"Le bœuf placide mais robuste compagnon du laboureur représentent l’évidence de la vie quotidienne" | © Pixabay
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"Le bœuf placide mais robuste compagnon du laboureur représentent l’évidence de la vie quotidienne" | © Pixabay

Cachez ce bœuf que je ne saurais voir!


Les crèches de Noël sont aujourd’hui pourchassées car considérées comme prosélytes. Ce n’est pas le souvenir que j’en ai gardé de mon enfance. C’était au contraire, au cœur de la fête, une apparition merveilleuse et innocente. Quoi de moins dangereux, de plus fragile qu’un nouveau né posé sur la paille sous le regard attendri de sa maman et l’attention protectrice de Joseph?

Une source de joie aussi, vu que le ciel lui-même participait à la fête. Une étoile le regardait d’en haut, des chœurs d’anges chantaient sa louange, des paysans venaient avec des cadeaux, du pain, du lait, des œufs, un mouton. En plus, détail indispensable d’une scène bucolique, un âne et un bœuf – on était dans une étable! – réchauffaient de leur souffle l’enfant divin.

Une des tentations perpétuelles du religieux, c’est le spiritualisme.

Ils ne sont pas dans les quatre évangiles, ces deux animaux, même s’ils sont font partie du bestiaire biblique. Jésus entrera à Jérusalem sur un âne, le bœuf est de tous les paysages de Judée et l’agneau deviendra même le symbole du Sauveur. C’est dans les évangiles tardifs, dits apocryphes, qu’ils apparaissent quelques siècles plus tard, ils ont été adoptés par le christianisme populaire, à partir des premières crèches inaugurées par saint François d’Assise au 13e siècle.

Les artistes se sont joints d’enthousiasme. Un peintre doit représenter les choses, les rendre visibles, il ne peut pas manipuler des concepts, des abstractions. Les théologiens parlent d’«incarnation», les spirituels d’«humilité», que peut faire un illustrateur? Il montre un animal humble, serviable, bienveillant, et tout le monde comprend.

Même les dogmaticiens, gens soupçonneux et inquisiteurs, n’ont pas fait opposition. Une des tentations perpétuelles du religieux, c’est le spiritualisme, le rejet du corps au profit de l’esprit, la fuite du monde et de la réalité concrète en direction de l’abstraction et de la désincarnation.

L’âne têtu mais bon serviteur, le bœuf placide mais robuste compagnon du laboureur représentent au contraire l’évidence de la vie quotidienne, le travail des champs, l’importance de la récolte, du pain, de la nourriture, de tout ce dont le petit enfant qui vient de naître aura besoin pour survivre, grandir et prendre sa stature d’homme. Cela ne se fait pas qu’avec des textes sacrés et des articles de loi.

Dans la persécution contre les crèches en ce début de vingt-et-unième siècle, je ne vois pas seulement en action l’idéologie laïque et multiculturelle qui nous envahit mais encore la haine sourde de notre société, si tournée vers le technologique et le virtuel, envers le monde paysan et agricole qui lui rappelle trop ses origines bassement terriennes. Ne parlons plus de Dieu, de Jésus, ni de Marie et de Joseph. Et cachez moi ce bœuf que je ne saurais voir, il pourrait me rappeler mes racines animales.

Non, moi je suis un moderne, j’ai mis dans mon salon un sapin en plastique et je l’ai commandé sur internet.

Jean-Blaise Fellay | 18.12.2017

Jean-Blaise Fellay

Né en 1941, entrée chez les jésuites en 1961, spécialiste de l’Histoire de l’Eglise, est engagé comme directeur spirituel aux Séminaires diocésains des Diocèses de Lausanne, Genève et Fribourg et de Sion.

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