leur réponse aux «lineamenta» (document préparatoire) en vue de l’Assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Asie, qui se tiendra à Rome du 19 avril au 14 mai prochain, les évêques indiens constatent que les réalités asiatiques – culturelles, sociales, spirituelles, religieuses – poussent à redéfinir la mission de l’Eglise.

Une atmosphère de crainte et de méfiance dans l’Eglise

Les évêques indiens expliquent les raisons de l’échec des efforts de la mission chrétienne en Orient. Il réside notamment dans le fait que les éléments mystiques et spirituels des religions asiatiques ont été pratiquement ignorés. «Au lieu de la compréhension, de la mise en valeur et de la promotion de ces visions du monde différentes et complémentaires, nous devons observer qu’il y a aujourd’hui dans l’Eglise une atmosphère de crainte et de méfiance. Cette situation menace la communion et la collaboration pour la mission».

Certes, la hiérarchie indienne est entièrement indigène, 90% du clergé et des religieux le sont aussi. L’Inde compte des associations nationales pour les études bibliques, liturgiques, catéchétiques, théologiques et morales, pour l’histoire de l’Eglise et le droit canon. Malgré cela, concèdent les évêques, «le processus pour devenir réellement une Eglise indienne n’est pas complet».

Anand Nayak vient juste de rentrer d’Inde. Il a guidé le mois dernier – de Poona à Bangalore en passant par Goa – un groupe d’une trentaine de professeurs et d’étudiants de Suisse, de Belgique et de France intéressés aux religions du sous-continent. Lui-même originaire d’Inde, il constate que les chrétiens de son pays, théologiens catholiques en tête, n’attendent pas grand-chose de ce prochain Synode.

Les discussions à Rome laissent indifférents les gens sur place

«Les discussions à Rome ne semblent pas trop préoccuper les gens sur place, déclare-t-il à l’agence APIC. Les positions de nombre de théologiens en Inde sont aujourd’hui si divergentes vis-à-vis de la ligne officielle de l’Eglise qu’ils n’attendent pas vraiment de changements. Les théologiens ne trouvent pas une volonté affirmée de la part de leurs évêques de s’engager vraiment dans la nouvelle ligne théologique qu’exige la réalité asiatique; ils sont sûrs d’emblée que Rome n’acceptera pas leurs positions. Ils poursuivent donc leurs recherches théologiques sans trop attendre d’impulsions de ce Synode. Ce qui vaut pour les professeurs de théologie vaut aussi au niveau pastoral, où le Synode est plutôt perçu comme une obligation à subir plutôt qu’une chance à saisir pour faire bouger les choses».

APIC: Anand Nayak, vous considérez que la réalité asiatique n’est pas assez présente chez les autorités de Rome…

Anand Nayak: Je ne crois pas que cela soit un refus, mais tout simplement elles attendent que les propositions concrètes soient faites par les évêques. Il y a là un grand travail à faire: une frustration morose n’est pas la solution. Les théologiens indiens doivent entrer dans un dialogue fructueux avec les théologiens du reste du monde, leur faire voir les lacunes dans la théologie par rapport à une autre situation religieuse qui se situe ailleurs. Ce travail n’est pas encore sérieusement entamé, car le dialogue interreligieux pour l’essentiel reste encore enfermé dans le camp chrétien.

APIC: Vous affirmez par ailleurs que ce Synode ne suscite pas l’enthousiasme….

Anand Nayak: Les évêques indiens iront évidemment à Rome; ils participeront comme il faut aux débats. Nombre de jeunes évêques se situent plutôt du côté des théologiens dans leur façon de penser et d’agir. Il faut noter que l’épiscopat indien compte peu de penseurs et de théologiens dans ses rangs. En outre, ces évêques ne peuvent pas se battre ouvertement à Rome pour défendre une position autonome.

S’ils devenaient trop militants, ils risqueraient de perdre l’appui financier des œuvres d’entraide, non seulement des institutions basées à Rome, mais aussi ailleurs en Occident. Le souci d’une partie d’entre eux sera donc de projeter une image «clean» vers l’extérieur, vers les autorités et les organes de financement. Mais dans leur cœur, certains évêques – on note ici une nette différence d’attitude selon l’âge – pensent comme les théologiens.

Pour une grande majorité des évêques en Inde, la réalité est davantage d’ordre matériel, à savoir s’occuper des infrastructures et des œuvres d’Eglise, et non pas réfléchir à une théologie. Dans ce sens, ils ne sont pas porteurs d’un nouveau langage.

APIC: Quels sont concrètement les points de friction avec Rome?

Anand Nayak: Dans la théologie, le problème fondamental est celui-ci: comment proposer Jésus-Christ comme le Sauveur du monde ? Aujourd’hui, les théologiens indiens disent que prêcher Jésus-Christ, c’est proclamer l’amour de Dieu pour l’humanité, et non pas un Jésus-Christ qui divise les gens. Si l’on prêche un Jésus-Christ tel qu’il a été formulé dogmatiquement depuis Nicée et les Conciles christologiques – qui définissent le Christ comme le Fils unique de Dieu, deuxième personne de la Trinité… – on rencontrera des difficultés insurmontables dans le contexte asiatique.

La doctrine «Il n’y a pas de salut en dehors de Jésus-Christ» est accompagnée dans l’histoire de disputes et de discordes. Des théologiens indiens disent: en Inde, il n’y a pas besoin de susciter une telle discorde à propos du Christ. L’histoire de l’Eglise nous donne une direction à suivre, nous retenons dans quel sens il faut aller et nous voyons ce qu’il faut éviter. Il s’agit de dire aux gens que nous sommes frères, que Dieu les aime et que Dieu a manifesté son amour pour l’humanité.

«Jésus est le seul Sauveur du monde». Dans cette affirmation, il faut voir la ligne directrice donnée par l’Eglise. Ce que de nombreuses personnes en Inde comprennent par là, c’est que l’amour du Père révélé en Jésus-Christ est le seul sauveur du monde, c’est Dieu qui nous sauve par son amour révélé en son Fils… «Là où est l’amour et la charité, Dieu est présent». «Lorsque vous l’avez fait au dernier de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait». Le catholicisme veut dire que nous bâtissions un nouveau monde ensemble avec tous ceux qui œuvrent pour cet amour de Dieu sur la terre. Le catholicisme ne veut pas dire vouloir rassembler le monde sous un chapiteau qu’on appellerait avec une certaine fierté impériale «notre Eglise».

Comme chez nous, dans nos Eglises, il y a aussi chez les autres religions beaucoup de corruptions. Mais ces aspects négatifs ne doivent pas détourner des aspects positifs. Plusieurs religions détiennent et enseignent des valeurs qui sont chrétiennes. Elles le font parfois d’une manière plus éminente que nos Eglises. Dans ces contextes, on ne peut pas simplement dire que hors de l’Eglise, il n’y a point de salut.

APIC: On n’insiste donc pas tellement sur la notion de Dieu personnel et sur la nouvelle évangélisation ?

Anand Nayak: Si, bien sûr! On parle d’un Dieu personnel, d’un Dieu aimant. Mais en disant que je suis chrétien, il ne faut pas que je ne marque une séparation d’avec l’hindou, le bouddhiste ou le musulman. Je dis: «Puisque que je suis chrétien, je suis encore plus proche de toi; le fait que tu adores Vishnu ou Shiva n’est pas un empêchement pour moi, pourvu que nous acceptions que Dieu nous aime».

Ce message qui unit les personnes est plus important que d’affirmer que Jésus est le seul Etre suprême et de laisser entendre que tous les autres divinités ne sont que des symboles à abattre. Aujourd’hui, ce n’est plus le langage que tiennent les théologiens. Tel est le problème fondamental qui provoque tant de difficultés avec Rome. Le critère ultime des religions n’est-il pas leur capacité de créer l’amour et l’harmonie ?

Quant au terme «nouvelle évangélisation», il est utilisé plutôt en Occident. Il s’agit de relancer la mission en direction de ceux qui se sont éloignés de l’Eglise et du christianisme. On n’applique pas ce terme en Inde, qui connaît le problème de l’évangélisation tout court. Que veut dire dans ce contexte «évangéliser» ? Depuis des décennies, ce n’est pratiquement plus l’idée de convertir, de baptiser et d’implanter l’Eglise qui prime. Il s’agit plutôt de rendre l’homme pleinement humain: qu’il aime les autres, qu’il travaille pour les autres. C’est par une telle attitude que l’on prêche l’Evangile.

APIC: Les théologiens semblent se mouvoir de façon assez libre en Inde…

Anand Nayak: L’année dernière, Rome a convoqué une vingtaine d’évêques de diverses régions de l’Inde. Des diocèses où il y avait une faculté de théologie ou un séminaire. Le but était de faire prendre à ces évêques des mesures sérieuses pour faire taire les théologiens non orthodoxes. Les évêques ont bien écouté le cardinal Ratzinger et les responsables de la curie romaine, mais au retour, ils n’ont rien fait, car cela n’aurait rien apporté.

Même si les chrétiens en Inde ne sont que 2%, le dialogue interreligieux est évidemment vital. Mais c’est plus qu’une simple question de survie: il s’agit plutôt d’une question d’authenticité vis-à-vis des autres religions. Un christianisme qui ne prêcherait qu’un message sur l’unicité du Christ ou tiendrait un langage disant qu’il n’y de salut qu’en Christ, paraîtrait dans le contexte indien tout simplement «dérisoire».

Il n’y a pas que corruption et déchéance chez les autres religions…

S’il n’y avait pas d’humanisme chez les hindouistes, les bouddhistes et les autres religions du pays…s’il n’y avait que corruption et déchéance, je comprendrais un tel langage. Mais ces religions ont un tel trésor spirituel, une telle grandeur et une telle beauté, que dans ce contexte dire qu’elles sont toutes fausses est un parfait non-sens. Il faut être authentique et dire ce que nous croyons en Jésus-Christ, ce que nous souhaitons.

Nous ne sommes pas là pour créer une communauté sur la base d’une fondation théologique, nous sommes là comme une communauté vivante, qui vit le message de Dieu par Jésus-Christ. Ce message signifie vivre pleinement l’amour, c’est un dialogue de vie. L’attitude de convertir les autres est totalement abandonnée, même de la part des évêques les plus traditionnels. Dans les bidonvilles, parmi les «dalits», les exclus et les hors-castes marginalisés, là non plus, l’Eglise ne cherche pas à en faire des chrétiens. Elle veut plutôt les aider à devenir indépendants, à regagner leur dignité. On cherche à construire un humanisme dépourvu d’égoïsme et de cette corruption qui est omniprésente en Inde.

APIC: L’inculturation est-elle toujours à l’ordre du jour dans l’Eglise en Inde ?

Anand Nayak: La question de l’inculturation, dans la pastorale concrète de l’Eglise indienne, garde toute son importance. Mais une telle démarche ne peut pas simplement reposer sur des symboles extérieurs. Insister uniquement sur les aspects extérieurs confinerait au folklore. Il peut être utile par exemple de bâtir une église sur le modèle d’un temple, de s’habiller comme des prêtres hindous ou d’introduire de temps en temps de la musique et des danses indiennes. Mais l’inculturation, c’est plus que cela: c’est quelque part sentir la grande fraternité que Dieu nous donne par son message, vivre cette fraternité et en chercher les chemins concrètement.

Inculturation veut dire que les chrétiens avec leur message reçu de Jésus participent activement et joyeusement dans la vie du pays en coopérant avec les personnes d’autres religions. Le fait d’être chrétien ne doit pas nous séparer des autres, mais au contraire, nous donner une nouvelle force d’aller avec les autres. Depuis longtemps, les chrétiens indiens disaient que leur gouvernement (hindouiste) n’avait pas confiance en eux. Aujourd’hui, on découvre que ce sont plutôt les chrétiens qui n’ont plus confiance dans leur gouvernement.

Notre inculturation doit prendre un peu le chemin des bouddhistes. Quand ils vont dans une nouvelle culture ou chez une autre religion, ils ne demandent ni n’exigent que l’on abatte leurs autels et abolisse leurs dieux et leurs coutumes. Tout cela peut continuer comme avant. Il faut simplement changer la vue, c’est-à-dire voir justement les choses à travers les enseignements du Bouddha. Jésus aussi demande la conversion du cœur et non pas le changement de vie.

La montée du nationalisme hindou joue contre l’inculturation

D’autre part, avec la montée en puissance du nationalisme en Inde – qui se traduit notamment par la poussée électorale de la droite nationaliste hindoue du BJP (Bharatiya Janata Party) – l’Eglise indienne est moins pressée aujourd’hui d’arborer des symboles hindous. Insister dans ce contexte sur la beauté et la noblesse de l’hindouisme, ce serait quelque part renforcer le radicalisme hindou, qui n’est pas religieux, mais plutôt politique. Les hindous qui ne font pas partie du BJP se méfieraient d’une telle démarche. Par conséquent, la mise en œuvre de l’inculturation se fait prudente. De toute façon, on ne peut pas créer d’emblée des principes d’inculturation et essayer ensuite de les appliquer directement. C’est le contraire qu’il faut faire: commencer à vivre ensemble, à faire ensemble, à sentir ensemble, à chercher ensemble. Voilà le chemin de l’inculturation.

Ainsi, dans le voisinage, quand des chrétiens vivent aux côtés d’hindous, de musulmans, de fidèles du jaïnisme, l’inculturation veut dire chercher à collaborer ensemble pour une meilleure société à partir de sa propre religion. On travaille ensemble à combattre l’analphabétisme, à diminuer les tensions intercommunautaires, qui ne sont pas forcément religieuses. Si je suis chrétien, je ne dois pas sentir l’hindouiste, le musulman ou le bouddhiste comme quelqu’un de différent de moi, voire un ennemi. Chacun a sa propre foi et nos croyances doivent pouvoir se rencontrer. Nous pouvons donc prier ensemble, dans une mosquée, un temple ou une église.

APIC: Mais cet idéal de tolérance est-il vraiment vécu à la base ?

Anand Nayak: C’est un fait, autrefois en Inde, les chrétiens ne mettaient pas les pieds dans un temple hindou ou dans une mosquée. Et vice-versa. Quand j’étais enfant, il y a une quarantaine d’années, on nous avait appris à l’école et au catéchisme à ne jamais se prosterner devant un temple. Un tel lieu n’abritait pas des dieux, mais le diable. La maîtresse nous dissuadait de se pencher devant un temple, même si notre crayon était tombé par terre. On aurait pu donner aux autres l’impression que l’on se prosterne devant le temple.

Il y avait une sorte d’apartheid entre les communautés, dans l’ancienne conception de la mission et de la théologie. On nous enseignait que le christianisme était la seule vraie religion et que toutes les autres étaient fausses. On a ainsi créé une séparation terrible. Aujourd’hui, les chrétiens qui entrent dans un temple hindou n’ont pas de difficulté pour joindre les mains devant le Dieu Shiva ou participer dans une danse Krishna.

APIC: Et le risque de dérive dans le syncrétisme, que l’on craint tant à Rome ?

Anand Nayak: Quand il s’agit de la vie, tout est syncrétiste, car la vie s’inspire d’éléments différents pour exister. Le syncrétisme à proprement parler, c’est quand il n’y a pas de vie, mais une simple juxtaposition d’éléments, sans rien qui unisse. A l’exemple d’un voyageur rentrant d’Orient qui amène une malle pleine de symboles du bouddhiste ou de l’hindouisme, qu’il place à côté du crucifix, parce qu’il trouve tout simplement que c’est beau… Mais la vie, c’est autre chose!

De fait, Rome s’inquiète de l’approche des théologiens indiens, car elle pense encore dans le cadre d’une monoculture et d’une monoreligion. Rome, depuis des siècles, est habituée à une seule religion, le christianisme, à une seule culture, la culture occidentale. La curie ne pense pas dans un contexte multiculturel et multireligieux. Elle n’a pas cette expérience, que l’on rencontre en Inde et dans des pays semblables. La tendance d’avenir du christianisme indien – même s’il reste des lieux où perdure une manière de faire digne de l’époque coloniale – n’est pas à l’abandon du fond du message chrétien, mais seulement de ses traits «romains». L’Eglise indienne cherche désormais sa propre identité, mais elle n’a aucune intention de créer une Eglise nationale qui se détacherait de Rome. (apic/be)

20 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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