Montmirail, un lieu de paix et de réflexion sur les marches du canton de Neuchâtel
Apic Reportage
La Communauté Don Camillo, une vie inspirée de l’Evangile
Jacques Berset, agence Apic
Montmirail, 26 février 2007 (Apic) Quand il laisse dans son dos, côté chaîne du Jura, l’autoroute et son défilé incessant de voitures, et qu’il passe le porche du domaine de Montmirail, le promeneur a l’impression d’entrer dans un autre monde. Un endroit harmonieux, dont le calme n’est troublé que par les cris joyeux d’enfants qui s’amusent dans la cour ou de jeunes jouant sur le terrain de basket. C’est là, entre les lacs, sur les marches de la Romandie – le canal de la Thielle sépare en contrebas le canton de Neuchâtel de celui de Berne – que s’est installée depuis 1988 la Communauté Don Camillo.
Issus des milieux de l’Eglise réformée de Bâle, des jeunes, hommes et femmes, ont décidé dès 1977 de partager leur vie dans le cadre d’une communauté de familles et de mettre leurs biens en commun. Ils voulaient cheminer ensemble afin de partager une vie épanouissante sur le plan spirituel et humain. Aujourd’hui, cette aventure continue!
La vie est faite de joies, de rires, mais aussi parfois de tensions et de conflits
Regroupant une dizaine de familles avec une quarantaine d’enfants – sans oublier une femme pasteur célibataire – ces assoiffés de vie communautaire ont adopté l’appellation de «Communauté Don Camillo». Du nom de ce prêtre italien du roman de Giovanni Guareschi, si bien incarné par Fernandel, se disputant sans cesse avec son ami, le maire communiste Peppone. Une belle illustration de ce que peut être la vie en commun, faite de joies, de rires, de complicité partagée, mais aussi parfois de tensions et de conflits.
La vie réelle, en somme, mais placée sous le regard du Christ. Avec pour modèle la vie monastique, rythmée par les trois prières liturgiques quotidiennes (des chants grégoriens inspirés des bénédictins de Mariastein). Les membres de la communauté s’astreignent à participer à l’une d’entre elles, et au culte du dimanche. La Communauté Don Camillo a acquis une partie du domaine de Montmirail avec le droit de superficie. L’autre partie est restée aux mains de l’Eglise morave (*), et Don Camillo y loue des appartements. La Communauté y a établi son centre et assure le bon fonctionnement d’une résidence ouverte à des hôtes.
De nombreux séminaires, retraites et journées sont organisés dans ce cadre idyllique. Il ne s’agit pas seulement de vivre une intéressante expérience communautaire qui serait réservée à quelques uns, mais également d’accueillir des personnes en recherche et d’autres en difficultés.
L’école des Frères moraves
Passée la ferme domaniale, qui exploite 23 hectares de terres agricoles sur le territoire de la commune de Thielle-Wavre, nous voici face au château, à sa tour aux bandes de calcaire jaune de Hauterive, avec en arrière plan la Thielle, la plaine du Seeland et la chaîne enneigée des Alpes. On sent que l’on est ici dans un lieu historique: en premier lieu, c’est le châtelain de Thielle, Abraham Tribolet, qui y fit construire un manoir et une ferme – on était au XVIIe siècle, sous la domination française – puis après plusieurs acquéreurs, la propriété est acquise par la famille de Wattenwyl en 1722.
La maison accueille pendant plus de deux siècles un pensionnat de jeunes filles appartenant à l’Eglise morave, une communauté qui s’était installée à Dresde, en Saxe, après avoir été expulsée de Tchéquie. Les Moraves avaient l’idée de créer de petites communautés à travers le monde, fortement marquées par l’esprit missionnaire.
Ils se sont installés dans les Amériques, en Afrique, et aussi au XVIIIe siècle, à Neuchâtel, qui appartenait à l’époque au Roi de Prusse. «Il y avait des liens familiaux entre la famille de Frédéric de Wattenwyl et le comte Nikolaus Ludwig von Zinzendorf. Ce dernier accueillait sur ses terres en Allemagne orientale des descendants des réfugiés moraves persécutés à l’époque par les Habsbourg en raison de leurs convictions religieuses», explique Barbara Schubert, l’une des fondatrices, avec son mari Georg (**), de la Communauté Don Camillo. Elle nous reçoit dans la propriété en compagnie de son beau-frère, Heiner Schubert, pasteur réformé issu lui-même d’une «tribu de pasteurs», et de Dominique Cerveny, une Argovienne mère de trois enfants, la dernière arrivée dans la Communauté.
Expulsé pour des raisons religieuses, le comte de Zinzendorf vint s’installer à Montmirail et y fit venir ses amis Moraves. Si l’Eglise morave y est encore présente aujourd’hui – elle possède notamment toujours les terres du domaine – c’est maintenant la Communauté Don Camillo qui anime Montmirail.
Heiner Schubert relève que les Moraves, qui n’avaient plus d’élèves pour leur école à la fin des années 1980, étaient à la recherche de repreneurs. La jeune Communauté, fondée une dizaine d’années auparavant, fut donc pressentie pour reprendre Montmirail. Elle s’y est installée, puis a été agrégée (***) à l’EREN, l’Eglise réformée évangélique neuchâteloise, comme la Communauté de Grandchamp et celle de Fontaine-Dieu. Le pasteur Schubert reconnaît qu’au début, les membres de Don Camillo espéraient pouvoir créer une communauté oecuménique.
«Mais on s’est vite rendu compte que l’on était plutôt réformés, et on n’a pas pu attirer des catholiques comme on rêvait au début», poursuit le pasteur. Et de reconnaître que le temps passant, l’idéalisme des débuts de la communauté a dû s’accommoder des réalités du monde présent, marqué par un plus grand individualisme. Ainsi, au fil des années, réalisme oblige, les membres de la Communauté n’ont plus pris leurs repas en commun, réservant plus de temps pour la vie de famille. Ils ont bien dû adapter leurs règles – qu’ils appellent «charte» – aux exigences nouvelles de la société, tout en gardant l’essentiel, l’esprit de communauté et de partage.
«On était très jeunes à l’époque.»
«On était très jeunes à l’époque à Bâle, on se disait que l’on voulait rester ensemble et essayer de construire une vie basée sur la foi chrétienne. On voulait s’épauler, et comme on était des étudiants, on gagnait peu et on partageait tout! On commençait la journée avec la prière liturgique, et c’est toujours resté pour nous comme un fil rouge durant ces 30 ans», relève Barbara. Aux débuts, la communauté faisait de l’évangélisation un peu partout, en Suisse, en Allemagne, en France, avec le groupe musical baptisé «Don Camillo», une troupe de théâtre, pour parler de la foi.
«Trois personnes ont fondé la communauté, et dès le commencement, nous avons eu une équipe, pas un gourou qu’on devrait suivre.» Cet idéal de vie communautaire ne ferait-il pas un peu penser à mai 68 ? «Nous sommes arrivés plus tard, sourit Barbara, mais nous avons effectivement un idéal de partage, on met dans une caisse commune et après on répartit d’après les besoins».
«Cela fonctionne, mais cela nécessite beaucoup de discussions. Au début, on pensait que chacun devait recevoir le même montant, et il nous a fallu une dizaine d’années pour comprendre qu’il y a des besoins différents. Aujourd’hui, on répartit selon les besoins…», témoigne Heiner Schubert.
L’exemple des moines bénédictins
«Quand on veut fonder une vie communautaire avec des familles, et pas juste avec des célibataires, on ne trouve pas beaucoup d’exemples dans l’histoire de l’Eglise», souligne Barbara. Alors, les fondateurs sont allés puiser des exemples chez les moines, et évidemment, ont lu la règle de saint Benoît. Ils se sont inspirés des conseils évangéliques, l’argent que l’on met en commun – dans le partage et la transparence -, une certaine modestie, une clarté dans les relations de couples. Ils ont toutefois dû adapter la règle à la vie des familles.
Et les rapports avec le village, qui compte moins de 700 habitants ? Ils sont bons témoigne Heiner Schubert: «Il y a même un moment où nous avons sauvé l’école du village, grâce au nombre d’enfants de la communauté». Des Suisses allemands, scolarisés en français, et qui parlent dialecte de retour à la maison! Aujourd’hui à Montmirail, l’âge des enfants va de 11 mois à 23 ans. L’intégration dans l’environnement villageois est plutôt réussie: des membres de la Communauté Don Camillo siègent depuis des années au sein de la municipalité. Sur la vingtaine de personnes actives, quatre travaillent à l’extérieur, et les autres sont occupés à l’accueil des hôtes – 9’000 nuitées par an – mais également à l’accueil des personnes en détresse.
Le centre offre en plus une dizaine de places pour les personnes en recherche, qui sortent d’un établissement psychiatrique, ou qui ne sont pas encore prises en charge par le réseau d’aide sociale – et que la Communauté essaie de réintégrer avant qu’elles ne deviennent des assistées. Montmirail dispose également de deux places pour des personnes adressées par les services sociaux.
Une vraie PME
Les bâtiments ont été en grande partie rénovés par les membres de la Communauté, avec l’aide aussi de certains de leurs hôtes. Avec un chiffre d’affaires global tournant autour de 900’000 francs (sans compter la ferme, qui ressort d’un autre budget), Don Camillo vit en partie de dons (quelque 200’000 francs, qui proviennent d’individus et de groupes de soutien, de collectes venant des paroisses.) et de ses activités économiques: hébergement dans sa maison d’accueil, menuiserie, etc.
«Grâce à un contrôle strict des dépenses, on peut joindre les deux bouts», insiste Heiner Schubert. Un comité de trois personnes élues est responsable des finances de Montmirail, et vérifie l’état des comptes tous les trois mois. Montmirail, c’est une petite PME, note Barbara, «et il faut être rigoureux dans la gestion de la caisse communautaire avec laquelle on vit et la caisse de l’entreprise, qui concerne la ferme et la maison d’accueil. Il faut payer les salaires, l’AVS.». Mais ce discours sur le réalisme économique n’efface en rien les idéaux des fondateurs. JB
Encadré
Banni de Saxe, le comte de Zinzendorf s’installe à Montmirail et fait venir les Moraves
Expulsé de sa région de Saxe pour des raisons religieuses – il organisait des cultes et prêchait en tant que laïc, ce qui provoqua l’ire de l’Eglise luthérienne – le comte de Zinzendorf s’installe à Montmirail où il rêve de fonder un communauté ou un cercle d’amis moraves, mais aussi d’y accueillir des réfugiés huguenots ou des «vaudois» du Piémont (une Eglise issue de la prédication de Pierre Valdo, au XIIe siècle)
Malgré l’opposition de la «vénérable classe» des pasteurs réformés de Neuchâtel, qui les considèrent comme une «secte», le Roi de Prusse impose la présence des moraves allemands à Montmirail. Les fidèles de l’Eglise morave n’avaient en fait pas le droit de célébrer leur propre culte, c’est pour cela qu’ils ont bâti une église – qui fut «clandestine» – au milieu du domaine.
Les autorités neuchâteloises craignaient également que cet endroit devienne un lieu de refuge pour les persécutés, comme les huguenots fuyant la France après la révocation de l’Edit de Nantes. «Une crainte des réfugiés très contemporaine», ironise Barbara Schubert.
La formation étant une chose très importante pour l’Eglise morave, elle ouvre donc au XVIIIe siècle à Montmirail le premier internat de jeunes filles en Suisse. «L’institution de Montmirail» comptera jusqu’à 150 élèves et enseignantes. Pendant 222 ans – jusqu’en 1988, date de l’arrivée de la Communauté Don Camillo – Montmirail va accueillir des élèves venant de toute l’Europe, qui étudient le français, la religion, font l’apprentissage des bonnes manières, fréquentent l’école ménagère. JB
Encadré
On peut faire son service civil à Montmirail
Depuis 1993, de nombreux jeunes ont effectué leur service civil à Montmirail. Ils travaillent sur les chantiers de rénovation des bâtiments, donnent un coup de main à la cuisine, accompagnent certaines personnes hébergées au centre, s’occupent des légumes, assurent la permanence téléphonique, font le ménage dans la maison d’accueil, etc. Durant l’année, un ou deux «civilistes» donnent un coup de main à la communauté, qui accueille des groupes divers, des conseils de paroisse, des familles, des curés catholiques, voire un synode de l’EREN. Ces séjours permettent de transmettre divers messages aux gens de passage. «Notamment que l’on est Eglise, le corps du Christ, même si l’on est très différents, que l’on ne devrait pas abandonner, même s’il y a des difficultés et des conflits», résume le pasteur Schubert. De nombreux hôtes trouvent en Montmirail une «oasis», un «havre de paix» où il fait bon se ressourcer, que ce soit pour des vacances, un cours ou un séminaire. C’est ce que veulent faire les membres de Don Camillo: être des «bâtisseurs de ponts» dans une société qui commence peu à peu de se détourner du libéralisme dominant. JB
(*) Branche détachée du mouvement hussite (de Jan Hus – 1371-1415 -, un précurseur de la Réforme qui prêcha en Bohême et fut exécuté comme hérétique au Concile de Constance). La persécution conséquente à la Guerre de Trente Ans a décimé les moraves, et c’est le comte Nikolaus Ludwig von Zinzendorf (1700-1760) qui protège, dans les montages de Lusace à l’est de la Saxe et au sud du Brandebourg, un groupe de moraves.
(**) Montmirail fut choisi par l’association ESE 2001 (Eglises Suisses à l’Expo) pour mener à bien les projets des Eglises dans le cadre de l’Expo.02 qui s’est déroulée dans l’espace des trois lacs. C’est aussi de là que furent coordonnés les activités des Eglises lors de cet événement national, comme l’exposition «Un ange passe». Georg Schubert, qui en fut chef de projet, est nommé l’année suivante secrétaire de la Communauté de travail des Eglises chrétiennes en Suisse (CTEC-CH), fonction qu’il a quittée puisqu’il s’apprête à s’installer à Berlin avec sa famille pour poursuivre là-bas l’aventure de Don Camillo. La famille Schubert a reçu la mission de fonder un couvent en ville. Georg Schubert est membre du Conseil synodal de l’EREN depuis six ans, où il a en charge le domaine financier.
(***) Communautés reconnues au sein de l’EREN: Communauté Don Camillo, Montmirail, 2075 Thielle, Communauté de Grandchamp, 2015 Areuse, et Communauté Fontaine-Dieu, Les Leuba 1, 2117 La Côte-aux-Fées.
Photos disponibles à l’Agence Apic, tél. 026 426 48 01, fax 026 426 48 00, courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch. (apic/be)
APIC – Reportage
«Mgr Lutfi, une maison, s’il vous plaît!»
Pour freiner l’exode des chrétiens de Terre Sainte, l’Eglise lance des «Mutuelles d’habitat»
Jacques Berset, APIC
Beit Sahour/Bethléem, janvier 1999 (APIC) «Mgr Lutfi, une maison, s’il vous plaît!» Cette supplique angoissée d’une mère palestinienne, combien de fois Mgr Lutfi Laham l’a-t-il entendue ces deux dernières décennies à Jérusalem, Ramallah, Taibeh ou Beit Sahour ? Sur ce coin de terre qui a vu naître l’Enfant Jésus dans une étable, trouver un logement digne de ce nom pour élever sa famille est plus que jamais une quête harassante. Pour freiner l’exode dramatique des chrétiens de Terre Sainte, l’Eglise grecque-catholique melkite a lancé il y a vingt ans déjà des «Mutuelles d’habitat».
Sous les étoiles d’une agglomération de Bethléem trépidante et surpeuplée, les terrains à bâtir sont rares… quand ils n’ont pas été tout simplement confisqués par les Israéliens, qui mènent toujours le bal dans des territoires encore occupés qui échappent pour l’essentiel à la souveraineté et au contrôle de l’Autorité Palestinienne.
Dans une frénésie de bulldozers et une noria de camions, s’inscrivant dans une politique de faits accomplis, les Israéliens «bétonnent» le «grand Jérusalem» avant que l’Etat palestinien ne soit une réalité irréversible. Sur des territoires annexés, ils bâtissent des quartiers réservés à eux seuls et les «settlements» sortent de terre comme des champignons. Ces colonies de peuplement sont reliées entres elles par un réseau de «bypasses» qui éventrent sans vergogne collines de roche blanche ou champs d’oliviers palestiniens.
L’Autonomie palestinienne, impuissante, ne peut même pas freiner le percement de ces routes de contournement destinées à éviter le contact des colons juifs avec les autochtones arabes. «Pour nous, c’est plus qu’une épine dans le pied, c’est une épine dans le cœur», lance amer le Père Hanna Nakhoul, recteur du séminaire grec-catholique de Beit Sahour. De sa fenêtre, il pointe un doigt accusateur sur les saignées qui défigurent la colline palestinienne toute proche d’Abu Ghneim, rebaptisée Har Homa par les Israéliens. «Nos fidèles se sentent de plus en plus étrangers dans leur propre pays».
Une des priorités stratégiques du Patriarcat melkite: construire pour les familles
Au lendemain de l’Epiphanie – qui rappelle la visite des Rois mages venus adorer l’Enfant Jésus dans son étable – Mgr Lutfi Laham était à Beit Sahour, le «champ des bergers», où les anges annoncèrent en premier la naissance du Sauveur… dans une crèche. Dans la fraîcheur de l’hiver qui a pris ses quartiers dans les hautes collines de Judée, l’archevêque melkite bénit les premières maisons de pierre blanche surgies du sol rocailleux.
La «Mutuelle d’habitat» de Beit Sahour – un projet de 46 appartements – a démarré les premiers travaux de construction en janvier 1997, il y a exactement deux ans. Après des années de blocage des autorités d’occupation. Dès 1980, le Patriarcat grec-melkite catholique de Jérusalem a fait des programmes de construction l’une de ses priorités stratégiques et financières: «L’offre d’appartements pour les familles est le meilleur moyen d’éviter l’émigration qui rend nos communautés chrétiennes exsangues!», confie Mgr Laham à l’APIC.
«Nous menons ici une véritable opération de sauvetage, poursuit le vicaire patriarcal. Pour prévenir l’exode et l’émigration des familles chrétiennes de Terre Sainte. Le pape Paul VI lors de sa visite à Jérusalem en 1964 avait déjà dit que les Lieux Saints sans chrétiens seraient des musées. Il ne se trompait pas. Dans les années 40, Jérusalem comptait 45’000 chrétiens, moins de la moitié trois décennies plus tard. Aujourd’hui, la Ville Sainte, berceau de la foi chrétienne, ne compte plus qu’une dizaine de milliers de chrétiens, toutes confessions confondues. Les 800’000 chrétiens palestiniens vivent déjà pour la plupart en diaspora, seuls 130’000 sont restés en Terre Sainte.»
Un système de crédit hypothécaire encore embryonnaire
Contrairement à ses voisins israéliens, la population palestinienne ne dispose pas d’instituts bancaires fournissant des crédits hypothécaires à long terme. De l’argent pour la construction arrive bien çà et là de la part de l’Autorité nationale palestinienne, mais les territoires palestiniens n’ont pas à proprement parler de banque pour le logement. «Tant que les prêts ne sont pas accessibles à tout le monde, se loger reste affaire de privilégiés», relève l’archevêque Laham. «Les Israéliens souhaitent le moins possible de présence arabe dans la Ville Sainte, déplore-t-il; en Israël, le consensus sur la judaïsation de Jérusalem est général. Leur politique discriminatoire ne fait d’ailleurs pas de distinction entre chrétiens et musulmans. D’où la difficulté pour nous d’obtenir des permis de construire.»
Jusqu’à maintenant, l’Eglise melkite a construit 36 appartements à Beit Hanina-Jérusalem, 38 à Ramallah, 18 à Taibeh… C’est le financement qui fait problème, car le peu de terrain dont dispose l’Eglise grecque-catholique melkite est mis à disposition des mutuelles d’habitat. «Ces terrains appartiennent au Patriarcat, mais le Patriarcat, ce n’est pas moi, ce sont les fidèles!»
Pour maintenir la présence chrétienne sur les Lieux Saints, la paix est primordiale
Pour Mgr Lutfi Laham, le logement pour les jeunes couples est un facteur décisif pour la stabilité de la présence chrétienne en Terre Sainte. Mais la paix est tout aussi primordiale, car même ceux qui ont une maison pensent à s’en aller à cause de la situation politique et économique incertaine. Ces temps-ci encore des familles chrétiennes non dépourvues de moyens financiers ont choisi l’émigration, déplore l’archevêque melkite.
L’ingénieur Chakib F. Awad nous guide sur une sente abrupte vers le chantier où aucune route ne mène. Accrochées au terrain rocheux et pentu, les maisons s’élèvent petit à petit et s’échelonnent en terrasses, à la limite entre Beit Sahour et Bethléem. Dans le fond du vallon, dans un paysage biblique aux tons dominants blancs et ocre, un berger couvert du traditionnel «keffieh» pousse devant lui un troupeau de moutons. Il se trouve déjà de l’autre côté de la «frontière», c’est-à-dire dans la zone B, qui échappe encore à la pleine souveraineté de l’Autorité palestinienne. Nous nous trouvons ici au cœur d’un «Etat-confetti».
La «Mutuelle d’habitat» regroupe des familles grecques-catholiques. Les 46 membres – ouvriers et artisans, mais aussi enseignants, infirmières ou employés – paient 150 dollars chaque mois. Le terrain de 21’000 m2, hérité par l’ancien maire de Bethléem Elias Freij, a pu être acheté il y a six ans à un très bon prix: «210’000 dollars, 10 dollars le m2!» C’est Mgr Lutfi Laham qui a trouvé l’argent pour le compte de la coopérative. Depuis dix ans, l’archevêque melkite prend son bâton de pèlerin et sollicite sur place et à l’étranger des sources privées, catholiques et protestantes, hommes d’affaires, évêques et diocèses.
Réunions secrètes et cache-cache avec les forces d’occupation
«Si nous avions dû payer le terrain, nous n’aurions jamais pu construire», insiste Chakib F. Awad dans un excellent allemand appris lors de ses études à Ratisbonne, en Allemagne. Avant de rentrer au pays en 1985, l’ingénieur, véritable cheville ouvrière de la coopérative, avait gagné ses galons en construisant des routes en Arabie Saoudite et au Koweït,. «Il fallait améliorer la situation du logement à Beit Sahour, ma patrie. Au début, nous avons dû nous réunir en secret. C’était interdit, et de toute façon les Israéliens ne nous auraient donné aucun permis de construire, c’est leur politique. En 1989, la population de Beit Sahour, dans un grand mouvement de résistance, a refusé de payer les impôts à l’occupant. Les Israéliens ont alors encerclé les maisons pour saisir les biens des gens. Nous sommes parvenus à mettre en sécurité l’argent déjà récolté pour la Mutuelle d’habitat. Trois personnes ont dû cacher l’argent – 10’000 dollars – de maison en maison, pour échapper aux fouilles».
Une première tranche de 23 maisons est bientôt achevée. Les infrastructures collectives – routes, eau potable, eaux usées- restent le grand problème. «Uniquement pour l’électricité, il faut trouver 100’000 dollars pour nous raccorder au réseau de Bethléem. Comment financer les infrastructures, la route ? La municipalité, qui n’a même pas les moyens d’entretenir les routes principales, ne s’intéresse pas à nous. Quant aux banques, elles n’accordent aucun crédit, ou alors exigent des sécurités énormes que nous ne pouvons fournir… Des organisations européennes pourraient-elles nous accorder des prêts pour financer les infrastructures ? Nous rembourserons !».
La coopérative prend en charge la construction des fondations des maisons, toutes conçues sur le même modèle. Le gros œuvre revient à quelque 15’000 dollars. Les futurs propriétaires doivent élever à leurs propres frais et souvent de leurs propres mains les murs des étages supérieurs et réaliser aussi l’aménagement intérieur. Dans quelques années, de belles maisons aux faççades recouvertes de pierres couleur crème tirées des carrières de Cisjordanie feront le fierté de la coopérative.
En raison de la confiscation des terres, le prix des loyers explose
Chaque maison, avec une surface de plancher de 80m2, est prévue pour deux familles. En attendant, faute de moyens, la plupart n’ont aménagé que le rez-de-chaussée, tandis que des piliers en attente, couronnés de fers à béton, montrent bien les intentions du maître des lieux: construire un nouvel étage pour les enfants, quand viendra le temps… et l’argent ! Les loyers sont si chers en ville – de 450 à 500 dollars quand les revenus mensuels se situent de 650 à 800 dollars – que certains se sont déjà installés dans le squelette de leur appartement, sans avoir encore ni eau potable ni électricité. Avec la confiscation par les Israéliens d’une grande partie du territoire de la ville, la superficie de Beit Sahour a fortement rétréci. Il n’y a quasiment plus de terrains à bâtir pour ses habitants. D’où la flambée des prx des logements et la spéculation immobilière.
«Nombre d’habitants de Beit Sahour ont des terrains à Har Homa et auraient pu bâtir là-bas, mais ça leur est désormais impossible, on leur a tout pris et ils doivent bien trouver ailleurs», déplore Chakib F.Awad.
Les membres de la coopérative cotisent déjà depuis une bonne douzaine d’années: au début 50 dollars par mois, puis 100 et maintenant 150. Une véritable petite fortune pour ces travailleurs palestiniens qui vivent au jour le jour, au gré de la fermeture des territoires par Israël. «Vivre en zone A, dans l’Autonomie palestinienne, c’est comme vivre dans un bantoustan du temps de l’apartheid. On ne peut passer les «checks points» israéliens sans permis spécial. Nous sommes à la merci des impératifs de leur «sécurité»… Qui se soucie de la nôtre ?», maugrée l’un des ouvriers qui fignole avec son frère la première chambre de «sa» maison. Quand les territoires sont bouclés, pas question d’aller gagner sa vie sur les chantiers israéliens, alors on vient travailleur à la coopérative.
Aide-toi et le ciel t’aidera!
La truelle dans une main, la taloche dans l’autre, Georges Kalim Abu Saader, électricien de métier, opine du chef. Il va s’installer ici avec sa femme et deux jeunes enfants. Son frère, qui sculpte et vend à son compte des statues en bois d’olivier, le rejoindra plus tard. Il pense bâtir son appartement au-dessus de celui de son frère. Les fondements permettraient d’ajouter jusqu’à cinq étages. Venant de différents corps de métiers, les coopérateurs mettent leur savoir-faire à disposition des voisins, chacun aidant l’autre dans sa spécialité. Ceux qui ont fini de bâtir leur propre maison continueront de cotiser pendant des années 150 dollars par mois – sans demander d’intérêt! – pour financer la construction d’une autre maison et ainsi de suite. Une véritable chaîne de solidarité à la base.
«Notre avantage, souligne l’ingénieur, c’est que les gens de Beit Sahour sont d’excellents artisans: ils bâtissent les maisons de Bethléem, de Jérusalem, et travaillent même pour les Israéliens. Ils ne vont jamais en vacances, mais épargnent pour construire leur maison. Nos pères ont construit la capitale jordanienne Amman, les artisans de Beit Sahour sont réputés dans toute la région!».
Le principe de la coopérative veut que les plus défavorisés, ceux qui ont un loyer élevé, une famille à charge ou une maison en très mauvais état, soient logés en priorité. Les coopérateurs qui peuvent attendre paient pour les autres, en attendant leur tour. Les membres de la Mutuelle n’attendent pas tout du ciel et de l’aide étrangère. La meilleure récompense pour Chakib F. Awad: voir un réservoir d’eau sur le toit d’une bâtisse en construction, du linge qui pend sur un fil, signes qu’une nouvelle maison est habitée et que la vie commence à s’installer.
La communauté, qui entretient de bons rapports avec les voisins musulmans, a encore l’intention de bâtir une petite église, ainsi qu’une place de jeux ouverte à tous. Plutôt que de se contenter d’un «inch’Allah – si Dieu le veut» fataliste, on préfère ici le proverbe «Aide-toi et le ciel t’aidera!» (apic/be)




