Pérou: Ni les dieux du soleil ni les empereurs incas n’y avaient pensé
Apic Reportage
Le solaire, source d’énergie, grâce à un coopérant suisse
Pierre Rottet, Apic
Lima, 8 juillet 2005 (Apic) Et si le solaire devenait une source d’énergie pour les habitants de la sierra péruvienne? Dans des régions andines où le soleil brille 360 jours par année ou presque, il faut être sénateur confortablement installé dans ses bureaux à Lima pour ne pas y penser. Pour ne pas en faire une politique de développement durable. Mais les solutions peu onéreuses n’intéressent pas les décideurs. Logique: il n’y a rien à se mettre dans la poche.
Luciano Re n’est pas un politicien. Tessinois, ingénieur en énergie, la trentaine à peine entamée, il est missionnaire laïc pour le compte de l’organisation catholique suisse Bethléem Immensee. Depuis son arrivée au Pérou il y a trois ans, non seulement il défend l’idée selon laquelle le solaire est exploitable, mais encore le démontre-t-il, dans la région d’Espinar, chef lieu d’une province du Département de Cusco, à quelque 5 heures de bus d’Arequipa. Espinar? Une ville de plus de 25’000 habitants perchée à 4’000 mètres d’altitude, là où le soleil semble avoir à jamais établi son campement, et où les étoiles, à la nuit tombée, se laissent caresser des yeux, à portée de main. A l’abri des pollutions.
Un drôle de «paroissien»
Miroirs paraboliques, cuisinières et douches solaires sont bien amarrées sur sa camionnette. Luciano se rend à San Miguel, un village non loin de son lieu d’attache. Comme partout ailleurs, le jour de marché attire la foule. Les curieux comme les autres. Et le chargement de notre «précurseur» n’est pas fait pour détourner les regards. Diable, une démonstration de fours et de douches solaires, par un gringo qui plus est, ainsi que l’exposition de panneaux photo-voltaïques, ont de quoi rompre avec les habitudes de cette population rurale.
Les badauds s’arrêtent, hésitants, puis interloqués, sans parler des gosses de l’école voisine qui ont trouvé là une bonne occasion de sécher les cours. Pas étonnant: une marmite dans laquelle bout de l’eau grâce au seul miroir parabolique orienté vers le soleil a de quoi surprendre. Le côté magique n’échappe à personne, surtout au moment où Luciano y plonge les spaghettis. Qui cuisent. Ni les dieux ni les empereurs incas n’avaient pu faire mieux. Et pourtant, au chapitre astre solaire, ils en connaissaient un bout.
40 francs le four. Tout compris
Dans un pays où le prix de l’électricité pour les ménages est au moins aussi élevé qu’en Suisse, Luciano avance avec prudence: il ne s’agit pas d’imposer une technologie à ces populations, assure-t-il. A l’évidence, ses cours, son savoir et sa conviction sont pourtant venus à bout des plus fortes réticences. Plusieurs centaines de personnes ont d’ailleurs suivi à ce jour les deux ou trois jours de stage – une cinquantaine de cours dispensés en trois ans – pour apprendre à maîtriser une partie de la technique de l’énergie solaire. Et, cerise sur le gâteau, à fabriquer une cuisinière ou une douche solaires, à confectionner panneaux photo- voltaïques et miroirs paraboliques, avant de les emporter à la maison.
Le prix du cours? Un peu plus de 2 francs. Soit 38 francs de moins que le four ou que la douche solaires. Autrement dit, 40 francs pour chacun de ces objets. Tout compris, matériel et main d’oeuvre. Pas étonnant que sa réputation ait aujourd’hui largement dépassé la seule ville d’Espinar. Pour avoir le droit d’emporter le matériel, les participants sont tenus de payer ne serait-ce que la fourniture ou à défaut, d’accomplir un travail communautaire.
Un Péruvien sur quatre encore privé d’électricité
Dans ces régions retirées, sans doute n’a-t-on rien inventé de mieux comme moyen de communication que le bouche à oreille. Quelques radios locales mises à part. Il faut dire qu’un citoyen sur quatre n’a pas encore accès à l’électricité au Pérou, soit près de 7 millions d’habitants de «seconde catégorie» des régions andines, notamment, composés de campesinos et d’Indios. En d’autres termes, des oubliés de l’histoire et de l’économie. Les infrastructures? Lima, surtout, s’est taillée la part du lion et, avec la capitale, quelques autres grandes villes côtières et amazoniennes, ou encore de la sierra. Les autres régions ramassent les miettes, et encore, distribuées à l’approche des élections.
«Le gouvernement de Lima n’est pas intéressé par nos «petits projets» à dimension humaine. L’énergie solaire ne branche que dans la mesure où il y a quelque chose à gagner: je veux dire à se mettre dans la poche. La corruption n’est rentable que lorsque des millions sont en jeu», s’insurge Luciano. Qui donne en exemple le projet actuellement développé par le ministère de l’Energie et des Mines. Le coût: 7’000 dollars pour une installation solaire. «Preuve en main, nous avons pu démontrer qu’avec 500 dollars, il est possible de parvenir à la même installation. Au même résultat. Autrement dit, quelqu’un se sert copieusement».
Le constat est sans appel. «Pourquoi vendre des fours à 40 francs, où personne ne gagne rien, où ni les intermédiaires, ni les professionnels de la corruption n’ont quelque chose à détourner? Avec mon projet personne ne gagne de l’argent. Les seuls à y trouver leur compte sont les gens, qui accèdent à une vie digne d’être vécue. Mais de cela, le gouvernement n’en a rien à faire, ni le président Tolèdo, élu pour sa «gueule d’Indio», ni ses prédécesseurs du reste». En réalité assure notre interlocuteur, «pour Lima, mieux vaut avoir des millions de pauvres. Cela favorise l’aide internationale qui parvient à coups de millions de dollars, sans vraiment jamais arriver dans le reste du Pérou. Retenus dans quelle poche?»
De la serre à l’assiette, après la marmite
Luciano ne comprend visiblement pas le laxisme des décideurs, aussi peu sensibilisés à la question du développement de la sierra qu’à l’avenir de l’agriculture et des campesinos, qui désertent pourtant chaque jour un peu plus leur village pour grossir les bidonvilles de Lima. «Impensable! Et surtout dans un pays où les enfants, arrivés à l’âge de 5 ans, connaissent une mortalité infantile 100 fois plus élevée qu’en Suisse. Des gosses qui meurent pour la plupart de «banalités», faute d’hygiène et de nourriture saine».
Il n’y a d’ailleurs pas que les gosses à subir les conditions de vie difficile. A 4’000 mètres d’altitude, rien ne pousse, si ce n’est la pomme de terre, native du pays des Incas, le quinoa et une herbe que la langue quetchua nomme ichu, une sorte de paille pour l’aliment du lama et de l’alpaga. Les hommes ne vivent pas vieux. Plus longtemps que la plupart des femmes cependant, qui meurent plus facilement d’intoxications dues à la fumée que de maladies virales. Il faut dire que l’on cuisine avec de la bouse séchée, pour alimenter un feu dérisoire. Un comble, au pays du soleil.
«En arrivant à Espinar, je me suis bien vite rendu compte qu’il était hors de question de m’alimenter de patates ou de quinoas uniquement». Pour Luciano en effet, diversifier sa table au quotidien est très rapidement apparu comme une nécessité. Une nécessité qui deviendra vite le second volet de son credo, suite logique à sa cuisinière solaire: fabriquer une serre. Autrement dit faire pousser de quoi faire bouillir la marmite.
Pas fou le gringo
Aujourd’hui, les gens regardent sa serre, d’où sortent tomates, haricots, épinards, carottes, bref des tas de légumes, y compris des fruits. Au début, Luciano entendait murmurer: «Mais qu’est-ce qu’il fout ce gringo. Il n’est pas si con, il bouffe bien toute l’année». Pas évident, dans un lieu où, selon l’époque, la température peut descendre à -25° la nuit, pour monter à +25° le jour.
L’idée de la serre et de son contenu a fait son chemin. Au point que la réalisation de 500 serres est en voie d’achèvement, grâce à la manne d’une ONG espagnole. Près de 60’000 dollars, pour un prix moyen de quelque 120 francs suisses la serre. «Avec peu de moyens, il est possible de faire beaucoup de chose, qui ne résultent pas du miracle, mais d’une simple initiative. Aujourd’hui, des écoles entières de la région disposent d’une douche avec eau chaude. sans parler des gosses qui jouissent désormais d’une source énergétique nommée solaire». PR
Encadré
En dehors des familles qui bénéficient désormais de l’eau chaude, y compris pour l’hygiène corporelle, des écoles entières sont actuellement dotées du système solaire. Grâce à l’accumulation de cette eau dans des citernes plus ou moins grandes, des centaines d’enfants de la région en profitent. Le coût de l’installation, y compris le matériel, selon Luciano: 200 francs pour une école d’une centaine d’enfants, 500 francs pour 500 élèves. Pour un four construit avec 40 francs, entretenu et démonté tous les deux ans, il estime à une dizaine d’années la vie d’une cuisinière solaire, et à une quinzaine celle d’une douche, «à condition d’être bien entretenue». Et la serre? une «éternité», probablement. De quoi voir venir. Surtout que Luciano vient de prolonger de trois ans son mandat avec Mission Bethléem Immensee. Et qu’il s’est mis en tête de rompre avec le célibat, en rencontrant une native, Rosalie, sa compagne désormais, journaliste dans une radio locale et fan d’un gringo aux idées un peu trop généreuses pour inspirer les politiciens et les sénateurs du palais de la Republica, à Lima.
Des photos sont disponibles auprès de l’Agence Apic.
(apic/pr)
Sainte Thérèse de Lisieux ou la passion d’une jeune fille amoureuse
APIC – REPORTAGE
L’audace d’une «petite voix» aujourd’hui universelle
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC, 20 mai 1997
Ils étaient une trentaine à suivre le corbillard de l’inconnue qu’on enterrait le 5 octobre 1897. Ils seront près de 50’000 à accompagner sa dépouille sur le chemin du retour au carmel, le jour de la translation du corps, le 26 mars 1923…Parce que «des choses» se sont passées entre temps à Lisieux. «A cause» d’une jeune fille, auteur du plus incroyable témoignage d’amour, de l’»Histoire d’une Ame». Sainte Thérèse de Lisieux l’avait écrit: «Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre». Cent ans après la mort de la «Petite Thérèse» – la plus grande sainte des temps modernes, dira Pie X -, dont on célèbre cette année le centième anniversaire, le rayonnement spirituel de la carmélite est plus grand que jamais. Tout comme son message. D’amour. Notre reportage à Lisieux.
Entre Evreux et Caen, à une brasse de Honfleur et à un jet de boule de Deauville, la ville de Lisieux est encore calme en ce mois d’avril 1997. A peine quelques autocars de la proche Bretagne. Pas la foule, sous ce soleil printanier déjà chaud. Un répit, sans doute, pour la ville du pays d’Auge, nichée au beau milieu du Calvados normand, qui attend entre deux et trois millions de visiteurs-pèlerins en cette année du centenaire de la mort de la plus illustre de ces citoyennes: Thérèse Martin…, «pêcheur d’âmes», la «Petite Thérèse», morte en 1897 à 24 ans au carmel de Lisieux, 9 ans après y être entrée. Comme novice.
La lourde porte conventuelle s’ouvre lentement en ce 9 avril 1888, pour laisser passer Thérèse, la dernière des cinq filles en vie du couple Zélie et Louis Martin. Sans doute sa pensée est-elle toute entière tournée vers la nouvelle vie qui l’attend, qu’elle a choisie, avec l’insolente obstination de son âge, loin des événements qui marquent cette journée. Comme la brutale intervention de la police à Londres contre 4’000 manifestants emmenés par un député irlandais, où encore l’autorisation faite aux cisterciens par le gouvernement prussien de rentrer dans leur couvent de Marienstatt, en Allemagne. A Arles, l’actuelle doyenne de la France, Jeanne Calment, vient de fêter son 13e anniversaire…
L’adolescente est d’autant plus loin des événements extérieurs qu’elle s’agenouille pour recevoir la bénédiction de son père, devant Mère Marie de Gonzague, la prieure, mais aussi en présence du Père Delatroëtte, l’irascible supérieur du carmel, qui marque une fois encore sa mauvaise humeur à l’entrée d’une postulante aussi jeune: «Vous en porterez seul la responsabilité», lance-t-il en direction de Louis Martin. Ce dernier n’écoute guère, attentif qu’il est aux bruits de pas de sa fille qui s’éloignent et résonnent sur le carrelage du corridor.
Ni la Mère prieure et les 25 carmélites de Lisieux, ni l’irréductible M. Delatroëtte ne se doutent que la gamine qui les rejoint aura l’audacieuse témérité de sa jeunesse pour révolutionner une époque où le jansénisme faisait encore mauvaise école. A cause d’un moralisme étroit donnant de Dieu l’image d’un justicier rigide. S’offrir en victime à la justice de Dieu? Elle rompra complètement avec cela. Avec cette image de peur et de crainte… que Thérèse transformera en faisant découvrir un Dieu de miséricorde. Un Dieu d’amour. Avec son cœur et son langage de jeune fille passionnée. Amoureuse. «Je suis venue au carmel pour sauver les âmes et surtout pour prier pour les prêtres», dira-t-elle plus tard, lorsqu’elle s’engagera pour toujours à la suite du Christ
L’émerveillement des sœurs de Thérèse
La Mère prieure qui nous reçoit en cette matinée d’avril contemple dans le chœur la stalle de bois, là même où prenait place sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face, là même où s’agenouillait matin et soir la «Petite Thérèse» pour les heures d’oraison. «Depuis 1888, le carmel a subi quelques modifications», explique Sœur Marie Lucile. Le jardin s’est agrandi, la chapelle a été transformée, et le couvent bénéficie aujourd’hui de l’électricité et du chauffage. «A l’époque, seule la salle commune était chauffée grâce à la cheminée. Thérèse a beaucoup souffert du froid, ici».
Un regard, sur un cloître de briques rouges si typiques de la région, sur le réfectoire et les tables en bois placées en «U» autour de la pièce carrelée, sur les banquettes coincées entre murs et tables, sur le jardin avec «l’allée» des marronniers…, pareil à la description d’un «petit et pauvre» monastère qu’en faisait la sœur de Thérèse, Marie Martin, entrée avant elle au carmel.
Un ange passe… «Les cinq sœurs de Thérèse sont entrées au couvent. Quatre au carmel et une à la Visitation, à Caen. J’ai bien connu deux d’entre-elles, Céline, morte en 1959, et Pauline, décédée en 51 à l’âge de 90 ans», se souvient la Mère prieure, au carmel depuis 48 ans. «Elles étaient toujours dans l’émerveillement. Du jardin, lorsque leur regard portait en direction de la basilique de Notre-Dame, perchée sur les hauteurs de la ville, Céline et Pauline avaient cette expression, teintée d’incrédulité et d’étonnement: «Et c’est pour notre sœur qu’on a édifié tout ça…?». «Humbles, très simples, perpétuellement étonnées, elles n’arrivaient pas à se faire à l’idée, à s’habituer au rayonnement grandissant de Thérèse, car elles avaient entendu des échos de la ferveur populaire».
Le souvenir particulier de Céline
Le temps d’un regard en direction de la fenêtre, sur le jardin et le crucifix, pour permettre à Sœur Marie Lucile de reprendre le fil de ses pensées, perdues quelque part dans ses premières années passées dans ce même endroit. «Céline et Pauline avaient une manière de rouler les «r», avec cet accent particulier des gens de la région d’Alençon, d’où est originaire la famille Martin. Avec le même accent que devait avoir Thérèse».
Un souvenir particulier? «Nous aimions entendre Céline nous raconter devant le feu, dans la salle de récréation, comment Thérèse, en 1895, avait reçu l’ordre d’écrire ses souvenirs». La genèse de l’»Histoire d’une Ame». Un texte tiré à 2’000 exemplaires un an après la mort de Thérèse, qu’aucun éditeur n’avait voulu diffuser. Ils s’en mordront les doigts plus tard. Le livre, qu’on ne cesse de rééditer, est aujourd’hui traduit en 60 langues. «Pour écrire ma vie, dira un jour la «Petite Thérèse», je ne me casse pas la tête. C’est comme si je pêchais à la ligne. J’écris ce qui me vient au bout».
Devant la chapelle du carmel, appuyés aux grilles extérieures à la bâtisse du couvent, deux mendiants ont compris l’importance «stratégique» du lieu. Pour la dive bouteille et la pitance quotidienne, ils quêtent l’aumône du pèlerin «charitable». Astuce inutile et ignorée par les membres d’un groupe, sortis de la chapelle du carmel, où ils sont allés, l’espace de quelques minutes, horaire oblige, «jeter» un œil, où se recueillir devant la châsse contenant en son soubassement la presque totalité des reliques de Thérèse. «Y’a des jours comme ça où ils sont pingres. Mais dans les bonnes journées, on se fait entre 20’000 et 30’000 balles» (200 et 300 francs) dit l’un deux, pas sorti des anciens francs.
La porte vers les «Buissonnets»
En cette année 1877, Lisieux, avec ses quelque 18’000 habitants, n’échappe pas aux dualités qui marquent les villes industrielles de France, entre la bourgeoisie et le monde ouvrier. Pas plus qu’Alençon, où vivent les Martin, à l’abri des besoins. Le Père de Thérèse a remis son horlogerie pour s’occuper de l’administration du commerce florissant de son épouse Zélie, habile dentellière à la tête d’un petit commerce. Pas étonnant: 30% de la production du tissage pour la France est produit par les manufactures de la région.
28 août 1877. Agenouillée au pied du lit de sa maman qui vient de mourir, Thérèse prie. Pour sa maman, et peut-être déjà pour les autres. Pour le monde qui continue à tourner, y compris en Serbie, où le Conseil des ministres décide en cette même journée de coopérer avec l’armée russe en Bulgarie.
Le monde s’écroule pour l’enfant de quatre ans qu’est alors Thérèse, qui devra encore affronter le déménagement de la famille Martin à Lisieux, à la demande de l’oncle Guérin, un notable de la place. C’est la porte qui s’ouvre sur la coquette résidence des «Buissonnets», sur la seconde partie de sa vie, de son enfance .
Nul ne sait alors à quelle profondeur Thérèse est touchée par cette brutale rencontre avec la mort, écrit Mgr Guy Gaucher, évêque auxiliaire de Bayeux et Lisieux, dans «Histoire d’une vie – Thérèse Martin», ouvrage qu’il publie pour marquer le centième anniversaire de la mort de la sainte. Dans les mois qui suivirent, il n’en paraîtra rien. Plus tard Sœur Thérèse considérera que la première partie de sa vie s’est arrêtée là. Pour l’évêque auxiliaire, «une chape de mort est tombée sur sa première enfance, faite d’amour, de bonheur, de joies vives». Dans l’»Histoire d’une Ame», la «Petite Thérèse» ne consacrera pourtant qu’une quinzaine de pages à son enfance alençonnoise. Qu’elle résume ainsi: «Tout me souriait sur la terre: je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable», lit aujourd’hui Mgr Gaucher, qui tourne sur son bureau les pages du classeur contenant les photos de Thérèse et du carmel, prises par sa sœur Céline.
Un petit nuage pas si rose que ça…
A l’écart du centre de l’agglomération, à deux pas de la route nationale menant à Deauville ou à Trouville, le pavillon des «Buissonnets» présente aujourd’hui aux touristes-pèlerins un cadre plus vrai que nature de la maison où vécut Thérèse durant onze ans, jusqu’à son entrée au carmel. Depuis les chambres jusqu’à la vaisselle… en passant par les robes et les poupées.
Résidence cossue du début du XIXe siècle, aux briques rouges et aux embrasures de fenêtres blanches, entourée d’un parc herbeux et ombrageux à souhait: il ne manque rien en cet après-midi d’avril du lieu de vie de l’adolescente qu’elle était, il y a un peu plus de 100 ans. Pas même la volière, ni même l’endroit où Thérèse demanda à son père l’autorisation d’entrer au couvent. Et surtout pas la gamme des «ah» et des «oh» émerveillés ou niais, pas davantage que les questions, auxquelles répondent parfois héroïquement les hôtesses du lieu. Heureusement à l’abri des fous rires que pourraient provoquer d’»innocentes» interrogations…
Pavillon-musée aux objets aujourd’hui figés, les «Buissonnets» étaient hier le refuge d’une enfant loin d’être sans défauts, colérique et impatiente plus souvent qu’à son tour, sensible et émotive jusqu’aux pleurs, passionnée à l’excès et amoureuse. Elle y traversera de longues années de souffrances qui «frisèrent sans doute la névrose». Mais y vivra sa «complète conversion», dans la nuit de Noël 1886. On est loin de l’image surannée et du nuage rose sur lequel on avait placé Thérèse jusque dans les années 60…
Quelle journée
Une grande paix inonde Soeur Thérèse en ce 8 septembre 1890, où elle fait profession religieuse, 16 jours avant la cérémonie publique de la prise du voile. Pour que cette journée soit réalité, elle a bravé l’évêque de Bayeux et même supplié avec autant d’audace le pape Léon XIII lors de la fameuse audience romaine accordée aux diocésains de Bayeux, dont font partis Louis, Céline et Thérèse Martin. Une pierre blanche que ce jour du 8 septembre, marqué par une sombre actualité en Espagne, en proie à une épidémie de choléra. Qui a déjà fait des milliers de morts. Dont 1119 dans la seule ville de Valence.
Dans sa vétuste cellule au plancher de bois, peut-être Thérèse jette-t-elle un bref regard sur les objets familiers… l’écritoire, la croix de bois, la lampe et le sablier, la corbeille à ouvrage et le lit surmonté d’une image du Christ baignée par la lumière filtrée par la fenêtre, avant de se rendre dans le chœur pour l’oraison matinale d’une heure. Il est 4h45. A l’époque, se souvient aujourd’hui la Mère prieure, on se levait à 5h45 durant les mois d’hiver, mais à 4h45 pendant l’été. Premier acte d’une journée rythmée par la prière, partagée par les travaux du carmel: la confection d’hosties et la peinture d’images.
Et Sœur Marie Lucile de décrire le déroulement type d’une journée au carmel: «Après l’heure consacrée à l’oraison du matin, Thérèse et ses consoeurs participaient à l’office des petites heures: prime, tierce, et none. Une pause avant la messe de 8 heures… un petit-déjeuner après 9 heures, avant le travail, y compris le lavage du linge au lavoir, que Thérèse n’affectionnait pas l’hiver, à cause du froid, de l’humidité. Vers onze heures, la communauté entrait au réfectoire, avant de jouir d’une heure de détente, passée dans la salle commune, où les carmélites parlaient, cousaient, tricotaient…» Suivaient les vêpres, à 14 heures, puis les litanies de la sainte Vierge, la lecture thérésienne. A 15 heures, on faisait tinter 30 coups, les religieuses baisaient alors la terre en souvenir de la passion de notre Seigneur. Et le travail reprenait… jusqu’à 17 heures, moment de la seconde heure d’oraison silencieuse de la journée. La soirée se terminait par une collation, prise à 18 heures au réfectoire, une récréation, les complies d’une quinzaine de minutes à 19h40, un temps libre à nouveau avant l’office des vigiles. Venait enfin le moment de se coucher… C’est dire le temps qu’il restait à Thérèse pour écrire son «Histoire d’une Ame», et s’adonner encore à la peinture».
Le couvent abrite aujourd’hui 17 carmélites, plus cinq autres venues d’autres carmels de France, remplacées de mois en mois durant cette année du centième.
Le tourisme? Du baume dans la morosité économique de la région
Du Lisieux d’alors, il ne reste plus grand chose aujourd’hui. Quelques maisons dans l’ancienne ville, plusieurs bâtiments en mal de restauration… Et la cathédrale, que Thérèse fréquentait en paroissienne assidue, jusqu’à son entrée au Carmel. C’est là que la «Petite Thérèse» aura la révélation de sa mission: «Celle de sauver les âmes des pêcheurs par la souffrance et le sacrifice». Les bombardements du 6 juin 44 ont détruit la ville à 80% mais épargnés la cathédrale, assure Jean-François Berquer, coordinateur du développement touristique pour la mairie de Lisieux, auteur d’une recherche sur les retombées touristiques des pèlerinages.
L’ancien directeur du pèlerinage, dit-il, estimait à 25% le nombre de «véritables» pèlerins, et à 75% celui de touristes religieux. Selon J.-F. Berquer, 15% des emplois – Lisieux compte 25’000 habitants – gravitent autour du tourisme.
En 1995, on calculait à 200 millions de francs (50 millions de francs suisses) le chiffre d’affaires laissé par l’économie touristique à l’ensemble de la région. On est loin de Lourdes. D’autant que la durée moyenne de séjour n’excède pas 3 heures pour la grande majorité… et 2 jours pour les autres. Morosité économique. Les commerçants sont loin d’afficher le sourire. Sur une quinzaine de bazars aux souvenirs, trois ou quatre sont à remettre. Même pour aller au WC dans le tout nouveau centre d’accueil construit sur l’esplanade de la basilique, il faut contribuer de sa pièce de monnaie.
«Je ne meurs pas, j’entre dans la vie»
30 septembre 1897. Celle que l’on appellera par la suite «Little Flower», «Teresita», «Teresinha», ou même sainte Fatma selon qu’on appartient au monde anglophone, hispanique, aux pays de langue portugaise ou à certains musulmans du Caire, meurt à l’âge de 24 ans, dans les pires souffrances, d’étouffement et d’épuisement: La tuberculose pulmonaire.
Dans le couvent, la vie s’est arrêtée. Les carmélites prient pour celle qui agonise, et sans doute aussi pour un monde qui vit au rythme des drames, des guerres et des intrigues…En Suisse, la journée du 30 septembre est marquée par d’abondantes chutes de neige en plaine. Les dégâts sont considérables. A la frontière afghane, les Anglais doivent faire face à de terribles luttes contre des «tribus», cependant qu’à Majorque la grogne monte contre l’évêque qui vient de prononcer une sentence d’excommunication à l’encontre du ministre espagnol des finances.
A l’infirmerie du carmel, Mère Marie de Gonzague fait à nouveau sonner la cloche: la communauté revient en hâte. Thérèse regarde son crucifix: «Oh! Je l’aime… Mon Dieu… je vous aime!» Les sœurs agenouillées contemplent son visage devenu très paisible. Son regard brillant se fixe peu à peu au-dessus de la Vierge du sourire. «L’espace d’un credo». Puis elle s’affaisse, les yeux fermés. Elle sourit, belle, avec l’apparence de la très jeune fille qu’elle est. Il était 19h30. Sur une image d’adieu remise à ses sœurs quatre mois plus tôt, Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus écrit: «Je vois ce que j’ai cru. Je possède ce que j’ai espéré. Je suis unie à Celui que j’ai aimé de toute ma puissance d’aimer».
Six jours avant de succomber à la maladie, le 14 septembre, effeuillant des roses d’un geste qui lui était familier, elle dira «Ramassez bien ces pétales, mes petites, ils vous serviront à faire des plaisirs plus tard… N’en perdez aucun…» Une de ses rares paroles prophétiques.
Une sœur dira de Thérèse qu’il n’y avait rien à dire sur elle, sinon qu’elle était très gentille et effacée jusqu’à ne point la remarquer. En quelques années cependant, le rayonnement de sa spiritualité – «ma petite voix», comme elle disait -, lui vaudront l’affection populaire.
Le lundi 4 octobre 1897, un corbillard tiré par deux chevaux monte lentement la côte qui mène au cimetière de la ville, où reposent les carmélites dans une concession payée par l’oncle Guérin, derrière la colline dominant la vallée de l’Orbiquet. Une trentaine de personnes accompagnent la «Petite Thérèse». «Je ne meurs pas, j’entre dans la vie», avait-elle écrit. Avec une promesse: «Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre».
Deux tombes rien que pour elle?
Les pierres crissent sous les semelles. Avec ce bruit si particulier que font les pas dans les cimetières. Et dans les cimetières seulement. En dehors d’une maman et de sa fillette, visiblement impressionnée par l’endroit, il n’y a pas âme qui vive, en ce début de matinée. Trop tôt pour les touristes. Dans le coin réservé aux carmélites, une pierre, avec une insciption: «Ici reposait sainte Thérèse de Lisieux avant la translation de ses reliques dans la chapelle du carmel, le 26 mars 1923». Il faudra toutes la patience de la maman pour répondre à la question de sa fille, assurément pas convaincue: «Deux tombes rien que pour elle?»
Ils n’étaient guère qu’une trentaine pour l’accompagner dans cet endroit en 1897. Ils seront entre 30’000 et 50’000 pour suivre le convoi funèbre en sens inverse en cette matinée du 26 mars 1923. Impressionnante scène, d’un corbillard tiré par quatre chevaux cette fois, et d’une foule massée jusque devant les portes du carmel. Les ouvriers qui ouvraient sa tombe diront qu’un parfum de pétales de rose se dégageait à mesure qu’ils approchaient du cercueil. Le cardinal Pacelli, le futur pape Pie XII, dira de la «Petite Thérèse», au moment de sa canonisation, qu’elle est la plus grande thaumaturge des temps modernes.
Comme pour lui donner raison, des centaines d’ex-voto en témoignent, à l’intérieur de la basilique construite en 1929. Devant l’image de la «Petite Thérèse», des centaines de lumignons brûlent. Recueillis, un Togolais et un couple de Brésiliens, symbole de l’universalité de la sainte, prient en silence. Longuement. Le monde s’est arrêté pour eux, dans la prière muette et confidentielle qu’ils adressent à Thérèse, face au reliquaire. Des groupes de pèlerins, des enfants et des jeunes, beaucoup de jeunes, rompent en cet après-midi avec le calme du matin. «J’avais quelque chose à lui demander», assure l’un d’eux.
Venu en train de Lausanne, un groupe de 47 pèlerins de la paroisse Notre-Dame, emmené par l’abbé Claude Ducarroz, goûte au soleil de la journée. «Je suis venue à Lisieux en 1953, confie Thérèse, l’une des paroissiennes. J’avais alors 18 ans. Et des grâces à lui demander. J’ai toujours dit que je reviendrais. Pour lui dire merci, en même temps que deux ou trois choses…»
Derrière l’édifice, une plaque, posée là où reposent désormais Louis et Zélie Martin, déclarés «vénérables» le 26 mars 1994 par Jean Paul II, 69 ans après la canonisation de leur fille Thérèse, une inscription, une phrase de la «Petite Thérèse»: «Le Bon Dieu m’a donné un père et une mère plus dignes du ciel que de la terre». Toute la tendresse d’une gosse. Tout l’amour contenu en une vingtaine de mots. (apic/pr)




