Le Valaisan George Muschiol travaille depuis 2003 comme professeur de langues à Nankin

Apic interview

«Témoin silencieux de la foi» en Chine

Josef Bossart, Apic / Traduction: Bernard Bovigny

Nankin, 21 janvier 2005 (Apic) Depuis septembre 2003, le linguiste George Muschiol, âgé de 60 ans, est établi pour deux ans avec sa femme Marguerite à Nankin, une métropole de 6,4 millions d’habitants située à l’est de la Chine. Ce Valaisan de Sierre travaille comme professeur d’anglais et dans la didactique des langues à la haute école Xiaozhuang dans le cadre d’un projet oecuménique de l’oeuvre catholique missionnaire Bethlehem Immense et de «Mission 21» de l’Eglise réformée de Bâle.

Comment ce catholique vit-il le christianisme en Chine en tant qu’étranger? L’agence Apic l’a rencontré à Nankin.

Apic: George Muschiol, vous vous décrivez comme un «témoin silencieux de la foi» en Chine. Comment un chrétien étranger ressent-il la situation dans ce pays, où vivent selon les estimations au moins 20 millions de chrétiens sur 1,3 milliard d’habitants?

George Muschiol: En tant que catholique pratiquant, je peux toujours assister à la messe le dimanche, et je peux pratiquer ma foi de façon tout à fait ouverte, sans qu’on me gêne. Mais d’un autre côté, mon pays d’accueil a édicté des règles auxquelles je dois me tenir. En tant qu’étranger, je suis tenu à ne pas pratiquer d’activité missionnaire en Chine, ni parmi les chrétiens, ni parmi les non chrétiens. La Constitution nationale le mentionne explicitement.

Apic: Et où commencerait une activité missionnaire?

G.M: Je peux prier sans problèmes avec des chrétiens chinois des deux confessions. Je me rends tantôt à l’église réformée, et tantôt à l’église catholique. J’essaie ainsi d’être à ma façon un témoin non verbal de la foi chrétienne. Parfois, un échange de points de vue avec des personnes est possible. Mais tout cela doit rester éloigné de toute activité missionnaire.

Apic: Il serait donc impensable de faire passer, même indirectement, vos convictions chrétiennes dans le cadre de votre enseignement?

G.M: Impossible. Dans ce domaine, je dois simplement garder en tête que j’ai à respecter le droit d’hospitalité de mon pays d’accueil et les règles du jeu qu’il a édictées. Mais il en est tout autrement dans les dialogues individuels: lorsqu’un étudiant m’aborde sur des questions religieuses, je peux lui répondre sans problèmes.

Apic: Et cela arrive parfois?

G.M: Oui, et même souvent. Mais il est clair que de tels échanges ont lieu en dehors des heures d’enseignement, par exemple durant la pause et dans les temps de loisirs. Il importe alors de respecter ceux qui ont une pensée différente: il doit s’agir d’un échange animé d’un véritable esprit de dialogue.

Apic: Comment comparez-vous les chrétiens chinois avec ceux d’Europe?

G.M: Lorsque je suis arrivé, il y a une année, j’ai été très impressionné par la foi solide qui animait ces chrétiens. La fidélité à leur croyance est très forte, et ils vivent leur foi de façon prononcée et intensive. Ils sont présents corps et âme lorsqu’ils assistent à la messe ou au culte. Dans les deux communautés, où j’accomplis des visites, les églises sont pratiquement pleines. Dans la communauté réformée, je suis particulièrement impressionné par la ferveur des chants, et du côté catholique par la présence priante des fidèles durant toute la messe. Et cela est encore plus impressionnant lorsque l’on se dit qu’un tel rassemblement chrétien était impensable il y a seulement 20 ou 25 ans.

Apic: Peut-on dire que celui qui est chrétien en Chine, l’est sans aucun doute par conviction?

G.M: Oui, c’est le cas. Et il en résulte un christianisme vraiment vivant. Le respect entre chrétiens, également à l’égard de celui qui est étranger, se remarque par exemple lors de l’échange du geste de paix durant la célébration, qui s’exprime par de très beaux signes.

Le dimanche en Chine n’est en aucun cas un jour férié. Pour quelqu’un qui a grandi dans une civilisation occidentale comme moi, cela n’est pas tout à fait simple. Car ici, tout tourne 24 heures sur 24, durant les sept jours de la semaine. Quelques uns ont peut-être congé le dimanche, mais la plupart doivent travailler. Et, s’il en est, sur un chantier à proximité d’une église, dans le tintamarre et dans un grand état de fatigue. Tout cela me touche beaucoup .

Et la sonnerie de cloches me manque! Les cloches ne sonnent tout au plus qu’à Noël et à Pâques, sinon on ne connaît pas ça ici. J’ai vraiment ressenti la sonnerie des cloches comme un baume pour mon âme l’été dernier alors que je passais un moment en Suisse.

Apic: Pourquoi n’y a-t-il pas de sonnerie de cloches? Est-ce interdit, ou alors pas usuel?

G.M: Ca n’est simplement pas l’habitude. Et en plus, nous ne voulons naturellement pas nous rendre désagréables. Déjà que le bâtiment église est très différent des autres constructions – il est assez imprégné de l’occident – la présence de cloches serait probablement de trop. Cela serait interprété comme une affirmation de la culture occidentale.

Apic: De votre point de vue, dans quelle mesure le christianisme a-t-il réussi jusqu’à maintenant son inculturation en Chine?

G.M: C’est une question que je me pose toujours, mais à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse. Je tente par de nombreux contacts de cerner cette problématique.

Il me semble cependant clair que pour quelqu’un qui vient de la pensée confucianiste, le christianisme est tout autre chose. C’est même un élément d’étrange pour cette pensée. Une collègue chinoise, non-chrétienne, m’a une fois expliqué brièvement que la représentation du Christ comme un être réel qui se donne lui-même en sacrifice durant la sainte messe est impossible pour les Chinois éduqués dans la pensée confucianiste, et même totalement inacceptable.

Apic: L’idée même du sacrifice serait-elle inacceptable?

G.M: Oui, mais également le fait que le Christ se donne, corps et sang. Cela heurte le concept d’unité de l’être humain. C’est pourquoi cette représentation est incompatible avec la pensée unifiante du confucianisme.

Apic: Qu’est-ce que les chrétiens occidentaux pourraient apprendre des chrétiens en Chine?

G.M: Surtout la modestie. Ne pas rencontrer l’autre d’un air assuré et adopter le comportement «Nous savons, nous avons, nous pouvons, et tout est sous-développé par ici». Car en réalité, c’est exactement le contraire: les Chinois sont par nature philosophiquement très développés, et nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

Apic: Le christianisme occidental peut certainement beaucoup apprendre du christianisme en Chine, du fait que ce dernier doit s’affirmer dans une société très sécularisée. Et c’est justement ce qui arrive aussi en Occident.

G.M: Oui, mais seulement si les chrétiens occidentaux sont également attentifs aux erreurs de développement, qui représentent actuellement un réel danger en Chine. Je pense en particulier au matérialisme total.

D’une part, l’idéologie matérialiste communiste est encore présente, et d’autre part nous assistons à l’apparition d’un matérialisme introduit par un capitalisme à la sauce chinoise. C’est une tendance supplémentaire à la sécularisation et à la matérialisation de l’être humain. Un chrétien occidental sera davantage attentif aux dangers et aux risques que cela représente pour le futur. Car il saura quelles en sont les conséquences, également pour lui-même. Il peut voir de façon plu claire et plus pointue chez lui ce qui est à éviter et quelles sont les valeurs à mettre en pratique.

Apic: Peu-on dire que nous autres occidentaux avons devant nos yeux ici en Chine l’image même de notre propre développement capitaliste?

G.M: Oui, c’est exactement ça. Ni en Chine, ni ailleurs un tel développement ne peut se faire à long terme. Mais en Chine, le pays le plus peuplé au monde avec ses 1,3 milliard d’habitants, cela saute davantage aux yeux. Alors qu’en Europe tout apparaît un peu plus acceptable, un peu plus adouci, tout arrive de façon très compacte et donc très dure en Chine.

Encadré:

George Muschiol

Le Valaisan George Muschiol, âgé de 60 ans, est linguiste et didacticien. A Nankin, il enseigne surtout l’anglais, mais aussi l’allemand et le français. Il a également été enseignant dans des Hautes écoles en Suisse, entre autres à Fribourg et Lausanne. A Nankin, il transmet son expérience de trente ans d’enseignement à des futurs enseignants.

A son arrivée en Chine, il a découvert un tout autre monde avec son histoire, sa culture et sa langue. Depuis son installation à Nankin en septembre 2003, il se met intensivement le chinois. «Une langue très difficile», selon lui, «surtout si l’on veut aussi apprendre les idéogrammes».

Avis aux rédactions: Un portrait photo de George Muschiol est disponible à l’agence Apic à l’adresse kipa@kipa-apic.ch (apic/job/bb)

21 janvier 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
Partagez!

Crise des Balkans: Européens, réveillez-vous!

APIC – Interview

Le professeur Martin Hauser réclame un rôle pour la Suisse et les neutres

Jacques Berset, APIC

Fribourg, le 23 avril 1999 (APIC) «Européens, réveillez-vous, il faut arrêter cette guerre insensée dans les Balkans!», lance le professeur Martin Hauser. Aux Européens, notamment aux pays neutres, et aux leaders religieux, il propose de mettre sur pied des initiatives pour arrêter la guerre. Pour éviter que ne se creuse encore davantage le fossé séculaire entre l’Est et l’Ouest.

De retour de Roumanie, où il enseigne à l’Université d’Etat de Bucarest, le professeur Hauser plaide pour une implication d’Etats neutres – il voit là un rôle idéal pour la Suisse – entourés de pays orthodoxes plus ou moins parties au conflit, comme la Grèce et la Russie. Fin connaisseur des mentalités orthodoxes et des réalités balkaniques – il parle le roumain – , le théologien protestant déplore le suivisme européen face à l’»agenda américain».

APIC: Les Russes dénoncent les «crimes» de l’OTAN, les Grecs, pourtant membres de l’OTAN, souhaitent dans leur grande majorité que leur pays interrompe tout support logistique aux frappes aériennes… La guerre dans les Balkans n’élargit-elle pas le fossé entre le monde occidental et les pays de culture orthodoxe ?

M.H.: Pour étayer cette analyse, je ne peux que recommander la lecture de l’ouvrage de Samuel P. Huntington sur le «choc des civilisations». Il mentionne notamment le cas particulier de la Grèce, membre de l’OTAN et de l’Union Européenne, tout en étant un pays foncièrement orthodoxe. Si l’on considère la position politique et peut-être stratégique des autorités, la Grèce accepte les frappes de l’OTAN. Mais la population grecque – et de nombreux hommes politiques de l’opposition comme du parti au pouvoir – sont très opposés à cette guerre et à ses conséquences dramatiques. On remarque que le sentiment et la fraternité panorthodoxes, qui jouent ici en faveur des Serbes, sont très présents en Grèce.

Si l’on veut vraiment comprendre ce qui se passe actuellement dans cette partie de l’Europe, il faut sonder l’inconscient collectif de ces peuples, notamment ce qui est resté dans la mémoire des siècles d’occupation ottomane. Les résultats de cette recherche devraient précisément éveiller notre prudence avant de lancer de telles opérations. L’OTAN aurait bien fait de tenir compte du sentiment des peuples orthodoxes.

APIC: L’orthodoxie, bien que deuxième communauté religieuse en importance d’Europe, se sent marginalisée par le monde latin et anglo-saxon, au point que l’archevêque d’Athènes Christodoulos estime que l’OTAN a «la haine des orthodoxes».

M.H.: Depuis le début des bombardements, cette position est largement répandue dans le camp orthodoxe. L’archevêque Christodoulos affirme là de façon pointue un sentiment inhérent aux orthodoxes et aux orthodoxes grecs en particulier. Le fait de voir de façon critique ce qui vient de l’extérieur est assez typique. Les Grecs, comme les autres pays des Balkans, ont vécu sous la domination turque pendant des siècles. Cela les a marqués et suscité, comme pour d’autres peuples de la région, aussi l’émergence de mythes liés à ce qui est resté enregistré dans leur subconscient collectif. Une dimension à ne pas négliger quand le moment inéluctable de la négociation viendra. On ne peut tout de même pas bombarder indéfiniment 10 millions de Serbes, qui devront tôt ou tard être réintégrés au sein de l’Europe, à laquelle ils apportent une histoire et une culture séculaires!

APIC: Les Grecs regrettent la politique des «deux poids, deux mesures» de l’OTAN, tolérant l’occupation illégale par la Turquie – également membre de l’OTAN – d’une partie de Chypre, pays souverain, sans parler de la répression turque au Kurdistan.

M.H. Bien au-delà d’une attitude critique face à l’OTAN, qui a aujourd’hui cinquante ans d’existence, le sentiment d’hostilité des pays balkaniques envers l’Occident est bien plus profond. Il remonte aux expériences que les peuples de la région ont pu faire dès l’époque de l’occupation ottomane. Au début du XIXème siècle, un chancelier autrichien comme Metternich, interpellé par l’aspiration des Grecs à se libérer du joug ottoman, ne lançait-il pas: «Je ne tiens pas grand compte de 300 ou 400’000 hommes pendus, étranglés ou empalés derrière nos frontières de l’Est» ?

Les gens de ces pays ressentent depuis des siècles le mépris et l’exclusion de l’Occident à leur égard, et la méfiance est inscrite dans la mémoire. Si le but est de pacifier l’Europe, il ne faut pas négliger ces blessures. La guerre actuelle, malheureusement, n’a pas l’air de poursuivre un tel but.

APIC: N’y a-t-il pas une certaine naïveté occidentale, voire un certain «romantisme» à l’égard de l’UçK, un groupe armé qui ne cache pas sa volonté de «punir selon les lois de la guerre» les «collaborateurs albanais» et tous ceux qui refusent de s’enrôler ou de financer l’effort de guerre pour la libération du Kosovo ?

M.H.: On doit se poser la question de la justification du point de vue du droit international de l’existence de cette armée sur territoire albanais d’abord, mais également à l’intérieur de la Fédération yougoslave. Comment est-il possible qu’une telle armée ait pu également se constituer dans les pays d’Europe occidentale, y compris sur le sol de pays qui se disent neutres comme la Suisse ?

Pour que le futur Kosovo soit une source de pacification pour la région, et non pas un nouveau foyer d’irrédentisme, on aura besoin de diplomates très doués, dotés de connaissances de l’histoire et surtout du subconscient des peuples de la région. Maintenant que la guerre a pris de telles dimensions, on ne peut éviter l’envoi au Kosovo d’une troupe de protection – vraiment internationale, c’est-à-dire qui comprenne notamment aussi les Russes – pour protéger la région de tous les extrémismes possibles.

Pour parvenir à un tel résultat, il est nécessaire de ne pas se référer uniquement à l’Armée de libération du Kosovo ou à l’OTAN seulement. Il faut à nouveau impliquer l’ONU, l’OSCE, et des peuples de la famille slave, pour que ce protectorat soit vraiment viable et bénéfique pour la région. Travaillant en Europe de l’Est, j’ose affirmer que l’Europe occidentale ne connaît pas vraiment ces peuples et leurs mentalités. C’est encore plus vrai pour les Anglais, sans parler des Américains, une opinion que m’a récemment confirmée un diplomate américain à Bucarest. Que les Européens soient à la remorque quasi-exclusive des Américains dans ce dossier est tout simplement une catastrophe. (apic/be)

23 avril 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
Partagez!