Tchad: Le journaliste fribourgeois Maurice Page est de retour en Suisse

Apic Interview

Il a lancé et dirigé pendant 4 ans la radio communautaire Duji lokar

Jacques Berset, agence Apic

Moundou/Fribourg, 17 novembre 2004 (Apic) L’or noir coule désormais à flot au Tchad, un des pays les plus pauvres du monde, devenu depuis un an producteur et exportateur de pétrole. Témoignage du journaliste Maurice Page, ancien coordonnateur de la radio fondée en l’an 2000 dans le diocèse de Moundou, au Sud du pays.

La manne pétrolière, officiellement protégée par des mécanismes de surveillance visant la transparence et la bonne gouvernance, n’apporte pas le bonheur escompté par les Tchadiens, affirme Maurice Page. Ancien rédacteur à l’Apic, le Fribourgeois a mis en route le projet de la radio communautaire «Duji lokar» (»étoile du matin» en ngambay, la langue locale du Logone). Elle a commencé ses émissions le 15 décembre 2001 dans l’agglomération de Moundou, une agglomération de près de 200’000 habitants.

Avec la bénédiction et le financement de la Banque Mondiale

Nouveau venu au club des producteurs de pétrole, le Tchad réussit-il son décollage économique au profit du plus grand nombre ? Ce pays enclavé de 1’284’000 km2 (plus de 30 fois la Suisse) s’étend sur 1’700 km du Nord au Sud et sur quelque 1’000 km d’Est en Ouest. Il est en grande partie désertique. Encouragée par les Etats-Unis, la Banque mondiale (BM) croit fermement que le projet des transnationales Esso-Exxon, Chevron et Pétronas permettra de développer le pays. Le président tchadien Idriss Deby accuse déjà le consortium américano-malaisien, qu’il avait pourtant lui-même invité, «d’arnaque», «d’opacité» et de «fraude».

Les 8 millions de Tchadiens gagnent en moyenne 1 franc par jour et leur espérance de vie n’atteint même pas 50 ans. La mortalité infantile y est élevée, l’accès aux services sociaux de base limité et l’alimentation très pauvre, ce qui entraîne chaque année quelque 60’000 décès d’enfants de moins de cinq ans. Environ 85% des recettes directes du pétrole devraient être affectées à des activités prioritaires de réduction de la pauvreté.

Les gains de cette manne, estimés à près de 100 millions de dollars pour 2004, seront-ils affectés comme promis à l’éducation, aux soins de santé, aux infrastructures, à l’agriculture, à l’élevage, à l’approvisionnement en eau et à la protection de l’environnement? Maurice Page, témoin pendant quatre ans des difficultés de vie des Tchadiens, est plutôt sceptique.

Apic: Le pétrole n’est pas directement extrait dans la région de Moundou.

M. Page: Le pétrole est désormais exploité à Doba. Mais on est en train d’effectuer des travaux préparatoires dans une zone plus large, qui va atteindre Moundou, Sahr, et d’autres localités. Dans dix ou quinze ans, c’est tout le Sud du Tchad qui pourrait être concerné, ainsi que la Centrafrique, jusqu’au Soudan. C’est pour cela que l’on a réalisé un pipeline de plus de 1000 km de Doba, au Tchad, au port de Kribi, au Cameroun: ce n’est pas seulement pour Doba. On sait qu’il y a encore pas mal d’autres réserves.

Apic: Cette «manne» porte en elle le risque de déstabilisation de la société ?

M. Page: Effectivement. Les compagnies pétrolières et les autorités ont fait beaucoup de promesses. La perspective de l’argent du pétrole a créé beaucoup d’illusions; les gens n’étaient absolument pas préparés. Les compensations pour les terrains et les cultures expropriés ont pu être nettement améliorées suite aux luttes des associations locales. Mais l’argent arraché aux compagnies a vite flambé et a rarement été bien investi.

Plusieurs milliers de personnes ont trouvé du travail lors de la construction des installations de pompage et du pipeline, mais une fois les ouvrages achevés, nombre de ces ouvriers se sont trouvés sans emploi, après deux ou trois ans d’engagement. Il n’est resté que la main d’oeuvre nécessaire à l’entretien. Ce phénomène a profondément déstructuré une population qui auparavant était pratiquement exclusivement rurale.

Apic: Cette déstructuration a également provoqué de la violence.

M. Page: On l’a bien vu fin octobre, lors du massacre de Bébédjia, la deuxième ville pétrolière du Tchad située dans la région de Doba, où officiellement 12 personnes – bien plus en fait! – ont trouvé la mort. Des dizaines d’autres ont été blessées, sans compter les nombreux sans abris. Il s’agissait au départ d’un incident commercial entre communautés locales et commerçants musulmans venus du Nord.

Les assaillants ont sorti des armes automatiques et mis le feu à une bonne partie du marché. Cette agglomération située à quelque 500 km au Sud de la capitale N’Djamena, est passée de 5’000 habitants à plus de 60’000 habitants depuis l’arrivée du pétrole, sans que rien n’ait été prévu au niveau des infrastructures: accueil, assainissements, etc. Faire cohabiter les ethnies autochtones, celles qui sont venues d’ailleurs, les étrangers travaillant dans le pétrole, est un véritable casse-tête. Sans parler des prostituées venues en nombre. On se croirait en plein Far West.

Apic: Le bilan écologique?

M. Page: Je crois tout de même qu’on a pris des précautions, grâce notamment à la pression des mouvements écologiques. Le pipeline est enterré et les installations sont en général surveillées. Pour le moment, la situation n’est pas comparable à ce qui se passe au Nigeria où la pollution est grave. Mais on s’inquiète par contre du sort de l’importante nappe phréatique tchadienne. On tremble à l’idée qu’il y ait des fuites dans le pipeline souterrain ou dans les puits de pompage.

Apic: Et social?

M. Page: Du point de vue social, les désillusions sont rapidement apparues pour les populations de la zone. On leur avait fait miroiter de belles promesses de voitures, maisons, hôpitaux, routes, électricité… Dans les villages, les gens n’ont reçu que les quelques miettes mais leur situation socio-économique ne s’est guère améliorée. Les profits du pétrole vont ailleurs.

Depuis le démarrage de l’exploitation pétrolière, on attend toujours la mise en route du Plan de Développement Régional, censé en atténuer les impacts négatifs. On assiste à une flambée des prix des denrées de première nécessité et des loyers. Sans parler de la progression du sida, qui ne touche d’ailleurs pas seulement la zone pétrolière.

Apic: Face à la progression du sida, que fait l’Eglise ?

M. Page: L’Eglise, même si c’est avec un certain retard, a pris conscience de cette pandémie qui affecte de 25 à 30% de la population dans le diocèse de Moundou. Que faire pour changer les comportements quand, malgré les campagnes en faveur du préservatif, on sait que la plupart des femmes n’ont pas les moyens de refuser à un homme un rapport sexuel non protégé ? Sans oublier que les notions d’anatomies font largement défaut au sein de la population et que des croyances populaires dangereuses circulent sur la transmission de la maladie. Par exemple, nombreux sont ceux qui croient que faire l’amour avec une vierge protège du sida. même si l’on est contaminé!

Les personnes contaminées sont jeunes, et les orphelins du sida sont déjà très nombreux. Bien sûr, au Tchad, on ne meurt pas que du sida: le paludisme fait même davantage de ravages. Le choléra, la rougeole, la méningite, encore très présents, sont pourtant des maladies que l’on devrait pouvoir éradiquer. Mais l’accès aux médicaments est loin d’être garanti pour tous. C’est l’un des défis majeurs du Tchad et nous en avons régulièrement parlé sur les ondes de «Duji lokar», une radio qui atteint la population à la base. JB

Encadré

Maurice Page technicien par la force des choses

Même s’il n’est pas technicien, Maurice Page a tout de même dû superviser les commandes de matériel, la réception et le montage des installations de la radio «Duji lokar», qui n’était qu’un projet à son arrivée à Moundou. Il s’est occupé de la gestion quotidienne de la radio, de la formation des journalistes qui avaient déjà les notions de base du métier. Ils avaient fait des stages à l’antenne régionale de la Radio nationale tchadienne ou à la Radio rurale. Le rédacteur en chef possède par contre une licence en communication de l’Université de N’Djaména. La radio «Duji lokar» fait partie intégrante du Bureau d’Etudes et de Liaison d’Action Caritative et de Développement (BELACD), la Caritas du diocèse.

S’il n’apparaissait pas, en principe, sur les ondes des émissions en français et en ngambay, Maurice Page était toutefois responsable de deux petites émissions hebdomadaires: «Ils ont marché dans la lumière» (15 minutes sur la vie des saints), et «Religion hebdos», réalisée surtout grâce aux sources de l’Apic. Sa tâche essentielle concernait l’encadrement et la direction de la rédaction, la supervision de la technique et l’administration. Pour des raisons de pénurie d’énergie, «Duji lokar» – qui atteint également la brousse environnante sur une cinquantaine de kilomètres – ne fonctionne que l’après-midi de 16h à 20h45.

«Duji lokar» vit à quelque 20% de la publicité (notamment les petites annonces) et de la vente de cassettes, les deux tiers étant financés par des ressources extérieures (Signis, Fondation Jean Paul II, etc.) et surtout par le BELACD. Le BELACD est lui-même financé par Misereor, Caritas Suisse et Cordaid, une oeuvre d’entraide des Pays-Bas, sans compter le CCFD et la Fondation Léger (Canada). Etant donné les difficultés financières de certains de ces organismes, la radio se tourne davantage vers des bailleurs non traditionnels comme OnuSida et les programmes de lutte contre la pauvreté qui devraient être libérés dans le cadre de l’exploitation pétrolière. Avec ses sept salariés, dont cinq journalistes, «Duji lokar» reste déficitaire, car le Tchad ne connaît ni redevances ni abonnements pour la radio. JB

Encadré

Des responsabilités romandes pour Maurice Page

Maurice Page a quitté en 2000 son poste de rédacteur à l’Apic, laissant également sa place de conseiller général chrétien-social de la ville de Fribourg ainsi que sa charge de secrétaire cantonal du PCS, pour s’engager comme volontaire laïc au service de la Mission Bethléem-Immensee (MBI). Maurice Page va reprendre en janvier prochain la direction du Centre régional romand de la Mission Bethléem-Immensee (MBI) à Fribourg. Il va remplacer, comme responsable romand, le Père Bruno Holtz, qui reprend une charge pastorale paroissiale dans le district du Lac. JB

Encadré

Moundou: un jeune diocèse

Fondé en 1959, le diocèse de Moundou a une superficie de 8’692 km2. Sa population est d’un peu moins de 550’000 habitants, dont plus du tiers sont catholiques, sans compter les catéchumènes. C’est la plus importante population catholique du Tchad et l’endroit où s’est établie l’Eglise catholique dans le pays il y a 75 ans. Après Mgr Matthias N’Gartéri Mayadi – devenu archevêque de N’Djaména en été 2003 – le diocèse de Moundou est dirigé par son deuxième évêque tchadien, Mgr Joachim Kouraleyo Tarounga. Moundou était le diocèse confié à l’évêque capucin valaisan Gabriel Balet, de Grimisuat, qui a trouvé la mort dans l’attentat contre le DC10 de la compagnie française UTA qui a explosé en vol, le 19 septembre 1989, et s’est écrasé dans le désert du Ténéré. (apic/be)

17 novembre 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Le terrible témoignage du prêtre écrivain-cinéaste J.-M. Benjamin

APIC – Interview

Irak: Les armes américaines à l’uranium appauvri continuent à tuer

«Irak, l’apocalypse»

Pierre Rottet, de l’APIC

Fribourg, 26 août 1999 (APIC) Avec son film «Irak, genèse du temps», qu’il s’apprête à présenter à Assise, en Italie, avec surtout son livre «Irak, l’apocalypse», le Père français Jean-Marie Benjamin, écrivain-cinéaste ordonné prêtre en 1991, tente de rompre la chape de silence qui entoure les conséquences de l’utilisation des armes à l’uranium appauvri, déversés en 1991 par les Etats-Unis en Irak. Des conséquences qui ont tué en huit ans un million de personnes. Et tellement d’enfants, nés difformes, semblable à de petits monstres. L’apocalypse, à l’heure où le pape s’apprête à visiter ce pays, sur les traces d’Abraham.

Avec une équipe de 11 personnes, le Père Benjamin, âgé de 53 ans, a tourné durant près de 15 mois. Cela avec l’assentiment de l’Eglise, c’est-à-dire de l’évêque du diocèse italien auquel le prêtre est rattaché. Un tournage entrecoupé par les bombardements de décembre, dont lui et son équipe ont été les témoins. Il en a rapporté des milliers d’images bouleversantes, comme celles de cet enfant opéré de l’appendicite sans anesthésie aucune, faute de médicaments. L’embargo. Aujourd’hui, à ce dernier fléau qui cause mensuellement la mort de 5 à 6’000 enfants, s’ajoute la contamination radioactive d’un pays sacrifié sur Dieu sait quel autel au nom de quels intérêts ou de quelle mégalomanie humaine. Dans le plus parfait silence.

Tout au long de son séjour, le prêtre a interviewé des enfants, notamment. Mais c’est leurs questions lancinantes qui restent gravées dans sa mémoire: «Pourquoi vous nous faites mourir de faim»; «Pourquoi nous faire mourir de peur avec les bombes», ou encore «Sommes à ce point mauvais et tellement plus méchants que les autres..» Cela parce qu’on prétend punir un homme: Saddam Hussein et son régime? Interview.

Père Benjamin: En décembre dernier nous étions dans le sud de l’Irak, occupés à terminer notre film. On nous avait bien recommandé de ne pas toucher aux missiles ni aux tanks, en train de s’oxyder dans le désert, car radioactifs. C’est ainsi que mon enquête a commencé. Un symposium organisé en décembre dernier à Bagdad, en présence de spécialistes du monde entier sur la contamination par l’uranium de la population irakienne et des soldats de l’armée américaine, a confirmé mon enquête. Aujourd’hui les preuves sont apportées par les Instituts d’étude spécialisées. Les associations des soldats américains, présentes à ce symposium, m’ont également envoyé beaucoup d’informations. Après un travail minutieux, j’ai réussi à obtenir des documents – dont certains sont en partie publiés en annexe de mon livre – du secrétaire d’Etat à la Défense des Etats-Unis. Washington a pourtant longtemps nié cette contamination. Les Etats-Unis ne se sont pas arrêtés à l’Irak pour déverser et tester leurs armes «modernes», puisque la Grande-Bretagne et l’Union européenne ont reconnu qu’il existe aujourd’hui au Kosovo une zone importante de radioactivité alarmante. Au cœur de l’Europe.

APIC: Dans votre livre, vous articulez des chiffres effrayants. Sur quoi vous appuyez-vous?

Père Benjamin: Le secrétaire d’Etat américain à la défense a reconnu que 295 tonnes de munitions à l’uranium appauvri (UA) avaient été déversées sur l’Irak. J’estime qu’il faut élever ce chiffre à 400 tonnes, car le premier, articulé par Washington, ne tient compte que des missiles envoyés sur le pays, sans inclure les obus tirés par les chars «Abraham» et «Challenger». Et c’est là que les «vétérans» de la guerre du Golfe ont eux aussi été contaminés. A l’époque, ces soldats n’avaient en effet reçu aucune consigne sur les risques de la radioactivité. Aujourd’hui, le Pentagone y a remédié. J’ai en ma possession une cassette vidéo. Produite par le secrétariat d’Etat à la défense, cette vidéo donne toutes les informations techniques, y compris des numéros de codes pour informer dans le monde entier les Etats-majors alliés en cas de développement de la radioactivité. On y donne des instructions pour la protection des militaires, mais rien pour les populations civiles. Cette cassette n’a rien de la fiction.

Il faut dire que près de 100 tonnes de bombes ont été déversées sur l’Irak en 1991. Et cela continue aujourd’hui. L’explosion provoquée par les projectiles et les missiles à l’UA libère des quantités de particules, de 2 à 7 microns qui, respirées, se fixent dans les poumons. Aujourd’hui, des centaines d’enfants naissent handicapés. J’ai quatre heures et demi de tournage et d’interviews sur ce sujet. Et je vous assure que les images sont effrayantes. Ce sont des monstres qui naissent. Des enfants difformes, complètement atrophiés. Dans les prochaines années, il y aura les mêmes conséquences dans les Balkans.

APIC: On imagine ces témoignages difficilement supportables…

Père Benjamin: On reste désarmé, face aux supplications muettes des mères, des enfants qui attendent la mort dans les hôpitaux, dépourvus de tout, y compris de l’essentiel: les médicaments et la nourriture. Je n’ai pourtant constaté aucune agressivité de leur part. Au contraire, ils disent souvent «Inch’Allah – Dieu l’a voulu -. Dans une région du sud de l’Irak, on a constaté ces derniers six mois une augmentation de leucémie chez l’enfant de 350%. Il n’y a pas que les enfants qui meurent. Parler d’un million de mort dans cette population depuis 1991 n’est pas exagéré.

Le général français Pierre-Marie Gallois déclare à ce propos que l’utilisation de l’UA

est «une monstruosité imbécile militaire. Les Américains n’ont pas réfléchi aux conséquences. Voulant rendre leurs munitions plus efficaces, ils ont agi en apprentis sorciers (…) La guerre des chars est moralement admise, mais si l’on équipe ces chars de telles munitions, cela veut dire que la guerre chimico-nucléaire est désormais admise moralement, que la contamination par radioactivité devient normale». Et dire que l’histoire se répétée dans les Balkans…

APIC: Quels sont les symptômes aujourd’hui connus…

Père Benjamin: Aprèès cinq ans de recherches en Irak, le professeur allemand Günther a publié une étude. Selon ces résultats, le contact avec les munitions à l’UA provoque chez l’enfant un collapsus du système immunitaire avec de fortes augmentations d’infections; un développement important d’herpès et de zona; des symptômes ressemblant à ceux du sida; un aspect clinique de dysfonctionnement des reins et du foie; la leucémie, des malformations de cause génétique, rencontrées aussi chez les animaux contaminés. Les recherches du professeur Günther montrent qu’il y a ressemblance avec ce que l’on appelle maintenant le «syndrome de la guerre du Golfe», qui touche également les militaires américains et britanniques et leurs enfants. Le Pentagone admet aujourd’hui 80’000 hommes de guerre contaminés. Un chiffre de loin inférieur à celui articulé par les associations de vétérans américain, qui en recensent 200’000 pour l’ensemble de la coalition envoyée sur le terrain.

APIC: Avec quels moyens l’Irak pour tente-t-il d’enrayer le phénoène?

Père Benjamin: Ils sont peu nombreux, voire inexistants. 17 appareils de transfusions pour lutter contre la leucémie et donc alléger les souffrances des enfants sont bloqués depuis 2 ans par le Conseil de sécurité, en raison du veto américain et anglais.

APIC: La souffrance et la mort de milliers d’enfants devraient pourtant émouvoir aussi les responsables politiques, qui ont eux mêmes des enfants…

Père Benjamin: Je propose à Clinton et à Blair d’offrir à leurs enfants le voyage et le séjour d’une semaine dans le sud de l’Irak, à la condition qu’ils mangent ce que mangent les enfants irakiens. Et qu’ils boivent la même eau. Parce que là bas, tout est contaminé. L’OMS elle-même a lancé un appel. Parce que l’air est pollué. Ses composantes sont modifiées à cause de la radioactivité… Les pénétrants de blindage à l’UA sont fabriqués avec un alliage d’uranium et de 0,75% (par poids) de titanium. Les milliers de chars détruits sont en train de rouiller dans le désert… Avec les pluies, l’humidité des nuits et la chaleur du jour, le sable a été infiltré, et ces matières oxydées et nocives pénètrent les nappes souterraines. Les seules centrales hydrauliques à ne pas avoir été bombardées ne disposent pas de techniques de purification de l’eau. Huit ans après la guerre, la radioactivité a tout contaminé, l’environnement, y compris le bétail. Le Koweit a dépensé près de 18 milliards de dollars pour décontaminer son territoire, et continue à le faire, avec l’apport de spécialistes travaillant pour des sociétés françaises, nord-américaines et canadiennes. L’Irak? Le pays n’a pas un sou pour décontaminer son sol. Il faut savoir que durant ces cinq derniers mois seulement, 30’000 têtes d’animaux, vaches, moutons, poulets… sont mortes, infectées elles aussi. Et le phénomène s’étend de plus en plus: désormais à la Jordanie et au sud de la Turquie. Même l’OMS commence à s’agiter. Pourtant, rien ne filtre. Là aussi c’est le silence le plus complet.

APIC: On tente de faire passer des chefs d’Etats comme Milosevic, par exemple, devant le Tribunal international de La Haye pour crimes contre l’humanité. D’autres chefs d’Etats ne devraient-ils pas être également poursuivis…?

Père Benjamin: Ramsey Clark, ministre de la Justice sous Reagan, avec diverses personnalités politiques et religieuses dans de nombreux pays, se mobilise pour tenter d’entreprendre une procédure auprès des organisations internationales compétentes, pour traduire les Etats-Unis – et pourquoi pas l’Angleterre – devant le tribunal international de La Haye pour crimes contre l’humanité. Les Etats-Unis justifient le maintien de l’embargo en affirmant vouloir éviter que l’Irak ne fabrique des armes de destruction massive. Un comble. Washington a utilisé et utilise encore contre ce pays des armes à l’UA, en jouant avec la Convention de Genève. Les armes à l’UA ne figurent en effet pas pour l’heure dans cette Convention comme armes de destructions de masse… parce qu’elle ne tuent pas sur le moment pas un million de personnes»

APIC: A l’UNICEF qui met en cause l’embargo des Etats-Unis – son récent rapport fait état de 500’000 enfants morts depuis 1991 – le président Clinton répond en montrant du doigt Saddam Hussein, l’accusant de détourner les aides, dans le «marché» vivres et médicaments contre le pétrole…

Père Benjamin: Comment les distribuer, ces vivres et ces médicaments? Il n’y a pratiquement plus de moyen de transport. Seuls 15% de l’ensemble du système ferroviaire fonctionnent. Tout ou presque tout est paralysé. Pas de train. Quant aux camions, pour ceux qui restent, ils fonctionnent avec des pièces de rechanges prélevées un peu partout, y compris sur des frigos. Plus de camions réfrigérants non plus, pour amener les produits d’une région à l’autre. Pas de transports aériens non plus, étant donné que les Etats-Unis et les Anglais ont imposé des zones d’exclusions au nord et au sud. Comment, dès lors, distribuer vivres et médicaments. Les 15 millions de Kurdes de Turquie sont des terroristes, des méchants… Là, on utilise des avions américains pour les bombarder. En Irak, ils sont 3,5 millions, on affirme les protéger par une zone d’exclusion, mais ils sont quant même bombardés tous les deux jours. Parce que les bombardements qui frappent tuent aussi bien les Kurdes dans le nord et les chiites au sud. C’est ahurissant de contradiction et d’hypocrisie. Je suis prêtre. Quand je vais en Irak – il y a 700’000 chrétiens dans le pays – je peux célébrer ma messe. La constitution irakienne reconnaît le droit de culte et de propriété des trois religions monothéistes, donc y compris les juifs. En revanche, si je vais Koweit ou pire, en Arabie Saoudite, je ne peux non seulement pas célébrer une messe, mais même pas porter une croix sur moi… La démocratie? Oui, mais sur quel modèle? Saoudien… où les femmes n’ont même pas le droit de vote, ni de conduire pendant la nuit?

APIC: Le pape devrait se rendre en Irak du 2 au 4 décembre. L’occasion pour faire encore pression afin de mettre fin à l’embargo, à cette culture de la mort?

Père Benjamin: Le pape jouit d’un immense prestige auprès de pays arabes et musulmans, Et un voyage de Jean Paul II en Irak aurait un écho international… Les Irakiens l’attendent… tout comme la communauté chrétienne dans ce pays. Un tel voyage, c’est vrai, ne plaît pas du tout à Washington, qui fait tout pour poser des obstacles. Le cardinal Roger Etchegaray s’est rendu récemment à plusieurs reprises aux Etats Unis, à l’ONU. Il y a de grosses pressions, y compris sur la question de l’avion du pape qui doit se poser sur l’aéroport de Bagdad, puisque ce dernier est fermé depuis huit ans. On ne va tout de même pas faire atterrir le pape à Aman et l’envoyer en voiture à Bagdad, et lui faire faire 1000 km à travers le désert, cela à cause de l’embargo des Etats-Unis.

APIC: Vous l’avez envoyé au pape, votre dossier?

Père Benjamin: Oui, via la secrétairerie d’Etat, ainsi que mon rapport et mon livre. On m’a d’ailleurs répondu. Pour dire que tout avait été pris en compte avec beaucoup d’intérêt… J’ai même reçu le soutien moral du Vatican, qui m’encourage à poursuivre mes travaux. Ce que je ferai. Aujourd’hui, je réside à Assise, là où a vécu un saint qu’il est inutile de présenter. Or, je vous le dit, à travers le regard des enfants irakiens, c’est le regard de saint François que j’ai perçu. (apic/pr)

26 août 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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