Rencontre avec Mgr Wenceslao Padilla, préfet apostolique d’Oulan Bator, en Mongolie

Apic Interview

L’»apôtre des Mongols» de passage en Suisse alémanique

Jacques Berset, agence Apic

Zurich/Oulan Bator, 21 mars 2005 (Apic) Changer la mentalité des Mongols, améliorer la moralité publique, voilà des pas très importants pour faire avancer ce pays enclavé entre la Sibérie et la Chine septentrionale. L’éducation est l’un des meilleurs moyens d’atteindre ce but, martèle l’évêque missionnaire philippin Wenceslao Padilla. Préfet apostolique d’Oulan Bator, capitale de la Mongolie, Mgr Padilla était de passage en Suisse alémanique début mars. Rencontre.

La petite communauté catholique, implantée depuis une douzaine d’années dans le pays de Gengis Khan, compte actuellement 260 catholiques locaux, et quelque 50 catéchumènes vont recevoir le baptême à la vigile de Pâques. «Nous allons dépasser ainsi les 300 catholiques cette année», lance dans un grand sourire Mgr Wenceslao Padilla, préfet apostolique d’Oulan Bator, ou UB pour les étrangers.

Dans cette ancienne République populaire – devenu communiste dans le sillage de l’Union soviétique – le bouddhisme et le chamanisme renaissent, après la tentative d’éradication menée par le nouveau régime issu de la Révolution des années 20. La mission catholique s’y est implantée en 1992 avec l’arrivée à Oulan Bator (Ulaanbaatar) de trois missionnaires «scheutistes», les Philippins Wens Padilla et Gilbert Sales, et le Belge Robert Goessens. Actuellement, 56 missionnaires étrangers – prêtres, frères et religieuses de 15 pays et de 9 congrégations – sont actifs au «pays du ciel bleu».

«Mgr Wens», comme tous l’appellent familièrement dans la capitale mongole, était de passage en Suisse début mars à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» basée à Lucerne. Le prélat âgé de 55 ans le reconnaît d’emblée: implanter le christianisme dans ce pays de tradition bouddhiste et chamanique va prendre du temps…

«Plusieurs générations!», lance-t-il. La prédication missionnaire se heurte certes à l’héritage de 70 ans de communisme, mais également à une culture assez hermétique au message chrétien. Sans compter qu’un tiers des nouveaux catholiques mongols ont déjà quitté le pays pour chercher un avenir meilleur en Corée du Sud, à Taiwan, au Japon, en Europe, aux Etats- Unis. Ils y travaillent ou étudient. Certains ont été envoyés par l’Eglise à Rome dans l’espoir qu’à leur retour, ils viennent en aide à l’Eglise locale, notamment pour la traduction d’ouvrages religieux et pour la catéchèse. Ils étudient à l’étranger, car les Universités de Mongolie sont loin d’être compétitives en termes de standards.

Les étudiants y font face à un manque d’expertise au niveau des professeurs et aussi à un manque de matériel d’enseignement. Des professeurs étrangers commencent cependant à enseigner dans les Universités mongoles, ce qui permet une certaine ouverture et l’amélioration du niveau d’études.

Apic: L’éducation offre un vaste champ d’action pour la mission en Mongolie.

Mgr Padilla: Le nonce Emil Paul Tscherrig, 58 ans, qui vient de Suisse (Unterems, diocèse de Sion, ndr), est en effet très favorable à ce que l’on s’engage dans l’amélioration de la formation, notamment des professeurs, des médecins, des infirmières, des autres professionnels.

Nous avons quelque chose à offrir dans ce domaine, car on a besoin d’améliorer le niveau d’éducation dans le pays. C’est là une possibilité qui s’offre à l’Eglise et dans les dix prochaines années, c’est là mon but et ma vision: une école élémentaire, secondaire, puis un collège, jusqu’à l’Université catholique.

Apic: Les autorités mongoles acceptent-elles que l’Eglise catholique s’occupe de formation dans un pays de tradition bouddhiste ?

Mgr Padilla: Bien sûr. Elles m’ont déjà donné trois hectares de terres juste à l’extérieur d’Oulan Bator pour développer ce projet. Le terrain est toujours propriété de l’Etat, mais nous avons déjà le permis. Dans quelques années, après avoir rassemblé des fonds, nous pourrons commencer la construction.

Le changement de mentalité est très important pour faire avancer le progrès en Mongolie et l’éducation est le meilleur moyen pour réaliser ce but. L’Eglise a toutes les chances dans ce domaine. Ma perspective, pour fonder une Université, est de dix ans. Mais nous allons commencer rapidement avec l’éducation élémentaire.

Nous construirons un premier bâtiment pour former des instituteurs, des travailleurs sociaux, du personnel médical. Les enseignants viendront de l’extérieur. On envisage également de fonder un séminaire, car 14 jeunes candidats veulent se destiner à la prêtrise. Il faudra bien mettre sur pied des cours de pré-séminaire. J’ai déjà les premiers dessins des bâtiments pour obtenir les permis de construire. L’entièreté du projet se monte à 4 ou 5 millions de dollars et le financement doit venir de l’extérieur, car le gouvernement n’a rien!

Apic: Les missionnaires catholiques sont déjà très actifs dans ce domaine.

Mgr Padilla: L’école des Salésiens de Don Bosco, à côté de la cathédrale, fonctionne déjà pour la troisième année consécutive: avec un atelier de couture, de menuiserie, de mécanique auto, d’informatique. Les Salésiens ont déjà construit la moitié de leur gymnase. Ils enseignent pour le moment à 120 élèves dans leur école technique, et en accueilleront autant pour les classes de gymnase.

Certes, je m’étais promis d’arrêter les constructions après l’édification, avec l’aide de l’architecte serbe Predak Stupar, de la cathédrale d’Oulan Bator, car c’est trop de travail! Dédié à St-Pierre et St-Paul, elle comprend encore dans le même complexe une bibliothèque, une pharmacie, une clinique de jour, des salles de cours d’anglais, un auditorium et un centre de recherche sur les langues altaïques, parlées par les Mongols. Un jardin d’enfants y est même prévu. Et maintenant, il faut que je remette à chercher de l’argent pour ce nouveau projet.

Apic: Les Mongols ne peuvent plus vivre sous la yourte dans les campagnes, et ils débarquent en masse dans la capitale, qui se «bidonvillise» de plus en plus.

Mgr Padilla: Au moins un million de personnes vivent actuellement à Oulan Bator, soit plus du tiers de la population de toute la Mongolie. La vie est toujours plus difficile dans la campagne et les gens pensent qu’ils peuvent trouver des moyens de vivre en ville. Mais ils découvrent qu’il n’y a pas de travail, car le vieux système industriel s’est effondré avec la chute du communisme. La situation socio-économique est en effet toujours mauvaise, l’économie de marché s’installe, mais il n’y a pas de travail pour les gens venant en masse de la campagne qui se vide de sa population.

Les campagnards plantent leur yourte, que l’on appelle «ger» en mongol, dans de nouveaux quartiers qui colonisent de plus en plus les collines autour de UB, mais ils n’ont plus de bétail. Ils l’ont vendu pour venir en ville. Comme il n’y a quasiment pas de travail, beaucoup se lancent dans le commerce. On préfère importer, même du ciment, de Russie et de Chine. De nombreuses personnes vont à la frontière chinoise, à Erenhot/Erlian, acheter des marchandises bon marché pour les revendre en ville.

Les entreprises «soviétiques» ont fermé leurs portes, et c’est très difficile de les faire revivre, car il faut beaucoup de capital pour faire redémarrer une activité industrielle. De nouvelles compagnies venant de Corée, du Japon, d’Allemagne et d’autres pays européens s’installent et investissent, mais c’est encore insuffisant. Même la mission catholique en Mongolie est de la partie: on occupe environ 150 Mongols à plein temps dans nos différents services. Pour la plupart, ces salariés ne sont pas des catholiques.

Apic: L’Eglise catholique se développe très lentement en Mongolie.

Mgr Padilla: Nous avons trois paroisses à UB, et chaque dimanche les églises sont pleines. Ce sont 400 à 500 personnes qui participent à la messe, et une bonne partie d’entre eux ne sont pas catholiques. Ce sont des curieux, qui viennent voir ce qui se passe. Certains d’entre eux sont sérieux et rejoignent les cours de catéchuménat.

Après 2 ans, ils sont baptisés. Pour édifier l’Eglise en Mongolie – actuellement sous la juridiction directe de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples à Rome – cela prendra plus qu’une génération. Nous faisons un véritable travail de pionniers.

Apic: Comment sont les relations avec le gouvernement mongol ?

Mgr Padilla: Très bonnes. Le président Natsagiyn Bagabandi a toujours répété qu’il y avait la liberté de religion dans la Constitution et que personne n’était forcé de suivre une religion. Le gouvernement est neutre sous ce rapport, et il l’a répété à deux reprises devant le nonce apostolique.

Depuis les élections de l’été dernier, c’est un gouvernement de coalition qui «unit» la Coalition démocratique et patriotique et le Parti populaire révolutionnaire de Mongolie (PPRM/ancien parti communiste). Ces deux partis ont remporté un nombre équivalent de sièges (36 élus, les 4 autres étant des candidats indépendants) au Grand Khoural, le Parlement mongol. Ces deux partis ont convenu de former un gouvernement fondé sur le principe du consensus. Les forces politiques ont changé, mais cela n’a rien changé pour les gens, qui sont fatigués de la politique. En effet, les politiciens se préoccupent d’eux-mêmes, ils combattent les uns contre les autres à la place d’aider les gens. La politique est un monde en soi, loin des problèmes quotidiens des gens.

Apic: Les politiciens ne vous font donc aucun problème ?

Mgr Padilla: Non, ils savent que la Constitution garantit la liberté religieuse. Ils ne se préoccupent pas de nous, sauf quand ils ont besoin de nous. Avant, c’était nous qui devions mendier, mais maintenant ce sont eux qui viennent nous visiter, souvent pour demander de l’aide, car le gouvernement n’a pas de moyens. Les temps ont changé. Ainsi, quand nous avons construit la cathédrale, on n’a pas pu placer la croix au sommet.

Mais les orthodoxes ont placé une croix sur leur église, et certaines églises protestantes l’ont également fait. On va donc faire de même, certainement cet été. Ce n’est plus la mentalité communiste stricte comme avant, les temps ont bien changé. JB

Encadré

Une carrière chez les scheutistes

Mgr Padilla est missionnaire «scheutiste», une congrégation fondée au 19e siècle à Scheut, près de Bruxelles, par le Belge Théophile Verbist. C’est que dans sa ville de Tubao-La Union, le curé de paroisse était un scheutiste ! Après son passage à l’école élémentaire catholique, Wens Padilla a poursuivi ses études au petit séminaire de Baguio City, puis au grand séminaire. Après son noviciat chez les CICM à Manille, il a été accepté au sein de la congrégation. Il a d’abord été directeur des vocations des scheutistes, dans la partie septentrionale des Philippines, tout en enseignant la philosophie au Mary Hurst Seminary. Il est ensuite parti comme missionnaire à Taiwan, où il est resté 15 ans, avant de choisir un nouveau terrain de mission en 1992: la Mongolie. JB

Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence Apic, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 01 Fax. 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

21 mars 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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APIC – Interview

Fribourg: Gilles Emery, professeur de théologie dogmatique, commente «Dominus Iesus»

Pas d’obstacle au dialogue œcuménique

Bernard Bovigny, pour l’agence APIC

Fribourg, 5 septembre 2000 (APIC) Le dominicain Gilles Emery, professeur de théologie dogmatique à l’université de Fribourg, souligne que la Déclaration de la Congrégation romaine pour la Doctrine de la Foi «Dominus Iesus» publié mardi à Rome vise essentiellement la relation aux religions non-chrétiennes. Il est en réaction face aux tentations de syncrétisme religieux.

Après une première partie rappelant que le Christ est source de salut pour tous et éclairant la façon dont les chrétiens reçoivent ce salut, le document romain aborde la question du dialogue interreligieux. L’Evangile annonce que Dieu a donné son Fils pour sauver tous les hommes. Or, tous n’ont pas reconnu le Christ comme sauveur. Il s’agit donc de se positionner face aux non-chrétiens.

APIC: La seule religion qui offre à tous les hommes l’accès à la vérité et au bonheur est celle enseignée par l’Eglise catholique, pour qui Dieu s’est révélé de façon complète et définitive en Jésus Christ, affirme le document «Dominus Iesus». Est-ce une actualisation du principe «Hors de l’Eglise, pas de salut»?

G. Emery: Non, on ne peut pas dire cela. Autrefois, l’Eglise catholique affirmait que le salut n’était accordé qu’à ses baptisés. Cette conception était trop étroite. Mais la tentation d’aujourd’hui est de dépasser les traditions religieuses pour affirmer que le salut se situe au-delà du Christ, ce qui n’est pas acceptable. Le document «Dominus Iesus» dit de quelle façon la vie de Jésus de Nazareth, qui est un point particulier dans le temps et dans l’espace, peut constituer une voie de salut pour tous les hommes.

APIC: Comment situez-vous ce document dans la tradition de l’Eglise catholique?

G.Emery: Il n’affirme rien de neuf par rapport à Vatican II. Dans sa première partie, il rappelle que le don de Dieu en Jésus est définitif et complet. Il affirme également qu’on ne peut séparer le Christ et l’Esprit d’une part et l’Eglise d’autre part. Sa deuxième partie reprend le document de Vatican II «Lumen Gentium» pour donner les bases sur lesquelles l’Eglise catholique entreprend le dialogue interreligieux.

APIC: Affirmer que seule l’Eglise catholique donne le salut en plénitude est de nature à freiner le dialogue œcuménique en Suisse …

G.Emery: Je ne le crois pas. Je rappelle que lorsque le document aborde le rapport avec les autres religions, il traite essentiellement du dialogue avec les religions non-chrétiennes. Il rappelle que le Christ constitue une valeur centrale, universelle et définitive comme source de salut pour tous. Sans rejeter ce qui est vrai et sain dans les autres religions.

Ce rôle unique reconnu au Christ ne doit pas constituer un obstacle au dialogue interreligieux, ni aux valeurs reconnues ailleurs. Et ce regard positif vient justement de l’attachement à l’Evangile.

APIC: «Dominus Iesus» aborde essentiellement la question du rapport aux religions non-chrétiennes, mais où situer les autres Eglises chrétiennes et notamment les Eglises protestantes, avec lesquels l’Eglise catholique en Suisse entreprend de nombreux projets œcuméniques? Sont-elles compris parmi celles qui détiennent pleinement les moyens de salut?

G.Emery: Le document rappelle que l’unité ecclésiale n’est pas un assemblage de croyances. Elle réside dans la grâce et la vérité du Christ, dont la plénitude est confiée à l’Eglise catholique, mais dont vivent aussi les autres Eglises et communautés chrétiennes.

Je dirais donc que la communion de grâce se vit pleinement dans l’Eglise catholique (et les communautés qui vivent l’eucharistie, comme les orthodoxes, sont comprises dans cette dééfinition), et elle se vit avec une moindre intensité et une moindre extension dans les autres communautés chrétiennes ecclésiales.

Par ailleurs, il convient de souligner que le document ne vise pas les individus, mais uniquement les institutions religieuses, notamment les livres saints, les croyances, les rites et l’organisation des communautés religieuses.

APIC: Pourquoi la Congrégation romaine pour la Doctrine de la Foi publie-t-elle «Dominus Iesus» maintenant?

G.Emery: Le document vise à répondre aux tentations exercées par les valeurs religieuses et les traditions culturelles non-chrétiennes. C’est une question qui est au cœur de l’actualité religieuse actuelle.

On assiste aujourd’hui à de nombreux dérapages. Beaucoup de valeurs non-chrétiennes sont considérées comme des voies de salut. C’est essentiellement contre ce syncrétisme que réagit «Dominus Iesus» lorsqu’il aborde la relation aux autres religions.

APIC: Diriez-vous à un croyant musulman qu’il se trouve dans l’erreur?

G.Emery: Non, bien sûr.Il y a de profondes valeurs religieuses dans l’Islam. Je dirai de ce croyant qu’il se trouve dans une voie de salut personnel. Mais sa religion ne porte pas toutes les valeurs de l’Eglise. Et si j’affirme qu’il y a des valeurs dans l’Islam, c’est que j’y découvre des traits du Christ.

APIC: En deux mots, comment jugez-vous «Dominus Iesus»?

G.Emery: C’est un document théologique profond et difficile, qui nécessite un approfondissement et exige une réflexion. Il a reçu l’approbation expresse de Jean Paul II, ce qui engage son autorité.Il contient des fondements essentiels pour poursuivre le dialogue interreligieux. Je souligne que pour entrer en dialogue, les partenaires doivent être conscients des valeurs qu’ils portent. (apic/bb)

5 septembre 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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