Chaque soignant doit décider si, pour lui, l'assistance au suicide est conforme ou non aux objectifs de la médecine, selon  l’Académie suisse des sciences médicales | © Pixabay
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Chaque soignant doit décider si, pour lui, l'assistance au suicide est conforme ou non aux objectifs de la médecine, selon l’Académie suisse des sciences médicales | © Pixabay

Assistance au suicide: la défaite de l’éthique


Il faut prendre au sérieux la logique des idées: celle-ci s’impose avec une nécessité si impérieuse qu’elle balaie sur son passage toute bonne volonté. Quand on touche aux principes en effet, les conséquences en découlent inexorablement, avec leur cortège de malheur. Mais voilà: l’Académie suisse des sciences médicales ne prend pas au sérieux les idées. Elle joue avec elles de manière irresponsable, et signe la défaite de l’éthique.

En matière d’assistance au suicide, la position libérale de la Suisse laisse une place importante aux codes déontologiques: ceux-ci orientent la pratique médicale au quotidien. C’est ce qui se passe pour les directives médico-éthiques de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM), notamment celles qui portent sur la fin de vie.

Malgré de fortes critiques exprimées démocratiquement lors de la procédure de consultation, notamment par la FMH (l’organisation faîtière des médecins suisses), et à rebours du bon sens, l’ASSM a adopté le 17 mai 2018 de nouvelles directives éthiques [PDF], qui constituent l’un des textes les plus invertébrés qu’il m’a été donné de lire.

On évite soigneusement de tenir que l’aide au suicide est «contraire aux buts de la médecine»

Non seulement ces directives sont dangereuses et témoignent d’une dérive sacralisant le principe d’autonomie de chacun (cf. Ducor-Kiefer), non seulement elles abandonnent toute référence objective en médecine, puisque le seul critère validant l’aide au suicide sera désormais le sentiment subjectif du patient d’éprouver des «souffrances insupportables», non seulement elles incitent à collaborer au suicide de personnes simplement «fatiguées de vivre», mais elles signent la défaite de l’éthique.

C’est en effet au niveau des principes que tout se joue. Inexorablement les conséquences se déploient, et c’est naïveté ou mauvaise foi de le nier. Or la vie est trop courte pour faire des compromis sur les principes: sitôt qu’on les modifie, on les trahit, et le cortège des conséquences s’ensuit aussi certainement que deux et deux font quatre. Il ne suffit donc plus aujourd’hui de déplorer ces effets, comme le fait à juste titre la FMH: il faut avoir le courage de pointer sur les principes. C’est plus abstrait, plus difficile, moins accrocheur, mais c’est à ce niveau que tout se joue. Voici comment.

En 2004 (puis en 2013), l’ASSM avait «tenu» une position intenable, car contradictoire, et elle le savait. D’un côté, ces directives affirmaient, à juste titre, que «l’aide au suicide ne fait pas partie de l’activité médicale, car elle est contraire aux buts de la médecine». C’était là le pôle objectif: que ça plaise ou non, il existe une finalité intrinsèque réelle dans l’activité médicale, laquelle consiste à soulager, soigner, accompagner, prendre soin jusqu’au bout; cette finalité réelle ne dépend pas du bon vouloir de chacun. Voilà une belle objectivité éthique, qui rend cette affirmation simplement vraie: l’aide au suicide est contraire aux buts de la médecine.

De l’autre côté, face à l’ampleur prise par le phénomène de l’aide médicalisée au suicide et en raison du respect inconditionnel du principe d’autonomie et d’autodétermination de chacun, ces mêmes directives admettaient certaines situations exceptionnelles, et uniquement si la fin de vie était proche, où un médecin pouvait décider en conscience d’avoir recours à une aide au suicide (ou plutôt de la déléguer à des associations vouées à cette pratique). C’était là le pôle subjectif, fondé sur la liberté individuelle et le jugement personnel.

Quelqu’un affirma que les positions «extrêmes», comme celle des évêques, ne sont pas même prises en considération (sic!)

Tenir ensemble ces deux pôles induisait cependant une contradiction patente: en ayant recours à l’aide au suicide, ce n’est pas à titre de médecin qu’on agit, puisque cet acte est contraire aux buts de la médecine, comme le disent les directives. Mais comme celles-ci concernent néanmoins les médecins, les voilà qu’elles s’adressent à un même individu,

  • en tant qu’il est médecin (c’est la fonction de l’ASSM), et en même temps:
  • en tant qu’il n’est pas médecin (c’est le contenu qui le dit).

La contradiction est évidente, et toute personne normalement constituée s’en rendait compte. Cela fait donc des années que nous dénonçons pareille incohérence, en rappelant qu’aucune contradiction ne peut tenir très longtemps au cours de l’histoire: elle doit forcément se résorber, et l’un des deux pôles (objectif ou subjectif) doit tôt ou tard disparaître.

Il a disparu le 18 mai 2018. Ce qui restait d’objectivité, de sagesse, de bon sens et, pour tout dire, de pensée ou d’éthique, vient de se volatiliser: le pôle objectif n’est plus. Les directives se sont vidées de tout contenu et ont déserté tout réalisme. On évite soigneusement de tenir que l’aide au suicide est «contraire aux buts de la médecine». Au lieu de cela, on injecte un mièvre relativisme: «Dès lors, chaque soignante doit décider elle-même si, pour elle, cette assistance est conforme aux objectifs de la médecine ou non» (§6.2). C’est de la logique invertébrée. Pas même de la pensée.

Tout réalisme a volé en éclat, toute référence objective aux choses s’est évaporée, toute vérité est évacuée, au profit d’une vague sincérité intérieure, insérée dans un individualisme forcené: pourvu que chacun se sente en accord avec soi-même, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. On se demande au passage pour quelle raison édicter quelque directive éthique que ce soit, si ce n’est pour cautionner des pratiques au lieu de les réguler.

L’individualisme relativiste cautionné par l’ASSM ajoute une pression supplémentaire sur les malades

Telle est la défaite de l’éthique. Et de la pensée. Lorsque la Commission de bioéthique des évêques suisses a transmis sa prise de position lors de la procédure de consultation, quelqu’un affirma que, de toute façon, les positions «extrêmes», comme celle des évêques, ne sont pas même prises en considération (sic!). On aurait préféré une réponse aux critiques qui y sont développées de manière précise et nuancée. Mais cette attitude n’étonne que ceux qui ne connaissent pas l’histoire des idées: il est en effet dans la logique du relativisme de discréditer les arguments au lieu de les discuter.

Que reste-t-il dès lors si la pensée ne peut résister? Il reste les praticiens: médecins et soignants. Eux se rendent compte que, sur le terrain de leur pratique quotidienne, ils feront l’objet de pression, ce qui rendra leur travail plus difficile encore: le sacro-saint principe d’autonomie, érigé en droit des patients, les pressera de consentir à un acte contraire aux buts de la médecine; ils devront alors résister.

La FMH, qui regroupe l’ensemble des quelque 40’000 médecins suisses, est une fédération ayant un poids politique important. Son comité a immédiatement perçu le danger concret impliqué par le rejet de toute objectivité en éthique médicale: si la pratique de l’aide au suicide est justifiée indépendamment de toute situation de fin de vie, et même de toute maladie, les médecins seront pressés de suivre la seule volonté du patient. La donnée politique est donc simple: ou bien, à l’automne 2018, la chambre médicale de la FMH décidera contre les directives de l’ASSM et suivra l’intuition qui préside à toute authentique pratique de la médecine: il restera alors un petit espoir que ces directives soient retirées. Ou bien cela ne se fera pas, et alors il faudra attendre bien des décennies pour que, de toute façon, on revienne à un peu de bon sens, mais après qu’on aura honteusement cautionné l’abandon volontaire de personnes vulnérables et de leurs proches.

Car il y a la réalité: les personnes âgées. Vous et moi dans quelques années, si nous nous trouvons en situation de vulnérabilité. Si nous devions alors nous sentir inutiles, à la charge de nos proches, souffrant de leur souffrance de nous voir souffrir, alors nous nous sentirions pressés: on soufflera à notre oreille et à notre cœur, que c’est par notre choix individuel et délibéré que nous restons en vie, que c’est par notre faute que nous devenons un poids!

Et les médecins eux-mêmes, s’ils suivent par malheur ces malheureuses directives de l’ASSM, nous susurreront: «Par ici la sortie!» en indiquant le panneau «Exit» au-dessus de la porte de notre chambre. Au lieu que, comme il se doit, parce que nous sommes humains, parce que nous sommes des êtres par nature sociaux, il y va de la plus élémentaire solidarité d’entourer les personnes vulnérables: le soin porté aux personnes relève en effet de la plus simple humanité, et non d’une décision arbitraire d’un malade qui le réclame.

Mais voilà que l’individualisme relativiste cautionné par l’ASSM ajoute une pression supplémentaire sur les malades, les fatigués de la vie, faisant porter sur eux le poids entier de leur existence, de la présence de leur entourage, des coûts de la santé, et aussi des frais occasionnés dans les homes.

Comment faire si la pensée est tenue en échec, si l’éthique est défaite? Peut-être l’amour seul, à temps et à contretemps, apportera la lumière dont nous avons besoin.

François-Xavier Putallaz | 29.07.2018

François-Xavier Putallaz

L’urgence consiste à penser aujourd’hui au-delà des phénomènes observables par la science. Le philosophe François-Xavier Putallaz, professeur à l’Université de Fribourg, vous invite à lire l’actualité à la lumière de la philosophie: par amour de la vérité, ce blog renoue avec une véritable veine métaphysique, et invite à des chemins de sagesse.

Consultez le site: www.pensees.ch

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