Moscou: Rencontre avec Dimitri Vlassov, de l’agence d’information religieuse Blagovest-Info

Apic Reportage

Orthodoxes et catholiques doivent affronter les mêmes problèmes

Jacques Berset, agence Apic

Moscou, été 2006 (Apic) «Mon espoir – à moyen terme – est d’assister à une rencontre entre le patriarche de Moscou et le pape Benoît XVI, car les problèmes que doivent affronter orthodoxes et catholiques sont les mêmes», confie à l’Apic Dimitri Vlassov. Rédacteur en chef de l’agence d’information religieuse Blagovest-Info à Moscou, ce jeune journaliste affirme, dans un français parfait, que les deux Eglises doivent faire face à des défis communs, comme la sécularisation. Même si elles n’entretiennent pas toujours des relations cordiales.

L’agence de presse Blagovest-Info fonctionne à Moscou depuis 11 ans, avec le soutien matériel de l’oeuvre d’entraide internationale Aide à l’Eglise en Détresse (AED) (*). Cette agence d’information religieuse indépendante emploie 6 rédacteurs et rédactrices, en majorité de confession orthodoxe, mais aussi quelques catholiques. Elle offre sur internet des nouvelles religieuses sur les Eglises catholique, orthodoxe et sur les autres religions. Blagovest veut dire «bonne nouvelle», mais signifie aussi le son de la cloche qui appelle les fidèles à la prière.

Apic: Quel type de lecteurs s’informe auprès de Blagovest-Info ?

Dimitri Vlassov: Les lecteurs sont d’origine très diverses et représentent tous les secteurs de la société, y compris des athées et des agnostiques. On trouve même sur notre site les néo-païens, qui veulent restaurer les croyances existant avant le baptême de la Russie.

Blagovest-Info dispose de reporters à Moscou, Saint-Pétersbourg, Novgorod, en Sibérie, mais également dans les Pays Baltes, en Ukraine, en Biélorussie, en Transcaucasie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Ouzbékistan. Mais ce n’est pas très facile de maintenir un réseau de correspondants réguliers.

6 personnes travaillent de façon permanente à l’agence, sans compter une trentaine de correspondants occasionnels. De façon régulière, Blagovest-Info invite des spécialistes à évoquer des situations précises. On publie 4 nouvelles toutes les heures, de 10h le matin à 16h l’après-midi, cinq jours par semaine.

Apic: Quelles sont vos sources d’information et les buts d’une telle agence ?

Dimitri Vlassov: Outre les informations produites par nos propres reporters, nous traduisons en russe les nouvelles de plusieurs agences de presse catholiques, comme l’américaine CNS, la vaticane VIS, Zénit, l’agence oecuménique ENI, etc. Le reste est repris d’autres sites internet.

Le but de l’agence est de donner l’information la plus objective possible sur la vie religieuse en Russie et dans le monde, en essayant de ne pas faire de l’information «engagée» ou confessionnelle, mais en traitant les sujets de façon impartiale. Il s’agit de contribuer à la cause de la réconciliation des chrétiens d’Occident et de Russie.

Le fondateur de Blagovest-Info était un laïc catholique de Biélorussie, Victor Tarasevitch, 39 ans, qui fut assassiné par des voleurs en Pologne en février 2002. Il a beaucoup contribué au rapprochement entre catholiques et orthodoxes, qui se voit aujourd’hui sur le terrain, avec l’amélioration constante des relations entre les deux Eglises.

Apic: Vous espérez beaucoup de l’amélioration des relations entre orthodoxes et catholiques.

Dimitri Vlassov: J’ai l’espoir qu’il y ait à moyen terme une rencontre entre le patriarche de Moscou et le pape Benoît XVI, car les problèmes que doivent affronter orthodoxes et catholiques sont les mêmes, notamment la sécularisation, qui représente un grand défi pour les deux Eglises.

La société russe n’est pas évangélisée – bien que la plupart des Russes disent qu’ils sont croyants et même qu’ils sont orthodoxes – mais nombre d’entre eux ont bien peu d’idées sur la foi chrétienne. C’est un défi concret pour l’Eglise en Russie.

Apic: On a parfois l’impression que l’Eglise russe, comme Eglise nationale, est un peu nationaliste, quand elle parle de la Russie comme de son «territoire canonique».

Dimitri Vlassov: Il me semble qu’il y a de plus en plus de tendance actuellement de proclamer vraiment la foi orthodoxe, et pas le nationalisme. On a l’impression que l’Eglise orthodoxe, laminée par le système soviétique – plus de 10’000 prêtres et plus de 100 évêques ont été fusillés ou sont morts au goulag – quand elle émerge, elle tend à récupérer ce qu’il y avait avant la Révolution d’Octobre.

Cette tendance existe bien entendu, mais l’on parle là surtout de la période de l’immédiat après-communisme, où l’on ne publiait que les vieux livres, les anciens catéchismes de l’époque tsariste. Mais maintenant, il y a pas mal de prêtres et de théologiens qui rédigent des livres modernes, et qui sont à même de parler un langage contemporain.

Apic: L’Eglise russe est-elle prête à vivre dans une société libérale ?

Dimitri Vlassov: L’Eglise orthodoxe est prête à entrer dans le XXIe siècle, j’en suis sûr, bien qu’il reste des problèmes. Au début, quand le système soviétique s’est effondré, l’Eglise orthodoxe s’est dépêchée d’ordonner de nouveaux prêtres. Maintenant arrive le temps de former et de consolider le clergé orthodoxe.

Quand l’Eglise sortait de cette période de répression, sans prêtres, sans cadres, c’est à ce moment qu’arrivaient les pentecôtistes, les nouveaux cultes, les sectes, comme Moon, les Témoins de Jéhovah… L’Eglise orthodoxe avait des raisons de craindre une «invasion».

Apic: L’Eglise orthodoxe a-t-elle peur de la concurrence catholique ?

Dimitri Vlassov: Les catholiques ont été longtemps accusés de prosélytisme, mais des erreurs ont été commises des deux côtés. Depuis deux ans, cependant, le Patriarcat orthodoxe de Moscou et le Vatican ont mis en place une commission mixte orthodoxe-catholique pour régler les problèmes relationnels subsistant entre les deux Eglises. On peut être optimistes, car les relations s’améliorent effectivement, même s’il reste un problème national, cette sorte de ressentiment entre Russes et Polonais qui subsiste.

C’était fort à l’époque du pape Jean Paul II, mais il y a de l’espoir que cela s’améliore avec le pape actuel, Benoît XVI, un Allemand. Et malgré l’histoire – l’agression et les crimes nazis durant la Seconde guerre mondiale – pour le moment, les relations entre l’Allemagne et la Russie sont au beau fixe. Actuellement les Russes n’éprouvent pas de ressentiments contre les Allemands, lesquels n’ont pas occupé le pays pendant une longue période. Ce n’est pas le cas de la Pologne, qui a longtemps contrôlé une grande partie de la Russie historique, qui comprenait aussi la Biélorussie et l’Ukraine.

Apic: Le fait que le pape actuel vienne d’Allemagne change-t-il la donne ?

Dimitri Vlassov: Certainement. Dans le temps, et parfois encore maintenant, les Russes considèrent les catholiques comme des «Polonais», et le fait que le pape précédent était Polonais ajoutait à la méfiance, malheureusement! Nous sommes voisins avec les Polonais, et le contentieux était grand entre «cousins germains», ce qui n’est pas le cas avec les Allemands, qui sont moins proches et bien différents. Par conséquent, il y a moins de conflits.

Apic: Comment voyez-vous le développement futur de l’Eglise orthodoxe, qui doit encore développer son action sociale, sa diaconie ?

Dimitri Vlassov: Un grand travail est déjà fait dans le domaine de l’action caritative et sociale, que ce soient des paroisses ou des monastères. Ils ont leurs hospices et des Soeurs de Charité travaillent dans des hôpitaux. Il y quelques années seulement que l’Eglise s’engage sur ce terrain, qui lui était auparavant interdit. Sous le régime communiste, elle devait se concentrer sur la liturgie.

Le Père Arcady Chatov, recteur de l’église de Saint-Dimitri, près de l’Hôpital Numéro Un de Moscou, est à la tête de travail social de l’Eglise dans la région de Moscou. Son épouse est morte du cancer très jeune, alors que la famille avait déjà 5 enfants. Il a lancé un énorme travail de charité et il est le fondateur de l’école des Soeurs de Charité. On doit aussi mentionner le Père Georgy Chistiakov, un intellectuel et philologue de renom, qui célèbre tous les samedis la liturgie orthodoxe à l’Hôpital des enfants, où sont placés les enfants cancéreux. Ce sont les plus connus, mais il y en a plusieurs autres.

Apic: En matière de diaconie et d’engagement social, on assiste donc à un rapprochement entre orthodoxes et catholiques.

Dimitri Vlassov: C’est évident. Je viens par exemple de lire dans le journal publié par le Père Arcady Chatov un grand article sur saint Vincent-de-Paul, sur sa diaconie. Un article sur un saint catholique dans un journal orthodoxe, c’est assez nouveau! Bien qu’il soit assez traditionaliste, le Père Chatov admet que des vrais saints existent aussi dans d’autres Eglises. Sans aucun doute, on assiste à des développements positifs. On peut constater de nombreux changements dans ce sens au niveau des paroisses et des diocèses. Le mouvement de la jeunesse pan-ecclésial se consolide. Il organise des camps de scouts, des conférences, des pèlerinages.

Apic: Est-ce que la méfiance – quand ce n’est pas de l’hostilité – diminue à l’égard de l’Eglise catholique ?

Dimitri Vlassov: Personnellement, je n’ai aucune méfiance, et je ne retrouve pas ce genre d’attitude dans ma paroisse des Saints Come et Damien, au centre de Moscou. C’est là où célébrait le Père Alexandre Men, prêtre et intellectuel assassiné à coups de hache au petit matin du 9 septembre 1990, alors qu’il allait célébrer la Liturgie dominicale.

Le recteur de cette paroisse très ouverte, qui se situe près de la mairie de Moscou et du Kremlin, est le Père Alexandre Borissov. Certes, une certaine méfiance existe encore dans notre Eglise, mais la situation se décante, le mot d’ordre – au niveau officiel notamment – est d’améliorer les contacts avec les catholiques. De plus en plus de prêtres sont ouverts, et disent qu’il ne faut pas chercher des ennemis partout, mais plutôt suivre tout simplement les pas de Jésus. Beaucoup de choses également sont liées à la qualité des personnes, notamment des prêtres. Quand ils sont amis, dans des paroisses voisines, cela se répercute évidemment sur les fidèles. Le contraire est aussi vrai.

Apic: Les agnostiques étant certainement majoritaires en Russie, les chrétiens, s’ils se divisent, seront encore plus minoritaires.

Dimitri Vlassov: Pour la Russie, l’un des plus grands problèmes à venir est le défi de l’islam. Certes, ils ne sont pas majoritaires et ils sont aussi divisés entre eux, mais ils ont moins de contradiction, car ils n’ont pas de hiérarchie. On le voit déjà en Tchétchénie. Sans parler des Tatars de la région de la Volga. Le conflit avec ces musulmans est latent et pourrait s’aiguiser. Les leaders musulmans disent qu’ils forment le 20% des quelque 142 millions d’habitants de la Fédération de Russie. C’est encore un autre défi pour nous! JB

Encadré

L’Eglise russe a été longtemps interdite d’agir dans la société

C’est en 1990, pour la première fois depuis la Révolution d’Octobre, que l’Eglise orthodoxe a reçu l’autorisation de s’occuper de bienfaisance et d’actions caritatives, relève le professeur André Efimov, vice-doyen de la section de la Mission à l’Université orthodoxe Saint-Tikhon à Moscou. Peu après apparut le Département synodal de bienfaisance. A cette même époque – c’était l’ère du «libéralisme» d’Eltsine -, pour la première fois depuis la Deuxième guerre mondiale, les retraités appauvris étaient obligés d’aller quémander du pain, et certains faisaient même les poubelles. Les familles nombreuses souffraient de la faim.

Des paroisses et des monastères se sont engagés en mettant sur pied diverses formes de bienfaisance et de charité, tandis que l’Eglise servait de relais à l’aide humanitaire (produits alimentaires et vêtements) en provenance de l’Ouest. A l’heure actuelle, la vie est certes plus facile pour beaucoup en Russie, mais rien qu’à Moscou, il existe encore sans doute plusieurs centaines de milliers de personnes dans la misère.

En Russie, le nombre d’enfants abandonnés est estimé à un ou deux millions. Beaucoup tombent sous la coupe de groupes criminels ou succombent à la drogue. C’est seulement depuis ces dernières années que l’Etat a commencé à s’en préoccuper sérieusement et il s’adresse de plus en plus souvent à des organisations d’Eglise pour affronter ces problèmes. Les premiers programmes conjoints entre l’Eglise et l’Etat ont démontré la capacité de l’Eglise à trouver de gens et à organiser ce travail, très ardu, avec les SDF, les enfants abandonnés, les drogués, etc. JB

(*) Pour soutenir l’agence Blagovest-Info, vous pouvez verser vos dons à l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED) à Lucerne:CCP 60-17200-9 ou Banque cantonal de Lucerne Compte 01-00-177930-10

Des illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch ou directement par Internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)

3 octobre 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Afrique centrale: Le retour de la mouche tsé-tsé

APIC – Reportage

Des ONG catholiques tentent d’enrayer l’épidémie qui fait des milliers de victimes

Le cauchemar de la maladie du sommeil recommence

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Fribourg, 23 juillet 1998 (APIC) On pensait la maladie vaincue ou presque, on imaginait la bestiole terrassée. Il faut pourtant déchanter. La mouche tsé-tsé, l’insecte qui tue, vecteur de la terrible maladie du sommeil, est de retour. La «sale mouche» fait aujourd’hui des ravages en Afrique centrale, dans les régions équatoriales, du Centrafrique au Tchad, en passant par l’ex-Zaïre, particulièrement atteint, et où près de 25’000 nouveaux cas ont été signalés depuis le début de l’année.

La maladie du sommeil, véhiculée par la mouche tsé-tsé, continue bel et bien à sévir. On pensait l’épidémie éradiquée depuis les années 60. Mais elle refait surface à la vitesse grand V. A la vitesse que vole et pique la mouche et que se propagent les nouveaux cas. Cela en raison de la détérioration des conditions de vie du côté de la République démocratique du Congo en particulier, en Afrique centrale en général.

La maladie se manifeste par l’apparition d’un bouton sur la peau, à l’endroit de la piqûre, d’une fièvre et de maux de tête, par l’inflammation des ganglions, puis sous la forme d’une fatigue générale. Insomniaque la nuit, le malade dort le jour et tombe dans l’hébétude. Avant d’attaquer le système nerveux central, la maladie se manifeste encore avec des signes comme l’apathie et l’agressivité. Survient alors le coma. Puis la mort.

Une mouche brune… presque semblable aux nôtres

L’insecte n’est pourtant pas bien gros. La tsé-tsé, ou glossine, est une mouche brune aux ailes croisées dans le dos à peine plus grosse que les nôtres. Son habitat: les marais, les forêts des régions tropicales, les zones humides de l’Afrique centrale… la moindre gouille d’eau insalubre, les huttes et les maisons dépourvues d’hygiène, la plus petite herbe pourrie, le plus petit des ruisseaux, le plus grand des fleuves.

Pareille aux moustiques, la tsé-tsé se nourrit de sang. A l’aide de sa trompe, elle extirpe le rouge liquide en piquant les hommes ou les animaux sauvages et domestiques, et jusqu’aux crocodiles à la cuirasse pourtant épaisse. Parce que les animaux ne sont pas à l’abri de l’insecte. Et surtout pas les bovins. Ce sont alors non seulement les approvisionnements en viande et en lait, mais encore le développement de l’agriculture mixte qui sont compromis.

Le risque pour 55 millions de personnes

Les glossines infectées, une sur mille dans la nature, un sacré paquet en réalité, transmettent les parasites à l’homme par leurs piqûres. Les trypanosomes (parasites du sang) se multiplient alors rapidement dans le sang et dans la lymphe. Une personne atteinte de la maladie du sommeil piquée par une tsé-tsé non infectée contaminera à son tour la mouche par son sang. Devenant ainsi un véritable réservoir de trypanosomes, un «abreuvoir», vecteur d’une propagation rapide de l’épidémie. Un cercle vicieux. Qui pourrait conduire à une catastrophe pour les populations de certaines régions de l’ex-Zaïre (trois millions de personnes, dont un million à haut risque). Et mettre en danger les 55 millions de personnes des régions rurales exposées aux tsé-tsé dans le reste de l’Afrique équatoriale.

Chaque année, entre 250’000 et 300’000 – 500’000 selon les sources – hommes, femmes et enfants sont touchés à leur tour par cette maladie dite du «bout de la piste», parce qu’elle touche souvent les villages dont on ne se préoccupe pas. Selon l’organisation onusienne, seul un malade sur dix a des chances d’être traité. Or, en l’absence de soins, la mort est inéluctable… «Cette maladie sévit plus fortement que le sida dans la région où travaillent actuellement nos équipes», assure aujourd’hui Marti Waals, directeur de Memisa-Belgique, une ONG présente sur le terrain dans l’ex-Zaïre, aux côtés du Centre de développement intégral de Bwamanda (CDI), le partenaire local de Memisa.

Protection impossible

Plus inquiétant que le sida, parce que la mouche frappe tout le monde… Impossible, là, de se prémunir. Des piqûres d’insectes? L’indigène en subit plus que son compte. Allez dès lors savoir s’il s’agit d’une mouche tsé-tsé. Infectée ou non qui plus est. «Dans certains villages, j’ai récemment constaté que plus de 20% de la population est réellement infectée. A ne rien faire, on court à la catastrophe. Si le pourcentage actuel augmente de 2 à 5%, on dépassera alors le seuil d’alarme. Nous seront alors confrontés à un drame humanitaire. Sans parler du coût astronomique pour intervenir», s’inquiète Marti Waals.

Dans certains villages du Bandudu et de l’Equateur, en République démocratique du Congo, près de 90% des gens sont touchés. «J’ai vu des villages complètement dépeuplés, à cause de la mort qui a frappé, ou parce que les gens ont fui, apeurés».

Statistiques alarmantes et villages dépeuplés

Avant 1960, des villages entiers furent vidés par la maladie du sommeil, par la trypanosomiase – son nom scientifique -, que l’homme peut traîner pendant une dizaine d’années avant de mourir, s’il n’est pas soigné. Les chiffres publiés par Memisa-Belgique sont révélateurs de l’ampleur que prend aujourd’hui la recrudescence de l’épidémie: entre 1’000 et 2’000 nouveaux cas annuels entre 1968 et 1990, puis une montée en flèche jusqu’à 16’000 en 1997 pour la seule province de l’Equateur, dans le nord de l’ex-Zaïre. Une terrible poussée, que le directeur de l’ONG belge attribue notamment à un suivi médical pas suffisamment efficace et radical, mais aussi aux conditions de vie écologiques et sociales qui ne cessent de se détériorer dans cette partie de l’Afrique.

La mouche tsé-tsé? «Pire que les sorciers»

L’absence de suivi médical n’explique cependant pas tout. La misère et la pauvreté qui règnent ces dernières années dans l’ex-Zaïre, comme dans de nombreux pays d’Afrique centrale creusent aujourd’hui le lit de cette affection qui a causé plus de 500’000 morts dans le bassin du Congo en ce début de siècle. «Ici, explique un paysan à l’Agence de presse du monde rural «Syfia», c’est la pauvreté qui facilite la mouche tsé-tsé dans sa distribution de la maladie du sommeil. Nous sommes en haillons. Et nous n’avons ni insecticides, ni moustiquaires pour lutter contre les tsé-tsé qui sont pires que les sorciers».

Un avis que n’est pas loin de partager J.-L. Frezil, chercheur à l’ORSTOM (Institut français de recherche scientifique pour le développement et la coopération) qui étudie depuis longtemps les causes et les méfaits de ce fléau. Il affirme sans l’ombre d’une hésitation: «Quand les gens mangeront à leur faim et seront bien, il n’y aura plus de maladie du sommeil». Une opinion que nuance le médecin belge de Memisa, Karel Gyselinck, selon qui une alimentation relativement saine pourrait effectivement ralentir la progression de l’épidémie. «La ralentir seulement».

L’efficacité des pièges, seul moyen d’attraper la mouche en l’absence de vaccin

En-dehors de son action préventive et curative (v. encadré), Memisa-Belgique s’attache à distribuer des pièges à mouches, particulièèrement efficaces, et à instruire les populations: technique de pose des pièges, contrôle et emploi quotidien de ces derniers, lieux et emplacements idoines. Ces pièges, construits en Europe pour un prix d’une dizaine de dollars, sont fabriqués en tissu noir et bleu, explique Marti Waals. «Car les mouches sont attirées par les couleurs vives, et en particulier par le bleu».

Alors que la maladie du sommeil connaissait depuis le début des années 70 une recrudescence dans ses foyers historiques, les entomologistes s’attachèrent à développer de nouveaux moyens de lutte anti-vectorielle, seule méthode jugée efficace en l’absence d’un vaccin. Amélioré au fil des années, le principe de ce piège repose en effet sur l’attirance – déterminée à la suite d’études fondamentales – des glossines pour le bleu électrique. Attirée par la couleur du piège, la tsé-tsé pénètre et reste prisonnière dans un cône de tulle imprégné de delthamétrine, un puissant insecticide.

Quant à l’efficacité de ces pièges, elle n’est pas à démotrer, témoignent les utilisateurs, puisque entre 100 et 120 tsé-tsé, porteuses ou non de la maladie, sont chaque jour prises, «victimes» de leur fascination pour les couleurs.» D’où ce conseil à ceux qu’un voyage dans ces régions tente: «Portez du blanc… en aucun cas du noir ou du bleu, des couleurs vives».

Absence de statistiques

En l’absence de statistiques, indique encore le directeur de Memisa-Belgique, il est impossible de faire un bilan effectif des décès, même si l’on sait qu’un malade sur dix a des chances de recevoir des soins. Que neuf vont par conséquent mourir. «La plupart des malades de la région de l’Equateur se trouvent déjà dans la seconde phase de la maladie, la plus dangereuse aussi et la plus difficile à guérir, vu souvent, l’extrême état de faiblesse des patients, dont nombre d’enfants et de femmes, particulièrement vulnérables».

Histoire vraie ou conte à dormir debout? Un commerçant congolais revenu d’Angola rapporte que lorsque les forces gouvernementales angolaises ont fait une irruption dans une carrière de diamants en juin 1997, ils ont ramassé des combattants de Jonas Savimbi comme des mouches. Ils dormaient dans la carrière, leurs kalachnikovs à la main à côté de sacs pleins de sable à tamiser… (apic/pr)

20 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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